«Vous entendez», lance cette habitante du quartier insurgé de Bab Amr, à Homs, un des hauts lieux de la contestation en Syrie, que j’ai pu atteindre par téléphone satellite mardi. «Vous entendez le bruit des bombes qui tombent sur nos maisons. C’est comme ça depuis plusieurs jours. Nous sommes terrés dans la cave avec six autres familles. Nous n’avons quasiment plus de vivres. Plus de médicaments. Ils vont nous massacrer.» Comme si l’armée syrienne mettait désormais les bouchées doubles pour en finir avec la rébellion. Comme si le soutien des Russes et des Chinois qui bloquent par leur veto toute résolution du Conseil de sécurité de l’ONU lui avait donné le signal pour mater Homs sous les yeux du ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov, de passage en Syrie cette semaine, alors que les USA ont fermé leur ambassade à Damas et que la France a rappelé son représentant.
Le calme à Damas. Rien désormais ne semble stopper la monstrueuse machine de répression qu’est le régime du président Bachar el-Assad. A Homs, les services sanitaires ont dénombré, lundi 6 février, au moins quatre-vingts victimes des bombardements. Et le bilan s’alourdit jour après jour...
La folie meurtrière de ces derniers jours tranche avec le calme relatif qui règne encore à Damas. Un calme qui s’explique, comme j’ai pu le constater lors d’un voyage de presse organisé le mois dernier par le Gouvernement syrien et au cours duquel le grand reporter français Gilles Jacquier a été tué (L’Hebdo du 19 janvier 2011).
La capitale syrienne est en effet assiégée par les moukhabarat, les très redoutés services secrets, et les chabiha, des miliciens sans foi ni loi, prêts à tout pour défendre le régime. Car qui tient la cité millénaire tient le pays. Il ne me faut d’ailleurs que quelques minutes, ce dimanche 8 janvier, pour m’en rendre compte alors que j’entre dans le souk Al-Hamidiya, au cœur de la vieille ville de Damas. Etrangement désert alors qu’en temps normal, ce grand bazar aux échoppes plus colorées les unes que les autres ne désemplit pas.
Je n’ai pas le temps de m’approcher des quelques Damascènes qui filent, pressés, dans les venelles sinueuses de la casbah qu’un homme baraqué, chapeau et long manteau noir m’interpelle. «Russia?» me demande-t-il sèchement, son visage barré par sa longue moustache sombre. «Da.» Je lui réponds du tac au tac en le fixant du regard. L’homme des moukhabarat me baragouine alors quelques mots. Du russe? De l’arabe? Des excuses? Je ne le comprends pas. Mais son sourire m’indique que je peux poursuivre mon chemin vers la grande mosquée des Omeyades dont les minarets, à deux pas, s’élancent dans le ciel azur. Sans montrer mon passeport et encore moins mon visa de journaliste. «Welcome to Syria», ajoute un autre homme en noir.
Je comprends dès lors que je fais mieux de passer pour un Russe à Damas – du moins aux yeux des pro-Bachar – et, surtout, que je suis surveillé par les hommes de ce régime qui ne peut plus compter que quelques pays alliés, Chine, Russie et Iran notamment, pour tenir tête à la communauté internationale.
Dans les rues de la capitale, on ne croise d’ailleurs plus que quelques rares Occidentaux. Ils ont été remplacés par des flots de Chinois, d’Iraniens et de Russes justement, encensés dans la presse depuis les déclarations pro-Bachar de Poutine et, surtout, depuis l’arrivée de leurs navires de guerre à Tartous, dans l’unique base navale russe de la Méditerranée. Avec des cargaisons d’armes.
Paranoïa. Voilà qui donnera de nouveaux arguments explosifs aux Assad, entourés par leur clan alaouite (minorité chiite qui représente 10% de la population), contre la contestation sunnite (80% de la population) alors que Damas, autrefois souriante et accueillante, s’enfonce dans une profonde paranoïa. «Même les lampadaires ont des yeux et des oreilles», m’avertit un étudiant que je croise dans la vieille ville. Il ne m’en dira pas plus. Il sait que s’afficher avec un étranger – même «russe» – peut lui attirer de graves ennuis. Il sait aussi que cette dictature aux abois ne plaisante pas avec les «traîtres». Des dizaines de milliers de civils auraient disparu depuis le début des troubles. Beaucoup croupiraient dans les geôles des moukhabarat. Les exécutions sommaires seraient monnaie courante, notamment dans les hôpitaux.
«TROP TARD POUR SES RÉFORMES, TROP DE SANG A COULÉ.»
Ali, un Syrien alaouite
«Flashmobs». Reste que ce prix du sang, les Damascènes ne sont pas encore prêts à le payer, même s’il y a eu des combats dans la banlieue et que des flashmobs, ces manifestations éclair, y sont régulièrement organisées. Le soir même, je prends d’ailleurs un taxi qui m’emmène dans le quartier d’Al-Midan; là, une bombe a explosé le 6 janvier, la veille de mon arrivée à Damas. Je change de voiture à plusieurs reprises tout en restant en contact avec des opposants qui veulent me parler de cet attentat fabriqué, à leur avis, par le régime pour terroriser la population.
«Ce n’est pas al-Qaida qui a fait le coup», me certifie l’un d’entre eux au téléphone. Je n’aurai même pas le temps de le voir, que le «Russe» que je suis est repéré par les agents de sécurité et prié d’aller voir ailleurs. Retour donc à la réalité que veut me vendre le régime. «Nous ne combattons pas une révolution, mais bien le terrorisme islamiste international et un complot occidental», insiste Jihad Makdissi, porteparole du Ministère des affaires étrangères, bien assis dans un fauteuil de cuir de son ministère.
Guerre confessionnelle. Or, ce discours formaté, le peuple n’y croit plus. Pire, il redoute que les jusqu’au-boutistes jouent la carte d’une guerre confessionnelle à la libanaise, entre alaouites et sunnites. Un conflit dévastateur qui balaierait les autres minorités, druze, ismaélite, kurde ou chrétienne.
«Nous vivons dans le brouillard, me confie un catholique. Le pays traverse une grave crise. Les gens ont faim. Ont froid. Ils sont en colère. Ils sont pris en otages. Chaque jour, nous prions pour que ce régime tombe.» Mais quelle est l’alternative? «Ni l’opposition basée à l’étranger, ni les insurgés armés», répond ce chrétien qui craint qu’à la fin sa communauté paie la facture.
Et ce ne sont pas de nouvelles sanctions économiques qui feront tomber Bachar, prévient Ali. «Elles pénalisent le peuple. Pas nos dirigeants qui vivent bien au-dessus de notre misère», ajoute cet alaouite, ingénieur en télécommunications, qui me donne rendezvous avec sa bande de jeunes «révolutionnaires» dans un café populaire.
Honte aux Russes. Sunnites, chiites, chrétiens, druzes, ils ne se reconnaissent plus dans ce régime à la nord-coréenne qui les terrorise. Ils ne croient plus en Bachar. «Trop tard pour ses réformes, trop de sang a coulé», lance Ali tout en m’expliquant l’art du backgammon, un jeu traditionnel en Syrie. «Il faut un vrai changement de régime et pas dans le régime.»
Autour de nous, des hommes sirotent du thé et fument. En silence, ils regardent sur des écrans géants le FC Barcelone étriller une autre équipe espagnole. Leurs visages sont figés. Telles des statues de cire. Comme s’ils ne pouvaient s’exprimer qu’avec leurs yeux. «Oui, nous avons peur», admet Ali qui redoute par-dessus tout une intervention militaire étrangère. Comme en Libye. Mais elle aura lieu, pense-t-il. «Bachar est prêt à sacrifier son peuple pour sauver son trône.» D’autant qu’il se sent renforcé par le soutien russe. «Vous devriez avoir honte, me lance d’ailleurs un vendeur de journaux qui me croit, lui aussi, compatriote du président Dmitri Medvedev. Vous êtes complice des crimes contre mon peuple. Mais nous vaincrons ce régime et l’histoire vous jugera.»
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