Deux générations d’architectes dans une même famille, c’est assez fréquent et c’est le cas chez les Tschumi. Récemment, on a beaucoup parlé du fils, Bernard, star internationale et auteur notamment du nouveau Musée de l’Acropole qui sera inauguré au début de 2009.
Mais aujourd’hui, c’est au père, Jean Tschumi, que rendent hommage à Lausanne une rétrospective et un livre signés par le professeur Jacques Gubler.
Un double événement. Le visiteur découvre ainsi que le fondateur de l’Ecole d’architecture de l’EPUL (aujourd’hui EPFL) fut un maître en matière de corporate architecture, un concepteur infiniment soucieux du détail, un praticien avisé de la variante.
Il retrouve aussi, au fil d’un très bel accrochage, plusieurs bâtiments qui lui sont familiers, comme le siège de Nestlé à Vevey ou celui de la Mutuelle vaudoise assurances à Lausanne, le Silo à grain de Renens ou l’OMS à Genève, dont Jean Tschumi remporta le concours devant le grand Eero Saarinen.
L’architecte suisse n’eut toutefois pas le temps de réaliser lui-même le bâtiment. Il mourut d’une crise cardiaque en 1962 dans le train de nuit Paris-Lausanne. Il n’avait que 57 ans.
Pour son fils, venu au vernissage à l’EPFL, cette exposition représente, on s’en doute, beaucoup d’émotion. Avec un sourire qui en disait long, il l’a parcourue un appareil de photo au poing, s’arrêtant sur une carte postale, un document, le détail particulièrement subtil d’un plan.
Accompagné par la complicité pétillante de Jacques Gubler, il a accepté de se souvenir et de mettre en résonance sa propre pratique avec celle de son père. Vous êtes architecte et fils d’architecte. Le talent, dans ce domaine, serait-il héréditaire? Pas plus, sans doute, que dans d’autres disciplines. Je laisse donc le débat aux philosophes et aux biologistes. Plus que la profession de mon père, ce sont d’ailleurs les voyages en famille qui m’ont particulièrement marqué. Pendant les vacances de Pâques, nous allions visiter Sienne, Florence ou les châteaux de la Loire. Une expérience très formatrice même si, à l’époque, je n’envisageais absolument pas de suivre ses traces.
L’architecture ne fut donc pas pour vous une vocation… Je pensais d’abord me tourner vers des études littéraires et philosophiques. Et puis, j’ai passé quelques mois en Amérique et découvert Chicago. En hiver 1961-1962. Cette ville et sa puissance m’ont passionné. J’ai alors décidé de devenir architecte.
Votre père était-il encore en vie? Oui, et c’est sans doute la dernière lettre qu’il a reçue de moi. Mais, malheureusement, je ne sais pas ce qu’il a pensé de mon choix.
Qu’il s’agisse de Sandoz ou de Nestlé, Jean Tschumi a travaillé en étroite collaboration avec les grands capitaines de l’industrie. Avez-vous connu des expériences similaires? L’histoire est souvent curieuse et paradoxale. Mon père a été profondément marqué par la Seconde Guerre mondiale qui l’a fait revenir à Lausanne où il a créé l’Ecole d’architecture. Ma génération, elle, a connu d’autres ruptures, notamment les remises en question de Mai68. Et ce qui, pour lui, passait par des rapports humains très personnalisés, s’est fait, pour nous, essentiellement par le biais des concours. Il s’agit donc de cheminements très différents, mais qui tiennent plus à des circonstances historiques qu’à des préférences personnelles.
Reste, aujourd’hui comme hier, une constante du métier d’architecte: ses rapports avec le pouvoir… Et là, vous entrez effectivement dans un débat passionnant. Je me souviens que certains de mes amis révolutionnaires des années68 ont décidé de faire une psychanalyse pour se remettre à l’architecture. Parce qu’il leur fallait se réconcilier avec leur père s’ils voulaient pouvoir travailler dans ce domaine. Si l’on veut construire des bâtiments, il faut de l’argent, et donc immanquablement composer avec le pouvoir. L’architecture ne se fait pas dans un atelier d’artiste en solitaire.
Vous parlez de se réconcilier avec le père. Vous, vous l’avez en quelque sorte dépassé, puisque, sur le plan international, vous êtes aujourd’hui plus connu que lui… Je dirais que, là aussi, l’histoire avance. Nous vivons à l’heure de la globalisation. Alors, au lieu de réaliser des aller-retour entre Paris et Lausanne comme mon père, moi, je les fais entre New York et Paris. Certains parallélismes, notamment nos responsabilités au niveau de l’enseignement, c’est vrai me déstabilisent un peu. Mais nous sommes aussi très différents. Ma démarche est plus abstraite. Je suis donc très sensible à sa capacité de matérialisation, à son attention à la sensualité du matériau, du toucher. J’admire aussi particulièrement, comme l’a très bien montré Jacques Gubler, son aptitude à travailler et penser à toutes les échelles, du «timbre-poste» à l’échelle de la ville.
Regrettez-vous que votre père n’ait pas vu ce que vous avez construit? Je regrette surtout de ne pas pouvoir parler d’architecture avec lui. C’est pour cela que j’ai tant aimé l’ouvrage de Jacques Gubler qui constitue pour moi une sorte de dialogue par personne interposée. Il m’arrive d’imaginer des conversations avec Boullée, Ledoux ou Viollet-le-Duc. J’en imagine aussi avec mon père.
A une époque où les théories de l’architecture s’affrontaient souvent de façon violente et radicale, Jean Tschumi faisait un usage très systématique de la variante, proposant généralement plusieurs solutions au client. Qu’en est-il pour vous? J’ai découvert, en lisant ce livre, que j’avais une pratique un peu correspondante, même si j’utilise, pour la désigner, des mots différents. Appartenant à une autre génération, je parle plutôt de permutation, de combinatoire. Mais, quels que soient les termes utilisés, cette notion de variante est importante à mes yeux, car elle coupe l’herbe sous le pied à tous ceux qui prétendent détenir la vérité, qui croient savoir ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. En cela, il était particulièrement en avance.
En 1932 déjà, votre père participait à un concours pour la révision du plan d’extension de Lausanne. Comment voyez-vous l’avenir de cette ville où vous êtes né? Il est intéressant de constater comment une ville peut transcender ses propres caractéristiques. La topographie a fait de Lausanne une cité exceptionnelle, dont les habitants et les autorités ne semblent pas toujours ressentir le potentiel.
Plus concrètement? Lausanne doit rapidement se poser la question de ce qu’elle sera dans cent ans. En architecture, en urbanisme, les choses ne vont pas vite. Il est donc impératif de développer une stratégie urbaine à long terme. La partie historique de la ville ne sera jamais touchée. La campagne, en périphérie, doit être elle aussi préservée. Restent quelques quartiers, et notamment le Flon, qui n’ont pas encore été vraiment exploités et pourraient devenir des lieux de développement futur. Je ne parlerai pas ici du nouveau Musée des beaux-arts, mais, à mon avis, une réflexion devrait aussi se faire sur le bord du lac qui, à proximité d’Ouchy, compte quelques entrepôts qui ne sont pas des plus valorisants. Là aussi, il faudrait réfléchir globalement plutôt que de se focaliser sur un seul bâtiment.
Archizoom. Ecublens-Lausanne, EPFL bâtiment SG.
Exposition réalisée par les Archives de la construction moderne,
commissaire Jacques Gubler. Jusqu’au 24 octobre. Lu-ve 9-18 h, sa 10-17 h.
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