Dans un petit village de Calambie, en Amérique du Sud, deux paramilitaires conversent. Le premier: «Alors, les cinquante syndicalistes des bananes Chiquicaca baignés dans l’acide, c’est fait; le nettoyage des paysans pour les entreprises de l’huile de palme, c’est fait. On a encore, pouh, trois villages à vider pour les narcos, deux hameaux à brûler pour un particulier et encore la fille du chef du Parti communiste local à violer devant sa famille.»
«On a beaucoup de travail, amigo», réplique le second. Les paramilitaires viennent de trucider deux paysans à la mitraillette et au pistolet. Tandis que l’un démembre leurs cadavres pour les enterrer dans un petit trou, l’autre, très concentré, filme l’action avec son portable. Les premières minutes de Patria Grande, une pièce écrite et mise en scène par Dominique Ziegler, donnent le ton. «Cette horreur absolue, souligne son auteur, je ne l’ai pas inventée.
Je l’ai vue dans un documentaire du réalisateur Juan José Lozano, de nationalités suisse et colombienne. Le théâtre est toujours en dessous de la réalité, qui est plus outrancière que la satire.» Comme son père Jean, le sociologue-écrivain, Dominique Ziegler manie l’épée tranchante du verbe avec gourmandise. Notamment quand il pique certains de ses confrères, ces «révolutionnaires de pacotille qui se contentent de mettre un type à poil sur une chaise pour choquer le bourgeois».
Ungrud instrumentalisée. Patria Grande, dont nous avons seulement lu le texte, a pour sous-titre Sainte Ungrud des abattoirs. Ungrud comme Ingrid Betancourt, dont l’enlèvement par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) de février 2002 à juillet 2008 a été fortement médiatisé. Aux yeux de Dominique Ziegler, Ungrud, elle-même kidnappée par les Forces opérationnelles communistes calambiennes (FOCC) alors qu’elle mène une campagne électorale sous la bannière de l’écologie, finit par être instrumentalisée par une classe politicomafieuse au pouvoir, forte de son bras armé et de la complicité des pays occidentaux amis.
Il n’est pas nécessaire d’avoir fait sciencespo pour décrypter qui se cache derrière l’Américain George Cush, le Britannique Tony Glaire et les Français Jacques Larnac, Frédéric de Vilbrequin et Nicolas Salpoury. Sans oublier le philosophe cheveux au vent Bertrand Louis Lavette qui se plaît à rappeler à chacune de ses interventions «qu’on ne pourra pas dire que l’on ne savait pas!». Dominique Ziegler estime qu’un «théâtre documenté» comme le sien doit être clair et accessible à un spectateur d’autant plus sensible à entendre la vérité qu’il sait qu’on va lui mentir en lui racontant des histoires... vraies!
Feu sur la Colombie. Après avoir déboulonné dans ses pièces la pub, les Etats-Unis d’Amérique, les dictateurs africains, etc., avec notamment N’Dongo revient et Affaires privées, Dominique Ziegler s’en prend donc à la Colombie, l’un des rares pays latino-américains à ne pas avoir basculé à gauche. L’actrice et réalisatrice Coline Serreau, auteure notamment du film documentaire Solutions locales pour un désordre global, l’a aidé à «humaniser» ses personnages en montrant par exemple un paramilitaire de retour de mission au théâtreS89 sein de sa famille. Laquelle ne se doute évidemment pas que les rognons du repas du soir ont été prélevés sur les cadavres de paysans assassinés.
Saint-Gervais Genève Le Théâtre. Du 6 au 22 décembre 2011 (www.saintgervais.ch).
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