L'Hebdo;
1998-03-19 Autogoal culturel
Par Antoine Duplan
Les chroniqueurs littéraires sont soudain submergés de livres à paraître. Pourquoi cette avalanche de papier imprimé? Une attachée de presse hasarde une explication: la Coupe du monde. Pour les éditeurs, ce rendez-vous sportif, qui commence le 10 juin, est censé marquer le début d'un grand marasme intellectuel. Vissés devant le petit écran, une canette à la main, intellectuels et rats de bibliothèque renonceraient à la lecture. «Le Film français» confirme la tendance: les distributeurs hésitent à sortir leurs nouveaux films pendant la période du Mondial.
Ainsi, le football tuerait le désir culturel, à l'instar des Jeux olympiques de Nagano qui étouffaient dans l'oeuf le remake tant attendu de la guerre du Golfe. Vaine crainte: un match de foot n'a jamais rassemblé plus de 17, 5 millions de téléspectateurs, il en reste 40 millions à séduire. Les chiffres parlent: la concurrence des événements sportifs n'altère que faiblement la fréquentation des salles obscures. Accessoirement, une médaille d'or en curling n'a jamais empêché la guerre...
Dans ce numéro de «L'Hebdo», il est question du temps, une valeur toujours plus rare dans nos sociétés aux cadences impeccables. Il est aussi question de livres avec une bonne nouvelle: les adolescents, caste qu'on dit lobotomisée par la télévision, les jeux vidéo, voire une pratique intensive du sport, n'ont pas perdu le goût de la lecture.
Souvenons-nous de Pierre Desproges, disparu il y a dix ans déjà. Ce grand penseur pessimiste méprisait le football, mais appréciait le Mondial, une période propice aux amours adultérines. Rien n'est plus simple que consoler la femme délaissée de ceux qui poussent des beuglements nationalistes en regardant vingt-deux pithécanthropes se disputer une outre de cuir vide. On peut caresser le corps des belles esseulées. On peut aussi leur faire la lecture ou les emmener au cinéma.
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