Depuis quelques semaines, le décor est planté: les crocs s’affûtent, les langues se délient, les injures pleuvent. On se lance des tables de mortalité à la figure, on accuse l’adversaire de «braquage» ou de «pratiques scandaleuses», toute cette fureur à cause d’un taux, dit de conversion, qui permet de calculer les rentes du 2e pilier. La baisse de ce taux, donc des rentes elles-mêmes, sera soumise au vote populaire le 7 mars prochain. Si elle est acceptée, elle exercera ses effets dévastateurs en 2016. On tombera ainsi d’un taux à l’origine de 7,2% à 6,4%. Avec une étape intermédiaire à 6,8% en 2014.
Une dégringolade en deux mouvements qui devrait réduire la rente de 11%. Sur un capital accumulé de 100 000 francs, par exemple, le retraité ne touchera que 6400 francs par an à partir de 2015 au lieu de 7200 francs, soit une différence de 800 francs.
Les rentiers actuels ne sont pas affectés. Ils échappent à la guillotine. Mais les choses, un jour, pourraient changer. «Un système où les actifs passent à la caisse chaque fois qu’il y a problème,- par exemple, lorsque sont mises en oeuvre des mesures d’assainissement pour compenser les découverts techniques qui résultent de baisses sur les marchés financiers,- ce système n’est pas tenable à moyen et long terme; surtout si le nombre de retraités augmente fortement et que celui des actifs stagne, comme c’est le cas aujourd’hui,» dit Graziano Lusenti, consultant et fondateur de Lusenti Partners, entreprise spécialisée dans les placements des caisses de pension. «On pourrait assister un jour à une révolte des actifs, qui exigeraient tral’individualisation totale du deuxième pilier et la suppression pure et simple des solidarités existant dans la prévoyance professionnelle. Les opposants à la baisse du taux de conversion souhaitent- ils vraiment une telle conséquence? Déjà en Suisse alémanique, des comités de jeunes se manifestent dans ce sens... A quand la guerre des classes d’âge?»
La baisse du taux de conversion ne touchera que ceux qui entrent en retraite ou y entreront dans les années à venir. Mais si le peuple la refuse ou, lors d’autres consultations du même type, persiste dans son opposition, le fardeau pèsera d’un poids toujours plus lourd sur les plus jeunes des générations futures. «Le bandeau que j’ai sur l’œil est affreux,» admettait l’acteur Frédérick Lemaître (incarné par Pierre Brasseur) dans Les enfants du Paradis, mais «l’œil qui est dessous est plus affreux encore...» Autrement dit, réduire les rentes, c’est affreux, ne pas les réduire, c’est préparer un avenir encore plus affreux.
Lorsque la protection sociale se fissure, l’individu devient à la fois fragile et exigeant, parce qu’il est habitué à la sécurité et rongé par la peur de la perdre. Il ne peut, si l’on ose dire, tenir debout tout seul. Pour lui, il est naturel d’être protégé comme il est naturel que la loi, donc la collectivité, assure cette protection. Question de solidarité. En Suisse il est vrai, la solidarité, c’est surtout l’affaire du premier pilier, l’AVS, mais elle existe aussi, bien qu’il faille la regarder à la loupe, dans le deuxième. Entre l’employeur et l’employé, et surtout entre l’ensemble des actifs cotisants et les rentiers. Un mécanisme délicat qui ne peut perdurer que si chacun des partenaires «ne maximise pas ses exigences et lâche un peu de lest», affirme Yves Rossier, directeur de l’Office fédéral des assurances sociales. Le problème, c’est que personne ne veut lâcher quoi que ce soit.
Les syndicats et la gauche qui ont lancé le référendum et obtenu une votation populaire sur le taux de conversion sont pratiquement sûrs de l’emporter. Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter, ou les deux à la fois? Partout, les interrogations fusent, l’inquiétude monte. Le 2e pilier n’arrive plus à dissiper le doute quant à la vigueur du ressort qui le maintient encore en marche. Tentative de décryptage d’une votation et de ses enjeux en cinq questions.
01 L’espérance de vie n’est-elle pas surestimée...
Un peu sans doute. Mais comment percer le brouillard ambiant, tant que partisans et adversaires de la baisse du taux de conversion travaillent chacun avec des tables de mortalité différentes et des promesses de rendement du capital qui vont du pessimisme le plus noir à l’optimisme le plus rose? Une certitude quand même: plus l’espérance de vie s’améliore, plus le rendement devient déterminant.
Les adversaires de la réforme du 7 mars prochain accusent volontiers ses auteurs d’avoir préféré les tables de mortalité de la Caisse de pension de la Ville de Zurich à celles de l’Office fédéral des statistiques, moins commodes à manier ou à manipuler pour qui veut abaisser le taux de conversion. C’est vrai, mais les tables de l’Office fédéral des statistiques sont établies sur l’ensemble de la population, y compris les personnes qui ne travaillaient pas, ou plus du tout, à 65 ans, le plus souvent pour des raisons de santé. Alors que les extrapolations de la Ville de Zurich, qui regroupent les données de quinze caisses cantonales et communales, se limitent aux pensionnés qui ont travaillé jusqu’à l’âge fatidique, parce que très vraisemblablement ils en avaient les capacités physiques et intellectuelles. Qui pourrait s’étonner que leur espérance de vie soit tendanciellement supérieure à la moyenne?
Au début des années 2000, on considérait encore que l’espérance de vie en 2015 serait de 18,65 ans pour les hommes arrivant à l’âge de la retraite (65 ans) et de 22,98 pour les femmes. Les dernières statistiques zurichoises, qui datent de 2006, montrent qu’il faut plutôt compter avec les chiffres de 20,37 ans pour les hommes et de 23,10 ans pour les femmes (voir tableau ci-dessous). Problème: quand s’allonge l’espérance de vie, le nombre de rentes versées s’accroît, donc leur montant décroît. Les assurés ont le sentiment qu’on leur vole quelque chose, mais le capital auquel ils ont droit reste le même. Et ils conservent la possibilité de le retirer entièrement, s’ils en font la demande trois ans avant l’âge de la retraite. La baisse du taux de conversion n’affecte que les rentes, nullement la fortune accumulée pour leur paiement. N’est concerné par la baisse que le minimum obligatoire prévu par la loi de 1985. Soit les salaires compris entre 20 000 et 80 000 francs l’an. Au-dessous, il n’y a pas de 2e pilier, les salariés doivent se contenter du premier. Au-dessus, c’està- dire dans la partie non obligatoire, réservée aux assurés plus aisés, les taux peuvent maintenant déjà être plus bas - et le sont dans les faits-, ou si la caisse se porte bien, voire très bien, plus élevés. Mais là encore, la tendance dominante est à la baisse. La caisse de pension de la Migros, par exemple, utilise depuis peu un taux de conversion théorique de 6,47% pour les rentes, partie obligatoire et surobligatoire confondues.
Pour Graziano Lusenti, il est «étonnant» que la Confédération n’ait pas encore introduit une table actuarielle uniforme et officielle qui fasse foi. Au moins pour la partie obligatoire du 2e pilier. La faute aux assureurs privés qui refusent de renoncer à leurs propres tables (lire plus bas).
02 ... Et les rendements sous-estimés?
Peut-être, mais là encore, tout dépend des bases statistiques que l’on utilise et des périodes, plus ou moins longues, qu’elles recouvrent. Pour la gauche et les adversaires de la réforme du 7 mars, le discours est en gros le suivant: par le passé, on a toujours fait du 6% de rendement sur les placements du deuxième pilier, il n’y a aucune raison que les choses changent. La crise des subprimes aux Etats-Unis a prouvé le contraire. Tous les modèles mathématiques reposaient sur l’hypothèse que les prix de l’immobilier n’avaient jamais baissé depuis la guerre. On connaît les conséquences: des milliards de dollars partis en fumée.
Tant que l’avoir accumulé au moment de la retraite n’a pas été entièrement versé, il est placé sur les marchés financiers. Selon le pourcentage moyen que l’on retiendra pour prévoir le rendement des placements, les différences peuvent être énormes. Si l’on capitalise à 2% et que l’on obtient 1000 francs de rente, on montera à 2221 francs avec 4%. Sur quarante ans, l’écart est de 120%. Mais tout se passe comme si l’on n’espérait plus rien. Comme si la droite ne croyait plus au système capitaliste, qu’elle ne pensait pas l’économie capable de fournir 3 à 4% de revenus. Ensevelie dans son pessimisme, la droite prêche la prudence, encore la prudence, rien que la prudence. Alors que la gauche fait confiance à la croissance du marché. C’est «le monde à l’envers», dit un expert de la microfinance.
Une chose est sûre: toutes les prévisions sur les rendements du capital sont nulles et non avenues si elles oublient de prendre en compte l’inflation. Tant il est vrai qu’il est plus facile de réaliser des rendements élevés lorsque l’inflation est forte. Avec une inflation de 6% comme elle l’était encore au début des années 90, «on arrive sans problème à 6% de rendement, mais le gain réel est minime», ironise Yves Rossier. Lorsque l’inflation est très basse, ou proche de zéro, comme elle l’est aujourd’hui et, sauf accident, le sera encore demain, «il est ahurissant de penser qu’on puisse obtenir une rentabilité aussi élevée». A moins de prendre beaucoup de risques dans sa politique de placements. Au risque, définitif celui-là, de casser toute la baraque du 2e pilier.
03 Peut-on croire encore au 2e pilier?
Oui, quoique... Oui, à condition de ne pas promettre plus qu’on ne peut tenir, mais en même temps, insiste Graziano Lusenti, «de ne pas tenir moins que ce qui est honnêtement possible. C’est toute la difficulté.». Il faut conserver un 2e pilier «ambitieux en termes d’objectifs». Impossible de dire aux assurés qu’on ne leur garantit plus rien. Ou presque plus rien. Car la question se posera alors, inévitable: «A quoi pourrait encore servir ce qui serait perçu comme une usine à gaz?»
04 A-t-il tenu les promesses faites à sa naissance?
Jusqu’à présent, le 2e pilier a plutôt bien tenu le coup. Malgré deux crises financières majeures, dont celle, affolante, de 2007-2008 où les caisses ont perdu quelque cent milliards, avant de se rattraper et d’apparaître aussi corvéables aujourd’hui qu’elles l’étaient dans leurs juteuses années. La Constitution fédérale prévoyait en 1972 déjà que les deux premiers piliers de la prévoyance sociale et professionnelle devaient garantir le niveau de vie antérieur de l’assuré «de manière appropriée». Objectif atteint lorsque la rente AVS et celle des caisses de pension s’élèvent ensemble à quelque 60% du dernier salaire. Même si la baisse du taux de conversion était approuvée le 7 mars, ce 60% fatidique ne varierait pas. Pour combien de temps?
05 Tout ce qui arrive, n’est-ce pas la faute des assureurs et de leurs lobbies?
Oui et non. Selon l’expression d’un spécialiste, «les assureurs privés jouent dans la prévoyance professionnelle le rôle que jouent les Kosovars dans l’assurance invalidité». On leur met tout sur le dos. Des boucs émissaires parfaits. Aujourd’hui, 3,5 millions de personnes sont assurées par le 2e pilier; 1,7 million le sont auprès d’une caisse de pension privée ou publique, 1,7 million auprès de compagnies d’assurances privées comme Swisslife, la plus puissante, Winterthur ou Helvetia. Ces 3,5 millions d’assurés représentent quelque 300 000 entreprises, pour la plupart des PME, qui dépendent le plus souvent des assureurs privés. Problème: le degré de couverture des assureurs privés doit être en permanence de 100%. Autrement dit, ils doivent être en mesure d’honorer leurs engagements en tout temps. S’ils descendent au-dessous des 100%, ils ont l’obligation de compenser immédiatement la lacune de couverture. chercher de l’argent frais sur le marché. Les caisses de pension, au contraire, peuvent être provisoirement en sous-couverture, et parmi ces instituts autonomes, les caisses publiques le sont souvent en permanence.
Les assureurs privés sont donc acculés à la prudence. C’est en son nom qu’ils réclament des taux de rendement, et finalement de conversion, les plus bas possibles. Certes, la loi autorise aussi les assureurs à offrir une rente plus élevée, mais sujette comme les autres aux fluctuations du marché. L’ennui est que la majorité des PME clientes n’en veulent pas. Elles préfèrent des rentes amoindries, mais intégralement garanties. Gagner peu, mais en toute sécurité, plutôt que gagner davantage, mais avec quelques risques.
Il est vrai qu’en 1985, et dans les quinze années de croissance qui ont suivi sa naissance légale, le 2e pilier, pour les assureurs privés, «c’était l’eldorado», dit Graziano Lusenti. Ils ont pu s’en mettre plein les poches. Mais la situation s’est complètement retournée en 1999 et en 2002, avec la baisse des marchés suite à la bulle internet et les pertes qui en ont résulté. Sans parler de l’entrée en vigueur de règles strictes d’attribution des bénéfices. Depuis lors, les assureurs ont perdu leur position archi-dominante, victimes de la concurrence acharnée des fondations collectives indépendantes. Aujourd’hui, ils ne sont plus que onze assureurs vie engagés dans le 2e pilier. «Ce n’est guère le signe d’un marché très rentable», dit Graziano Lusenti. «Si l’on pouvait encore y faire fortune, des hordes d’assureurs s’y précipiteraient, de nouvelles compagnies seraient créées, des groupes étrangers s’y établiraient.»
Mais ce n’est pas le cas. Winterthur, le numéro deux du marché, a été racheté par le français AXA, et Swiss Life, le leader, a toutes les peines du monde à inventer une stratégie pour s’extirper de sa dépendance envers la prévoyance helvétique. «La vérité, c’est que le 2e pilier en Suisse est un marché mûr, saturé, très concurrentiel, où les marges sont relativement faibles pour tous les intervenants, assureurs, gérants de fortune, actuaires, experts comptables, administrateurs de caisse ou consultants» affirme Graziano Lusenti. «Présenter aujourd’hui les assureurs comme les profiteurs du 2e pilier relève d’un fantasme passéiste.» 
LE 2e PILIER DÉCODÉ
UN LIVRE POUR COMPRENDRE
Paru aux éditions LEP début février, «Le 2e pilier» expose le panorama de la prévoyance professionnelle de manière claire. Une lecture utile pour saisir les enjeux de la votation du 7 mars. Taux de conversion, taux technique, couverture ou encore libre passage: les notions essentielles sont détaillées. S’il reste didactique, l’ouvrage est tout à fait digeste, grâce aux illustrations mordantes de Mix&Remix.
Le 2e pilier. Par Pittet. LEP, 104 p.
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