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Débats & Polémiques
Aurélien Boutaud: «Penser le changement au lieu de changer le pansement»

Par PHILIPPE LE BÉ - Mis en ligne le 29.06.2011 à 13:12

Développement soutenable. Le chercheur et consultant Aurélien Boutaud jette un regard sur les innovations sociales qui foisonnent notamment en Europe.

Allant au-delà des clichés habituels du développement durable que l’on nous sert sur papier glacé, le consultant et chercheur français Aurélien Boutaud fait état des nombreuses innovations sociales qui fleurissent dans tous les domaines de notre vie collective.

Il était l’un des invités d’un colloque de deux jours sur les nouveaux modes de vie, organisé à la mi-juin par Dominique Bourg, professeur ordinaire à l’Université de Lausanne, et Philippe Roch, ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement.

Quelle critique majeure faites-vous à la notion de développement durable?

La notion de sustainable development, qu’il vaut bien mieux traduire en français par développement soutenable que durable, cache des réalités bien différentes.

Apparue officiellement en 1987 dans le rapport Brundtland de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, elle vise à «répondre aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs».

Cette définition très consensuelle, destinée à réconcilier le monde de l’économie et celui de l’écologie, ne dit rien sur les moyens mis en œuvre pour y arriver.

Il y a donc plusieurs niveaux de développement soutenable?

A commencer par le niveau le plus faible, le plus répandu, qui ne fait que cautionner et encourager le système économique productiviste dans lequel nous vivons.

De quelle manière?

Aux yeux des économistes néoclassiques et de bon nombre d’industriels, il n’est pas nécessaire de changer fondamentalement nos comportements individuels et collectifs. Il est en effet possible de léguer aux générations futures une nature en partie dégradée car la technologie et la science viendront à coup sûr compenser cette dégradation.

Par exemple?

Chaque jour nous utilisons des quantités massives d’énergies fossiles qui, une fois englouties, ne peuvent être léguées. Les partisans du développement soutenable à faible intensité estiment que ce n’est pas si grave, car ils imaginent que d’autres formes d’énergie vont prendre la relève, comme le nucléaire ou le solaire utilisés à grande échelle.

Ce n’est donc pas vrai?

La technique ne peut pas tout. Prenez l’automobile. Une étude publiée en France montre que de 1990 à 2007, dans la foulée des accords de Kyoto, des améliorations notables ont été observées sur la performance des moteurs.

Avec la même quantité d’énergie, ces derniers ont développé un meilleur rendement avec des gains de 10 à 15%. Mais, dans la même période, les véhicules sont devenus plus lourds, se sont équipés d’un plus grand nombre d’options.

Quant aux automobilistes, ils ont parcouru davantage de kilomètres. Au final, la consommation d’énergie a augmenté de 10%. C’est ce qu’on appelle l’effet rebond.

Les cleantechs ne servent donc à rien?

Si, bien sûr. La technologie contribue à réduire notre empreinte écologique. Mais il faut qu’elle soit accompagnée de réels changements dans nos comportements ainsi que dans nos modes de production et de consommation.

Je vous vois venir. Vous prônez une réduction globale de la consommation de biens et de services. Cela ne va-t-il pas entraîner une augmentation massive du chômage?

Dans notre système économique actuel, c’est à craindre. Des points de croissance supplémentaires sont indispensables, ne serait-ce que pour maintenir à niveau le marché du travail. Mais changer notre manière de consommer et de produire ne signifie pas nécessairement tuer l’emploi. Bien au contraire.

Ah bon?

Regardez l’agriculture. Au cours des dernières décennies, la productivité des terres et du travail agricole a considérablement augmenté, du fait de la mécanisation. C’est le meilleur exemple de logique productiviste. Les experts ont calculé qu’on aurait besoin de moins en moins de personnes pourcréer une même quantité de produits.

Mais, si demain l’agriculture devient moins intensive et davantage biologique, le consommateur y gagnera en qualité de produits et le secteur en emplois, car ce type d’agriculture requiert davantage de main-d’oeuvre.

Il s’agit donc d’une innovation sociale. Quel sens lui donner?

Dans un système productiviste, nous confions la réalisation d’un nombre croissant de produits et de services à des entreprises dont le but premier est d’augmenter leurs profits. L’innovation sociale désigne un ensemble de solutions qui sont élaborées directement par les citoyens ou les utilisateurs d’un produit ou d’un service, en marge du système marchand.

Par exemple?

En France se développent par exemple des associations pour le maintien d’une agriculture paysanne, les AMAP. Des groupes de consommateurs citadins s’engagent à soutenir financièrement les maraîchers locaux, en préfinançant leurs récoltes ou en venant les aider à la ferme.

Il existe aussi des regroupements d’AMAP: plusieurs dizaines de producteurs locaux se mettent en réseau, offrant à des consommateurs des denrées alimentaires écologiques très variées, avec une garantie de production à moins de vingt kilomètres.

En réduisant le nombre d’intermédiaires et le coût énergétique, on peut augmenter la qualité d’un article pour un même prix.

Et dans d’autres secteurs que celui de l’alimentation?

Dans le domaine du logement, des associations prodiguent des conseils auprès des ménages pour les aider à réduire leur consommation d’énergie. Ce coaching énergétique a notamment été expérimenté à Bruxelles.

Plus fondamentalement, le mouvement des villes en transition, né en Grande-Bretagne en 2006 dans la petite ville de Totnes, a pris de l’ampleur.

Il s’agit d’inciter les citoyens d’un quartier, d’une commune ou d’un village à mettre en place des solutions nouvelles pour réduire la dépendance de leur territoire à l’égard des énergies fossiles: relocalisation de tout ce qui peut l’être, intensification des liens entre les habitants, meilleure gestion de la consommation énergétique, etc. Plus de 250 initiatives de transition dans une quinzaine de pays sont en cours.

Concernant la mobilité?

La formule de l’autopartage est maintenant bien connue. Un pool de véhicules répartis sur un territoire est mis à la disposition des abonnés qui les réservent en ligne. Par ailleurs, certaines associations mettent au service du public des lieux d’entretien et de réparation de véhicules ainsi que des objets très divers.

Ces ateliers associatifs sont une manière d’allonger la durée de vie des produits en associant les gens à la prise en charge de leurs propres biens. Des bricothèques ont également vu le jour: il s’agit de mettre en commun des outils de bricolage qu’il est souvent inutile d’acheter car on n’en a qu’une utilisation très ponctuelle.

L’innovation sociale est-elle soutenue par les pouvoirs publics?

A des degrés divers, oui. Ainsi, en Grande-Bretagne, le projet de la Big Society encourage la mise en concurrence d’organismes relevant de l’innovation sociale, associations ou entreprises. Les meilleurs sélectionnés peuvent bénéficier d’un financement public.

Aux Etats-Unis, l’Office of social innovation and civic participation créé par Barack Obama dispose d’un fonds pour développer de telles expériences. Tout cela, bien sûr, dans une mentalité très anglosaxonne qui privilégie l’esprit de concurrence. Que le meilleur gagne!

Quelle chance donnez-vous à toutes ces innovations sociales?

Deux questions se posent: le système actuel va-t-il récupérer et assimiler tous ces projets? Assistons-nous au contraire à l’émergence, par le bas, d’un modèle de société alternatif comme l’ont imaginé certains penseurs de l’écologie politique des années 70? Bref, allons-nous changer le pansement ou vraiment penser le changement? Je n’ai pas encore la réponse.


AURÉLIEN BOUTAUD

Né à Annecy le 16 juillet 1975. Docteur en sciences de la terre et de l’environnement à l’Ecole des mines de Saint-Etienne. Coauteur de «L’empreinte écologique». Chargé de cours dans des universités et écoles d’ingénieurs en France. Consultant.





Tags: Aurélien Boutaud,

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Réaction de Romain Jo
le 07.07.2011 à 00:43
Merci pour ce bel article... Il est facile de penser...
 



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