PHOTOGRAPHIE
Bachar el-Assad, dans les yeux du massacreur

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 22.08.2012 à 13:22

Attentif à l’iconographie totalitaire, Nicolas Righetti a photographié en 2007 à Damas l’omniprésent regard glacé de Bachar el-Assad. Comme un présage du pire.

C’était en 2007. Nicolas Righetti fuyait Beyrouth, alors sous les bombes. Il s’est retrouvé en Syrie, lors du référendum qui allait reconduire Bachar el-Assad à la tête du pays. Le portrait du despote était affiché partout, en particulier dans la capitale Damas. Des pancartes, des posters, des bâches de 10 x 10 mètres, des autocollants sur les vitres des voitures. L’habituelle propagande des régimes autoritaires, qui imposent à leur peuple l’effigie unique du grand guide.

Comme il l’avait fait auparavant en Corée du Nord et au Turkménistan, Nicolas Righetti s’est mis à photographier les portraits ubiquistes de Bachar el-Assad. A sa manière: précise et soignée, dans un format carré qui inclut l’environnement de l’affiche, une devanture ou une façade, une fenêtre ou un fil tendu dans la rue. Une manière qui aime aussi les éclairages forts et les couleurs saturées pour amplifier les messages de lendemains glorieux délivrés à foison par les tyrans. Comme «L’avenir en rose» de Bachar el-Assad. Les promesses de paradis s’accommodent à merveille des teintes kitsch.

Revenu à Genève, où il vit et travaille, Nicolas Righetti a tenté de vendre ses photos. Peine perdue. L’élection du fils cadet de Hafez el-Assad, un ophtalmologue arrivé au pouvoir par défaut, n’intéressait personne. A quoi bon un reportage sur le culte d’une faible personnalité, au regard aussi bleu que vide?

Mais depuis dix-huit mois, le président syrien s’est fait le tortionnaire de son propre peuple. Journaux et magazines ont commencé à demander les photos de Nicolas Righetti prises au printemps 2007. Car la folie rôde dans cette répétition obsessionnelle du même visage impassible. «C’est une folie, mais aussi une violence, note le photographe genevois. Impossible d’échapper au regard de Bachar: il est partout. Sur le mur en face quand on se lève le matin, dans la rue, dans les commerces. Cette omniprésence visuelle est brutale. Elle donne en fait pas mal d’informations sur le pays.»

Chaque reportage, ou plutôt chaque essai photographique de Nicolas Righetti sur une propagande totalitaire se concrétise par un livre. Cela a été le cas pour la Corée du Nord, le Turkménistan et cela le sera un jour pour la République non reconnue de Transnistrie, dont le photographe suit la vaine lutte indépendantiste depuis plusieurs années. Le livre sur les portraits de Bachar el-Assad, à paraître début septembre, ne propose qu’une petite trentaine de photographies et deux textes courts. Les images sont confrontées à des citations extraites de discours prononcés par le tyran depuis 2007. Leur cynisme gris contraste avec les sourires et les couleurs des affiches: «Je demeurerai le fils bienfaisant du peuple syrien», «J’ai fait de mon mieux pour protéger le peuple, je ne peux me sentir coupable» ou «Aucun gouvernement dans le monde ne tue sa population, à moins d’être dirigé par un fou».

La taille réduite du livre et les citations trahissent la prudence de Nicolas Righetti. En pleine horreur syrienne, où chaque jour amène son lot d’images insoutenables, le photographe s’est gardé d’en faire trop avec un propos mi-journalistique mi-artistique qui, sans précaution, pourrait lui aussi être taxé de cynisme. Ramener le contexte du référendum de 2007 dans celui de la guerre aveugle de 2012, et intituler le projet L’avenir en rose est une opération risquée, susceptible d’être mal comprise. D’où l’option du livre bref, des sentences de Bachar qui le rythment comme une marche funèbre et des témoignages ou sources des citations qui le complètent sur le site web de l’éditeur.

Il importe aussi de placer ce travail dans la continuité d’une réflexion de fond sur l’iconographie totalitaire, tirant parti de la photographie pour s’interroger sur l’utilisation retorse d’une autre photographie. Une réflexion d’autant plus intéressante qu’elle reste ambiguë, avec sa part de fascination pour son sujet, et sa volonté d’esthétisation.

«L’avenir en rose». De Nicolas Righetti. Ed. Work Is Progress.
Exposition du 22 août au 4 septembre à la galerie SwissInfographics à Genève (www.swissinfographics.com) et du 7 au 30 septembre aux Journées photographiques de Bienne (www.jouph.ch).
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