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Avoir vingt ans à Alexandrie, entre facebook et le voile

Par Julie Zaugg - Mis en ligne le 18.09.2008 à 06:00

Egypte. Confrontée au chômage et à un régime en fin de règne, la jeunesse adopte les codes d’un islam de marché. Mais sous cette apparente indifférence, la révolte bout: une coalition de blogueurs, religieux et laïcs, dit: «Assez!»

Héba El-Cheikh fend la foule d’un pas assuré. La jeune écrivaine de 27 ans m’amène au fort Qaitbay, le site du phare antique d’Alexandrie. Ce vendredi, premier jour du week-end après la grande prière du matin, la plage publique est bondée. Surtout d’enfants.
Entre les femmes qui se baignent entièrement voilées, ils sont omniprésents, se faufilant entre les vendeurs d’épis de maïs, les parasols rouges et les déchets éparpillés. Un reflet du pays: sur 75 millions d’Egyptiens, 58% ont moins de 25 ans.

Rédactrice pour une revue culturelle, la jeune femme s’est fixé pour objectif de documenter le foisonnement de cette société juvénile. «Lorsque j’écris, je laisse les gens s’exprimer en arabe de la rue, je décris leur vie de tous les jours, avec un regard d’anthropologue naïf.»
Comme la majorité des filles de son âge, Héba El-Cheikh porte le voile, un attribut longtemps réservé à une minorité d’islamistes. Depuis le milieu des années 90, une nouvelle religiosité – bricolée à partir de multiples influences, moins basée sur la confrontation avec l’Occident et plus individualiste – est apparue. Le voile est devenu un accessoire de mode, vendu dans des boutiques branchées.
 
Les jeunes téléchargent les paroles du Coran pour s’en faire une sonnerie de portable. Symbole de cet «islam de marché»*, le prédicateur Amr Khaled, dont les interventions télévisées rappellent celles des télévangélistes américains, jouit d’un statut de star du rock.
 
Cette évolution s’accompagne d’un autre courant plus rigoriste, le salafisme, importé par les migrants de retour du Golfe où ils étaient partis travailler dans les années 70. Le port du niqab (voile intégral) dans les rues du Caire en est l’emblème. Ces deux courants sont en compétition pour capter l’attention de la jeunesse.
 
* Patrick Haenni, «L’islam de marché. L’autre révolution conservatrice», Le Seuil, 2005.

Facebook à pile ou face. Attablés au Spitfire, un bar d’Alexandrie, Haisam Yehia, un étudiant et blogueur de 23 ans, et son camarade Omar, 25 ans, illustrent ces contradictions. «Quand j’ai commencé à surfer sur internet, j’étais très conservateur, raconte le premier. J’ai vécu un vrai choc culturel.
 
Aujourd’hui, je suis en plein questionnement: je pourrais par exemple avoir une copine avant le mariage, mais je n’en parlerais pas à mes parents.» Omar est, lui, tiraillé entre sa famille «très religieuse» qui vit à Dubaï, ses propres convictions (il a postulé pour un emploi auprès du télécoraniste Amr Khaled) et les valeurs occidentales qu’il a ramenées d’un séjour de sept ans au Canada. «J’ai deux pages Facebook, illustre-t-il en entamant sa seconde Stella, la bière locale. L’une très sage et en arabe pour ma famille. L’autre en anglais pour mes amis.»

La vieille garde des religieux observe cette évolution d’un œil réprobateur. Gamal Al-Banna, demi-frère du fondateur des Frères musulmans Hassan Al-Banna et grand oncle des frères Tariq et Hani Ramadan, est un franc-tireur, honni des islamistes radicaux.
Installé au milieu des centaines d’ouvrages qui recouvrent les murs de son petit appartement dans un quartier ouvrier du Caire, il appelle à une «réforme» de l’islam, «comme celle opérée par Luther» chez les chrétiens. «Il nous faut revenir à la parole du Coran, sans s’appuyer sur les interprétations successives qui en ont été faites, les milliers de hadiths dont beaucoup sont en contradiction avec le texte.»
 
Voile ostentatoire. Etonnamment, cette vision l’amène à récuser les signes religieux ostentatoires que la jeune génération s’est appropriés avec tant de bonheur. «Pourquoi une femme serait-elle obligée de porter le voile? Plus on se focalise sur les aspects formels et plus on s’éloigne du message essentiel.
 
Il est bien plus facile de changer son apparence que de respecter véritablement les préceptes de la religion en son for intérieur», estime le vieux sage de 87 ans. Il porte ainsi une considération modérée à son petit-neveu Tariq, «un pur Genevois», alors qu’il loue Hani, «un bon musulman orthodoxe».
 
Interdit mais toléré. Les Frères ne sont pas épargnés par les courants contradictoires qui traversent la jeunesse égyptienne. Malgré un succès sans précédent aux législatives de 2005 qui lui a permis de récolter un cinquième des sièges au parlement, le mouvement – interdit mais toléré – n’est plus monolithique. Une nouvelle génération est apparue, qui, sans être moins conservatrice que l’ancienne, mise davantage sur la captation du pouvoir que sur l’application de la charia, quitte à utiliser les méthodes de marketing à l’américaine.
 
Abdel Monem Mahmoud, 28 ans, en fait partie. Auteur du blog Ana Ikhwan («Je suis un Frère»), il me donne rendez-vous chez Costa, un café à la Starbucks. Il ne porte pas la barbe et est vêtu à l’occidentale. Devant son caffè latte, il ne dépareille pas les autres clients. Il a beaucoup fait parler de lui récemment pour avoir critiqué le programme de son organisation. «J’ai dit que les Frères devaient opérer une séparation plus claire entre la Dawa (diffusion des règles de l’islam au sein de la société) et leurs ambitions politiques», explique-t-il.
 
Torturé treize jours. Contrairement aux cadres de la confrérie, Abdel Monem Mahmoud soutient la collaboration avec les autres forces de l’opposition – libéraux, socialistes ou nassériens – regroupées sous la bannière du mouvement de jeunesse Kifaya («Assez») né en 2004. Une sorte d’union sacrée qui a pour but d’empêcher Gamal Moubarak, le fils du vieux président, de remplacer son père à la tête du pays.
 
Il a participé au Printemps de 2005, une série de manifestations orchestrées par Kifaya qui ont agité la capitale avant la dernière élection présidentielle. Cela lui a valu trois séjours en prison de plusieurs mois. «La première fois, j’ai été torturé pendant treize jours.» Son emprisonnement a donné lieu à une large campagne sur internet, relayée par l’opposition laïque. 
«Sur le net, il n’y a pas d’éditeur qui nous dit quoi écrire, pas de problème de place ou d’obligation de neutralité, s’enthousiasme Mina Zekry, un activiste des droits de l’homme de 32 ans, qui a lui aussi pris part à Kifaya. On peut raconter les événements en temps réel et atteindre un public international.» Twitter, YouTube et les SMS sont d’autres armes de choix pour ces jeunes forces d’opposition. Lors des manifestations, les arrestations sont dûment rapportées, avec le lieu, l’heure et le numéro de plaque de la voiture de police qui a emporté les militants.

Un moyen de pression non négligeable. Une vidéo postée sur internet par le blogueur Wael Abbas en novembre 2006 montrant un chauffeur de bus de 21 ans en train de se faire sodomiser par des policiers a déclenché une tempête médiatique en Egypte. «Un an plus tard, les auteurs des sévices ont été condamnés à trois ans d’emprisonnement chacun, raconte Mina Zekry, les yeux pétillants derrière ses petites lunettes rondes.
 
Une vraie victoire: l’un des policiers était le fils d’un haut gradé.» Plus récemment, un groupe Facebook créé pour la grève générale du 6 avril 2008 a rassemblé 70 000 membres en quelques jours. «Cette forme d’activisme permet d’atteindre un nouveau public, moins politisé, mais une bonne partie de ces gens ne sont pas prêts à s’engager dans des actes concrets», nuance le militant.
Il place désormais tous ses espoirs dans la transformation de Kifaya en large mouvement ouvrier, tablant pour cela sur les troubles sociaux qui ont récemment secoué le pays. L’inflation a atteint 21% en mai, un record depuis dix ans. Le gouvernement a aussi réduit ses subventions à de nombreux produits de base.
Ce printemps, le pays a connu des émeutes du pain. La grève du 6 avril, partie de l’usine textile al-Mahallah dans le delta du Nil, est l’expression de ce malaise.
 
Fuite des cerveaux. Les jeunes sont les premiers touchés par ces difficultés économiques. Chez les 15-24 ans, 53% n’ont pas de travail. «Les universités produisent 500 000 diplômés par an, pour 100 000 emplois», détaille Haythem Kamel, qui dirige un programme contre le chômage des jeunes.
Assis dans un ahwa (café) traditionnel, le long de la corniche alexandrine, il s’inquiète de voir que le peu de postes à disposition ne trouvent pas preneur. «Nous avons trop d’informaticiens et de comptables et pas assez de médecins et d’enseignants.» Pas étonnant: un docteur gagne 200 livres égyptiennes (40 francs) par mois. Face à cette impasse, de nombreux jeunes choisissent l’émigration, surtout vers le Golfe.

Le chômage endémique a également des conséquences sur le plan personnel. L’âge moyen du mariage ne cesse de reculer. Neuf millions de femmes de plus de 35 ans ne sont pas mariées. Car les noces ne peuvent se tenir qu’une fois un logement acquis par le futur époux. C’est l’un des thèmes abordés par le magazine Campus, une publication destinée aux jeunes. Dans ses bureaux climatisés du quartier huppé de Mohandessin, on croise plus de minijupes que de voiles.
«Nous traitons tous les sujets, sans tabou: drogue, sexe, homosexualité, dans un langage jeune», indique Rana El-Mestekawi, 24 ans, responsable de marque pour le mensuel tiré à 17 000 exemplaires. Ce franc-parler vaut au magazine les foudres de la censure. «Avant chaque parution, je dois soumettre tous les textes et visuels à un comité gouvernemental, souligne Farida Helmy, la rédactrice en chef de 21 ans.
 
Pour ne pas attirer leur attention, nous choisissons des titres et images “soft”, dans l’espoir qu’ils ne liront pas le texte.» Cela marche: Campus vient de publier une enquête sur les lesbiennes, un sujet entièrement occulté en Egypte où l’homosexualité mène en prison. «Nous avons découvert qu’elles se rencontraient via Facebook», glisse-t-elle.
 
Femmes harcelées. La question est d’autant plus brûlante que le mariage tardif pousse certains jeunes à s’adonner à des pratiques homosexuelles, en attendant leurs noces. «La frustration sexuelle est énorme chez les jeunes, confirme Mahmoud, 27 ans, depuis le quartier à la mode de Zamalek, où il vit.
 
Ils se tournent vers les rapports gay ou le sexe anal, pour préserver la virginité des jeunes filles.» Auteur, sous le pseudonyme de Sandmonkey, d’un des seuls blogs anglophones d’Egypte, il a initié une campagne contre le harcèlement des femmes, l’autre facette de cette frustration. «Si une fille se fait violer, on considère que c’est sa faute, qu’elle n’a qu’à se couvrir plus», s’énerve-t-il entre deux bouffées de shisha au citron.

Non loin de là, le pont Qasr al-Nil fourmille d’adolescents ce samedi soir. Filles voilées et garçons en T-shirt se croisent au milieu du trafic. Des regards s’échangent, parfois une remarque, jamais de contact physique. Un subtil langage codé qui échappe à la vigilance des adultes. Explosion démographique, chômage et frustration sexuelle: le plus grand pays du monde arabe, qui vient de prendre la coprésidence de l’Union pour la Méditerranée, réunit tous les ingrédients d’une bombe à retardement. •





Tags: Islam, Alexandrie, jeunesse, Facebook, blogueurs, religieux, laïcs,

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Réaction de Yaani
le 25.09.2008 à 20:11
Quel formidable portrait d'une jeunesse egyptienne et au-delà arabe, empêtrée...
 



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