Mauvais karma pour les employés de banque: accablés de reproches, leurs salaires vont, en plus, baisser. Or, ce n’est pas l’indignation populaire qui aura raison des avantageuses conditions de la branche, mais leur tant louée autorégulation. «Il n’y a qu’un seul régulateur de rémunération: le marché», explique Dimitri Djordjevic, directeur de l’antenne romande de la société de recrutement de cadres Mercuri Urval. «Ces dernières années, la pénurie de gestionnaires de fortune a fait augmenter leur valeur. Mais les rémunérations vont se tasser et s’équilibrer avec les branches équivalentes, vu les vagues de licenciements qu’on pressent pour 2009 et peut-être même pour 2010.» Dimitri Djordjevic l’observe depuis deux mois: chaque poste qu’il met au concours dans le domaine de la finance provoque des candidatures plus nombreuses. «Certains employés du milieu se sentent désécurisés et tentent de quitter le navire pendant qu’il est encore temps», observe-t-il.
Chômage financier. C’est que les premières charrettes de licenciements se sont mises en branle. Lombard Odier a remercié 20 employés à la fin de décembre, tout comme Merrill Lynch, alors qu’UBP a annoncé qu’elle allait «adapter l’outil de travail au volume d’activités, avec des réductions d’effectifs». Cette dernière n’a pas confirmé le chiffre de 150 personnes évoqué par Le Temps, jugé excessif par nos sources, mais souligne que cette réduction se répartira sur l’ensemble de l’année, avec des départs naturels, des mises à la retraite anticipée et des licenciements. Le dernier couperet tombé sur la place genevoise concernerait Capital Group, qui se délesterait d’une centaine d’employés. Steve Bernard, directeur de Genève Place financière, le reconnaît: «Nous constatons un trend haussier du chômage d’origine financière, bien que sa part au chômage cantonal reste modeste (4,8% en décembre, avant les récents licenciements). Genève n’est pas immunisée contre les turbulences mondiales, comme on le croyait il y a encore un an. Par rapport aux capitales financières que sont Londres et New York, les réductions d’emploi restent proportionnellement basses. Cependant, si les marchés boursiers restaient aussi moroses, sans doute que les pressions sur l’emploi se poursuivraient.» Car la baisse de la masse d’argent sous gestion – estimée à 20% – grignote les marges des banques genevoises, qui se serrent la ceinture.
Bonus caducs pour la compétitivité. Les rumeurs enflent concernant un possible gel des salaires en 2009. «Partout, les employés sont sur les dents, confie un gérant de fortune de HSBC. Nous attendons avec impatience de voir l’ampleur des bonus, qui seront distribués ces prochains jours.» (Lire encadré en page 16.) C’est dans la compétitivité des banques que les bonus non contractuels trouvent leur principale justification: les employés frustrés fileraient chez un concurrent. Cependant, sous la menace globale de l’emploi bancaire, cette argumentation vacille. «Démissionner, mais pour aller où?» s’étonne un employé d’une grande banque étrangère. La concurrence que la récession a installée entre les employés joue en faveur des employeurs. Or, ce facteur semble être occulté du débat qui secoue les partis et le Conseil fédéral depuis l’annonce de 2 milliards de bonus à l’UBS (lire encadré en page 17). La contraction de l’emploi doit se lire en regard de l’euphorie conjoncturelle des années précédentes, comme dans l’industrie horlogère. «Dans leur course à l’accroissement de la clientèle, les banques ont mené une chasse aux talents dans les postes commerciaux», observe encore l’employé anonyme. A l’Association suisse des employés de banque, Marie-France Goy appuie ce constat, jugeant «inquiétante» l’explosion des embauches en 2006 et 2007. «Lorsque c’est si rapide, ce n’est jamais bon signe», estime-t-elle.
Emporter ses clients. Seuls les gérants de fortune semblent pouvoir tirer leur épingle du jeu, en marchandant leur apport de nouveaux clients. «Un bon gestionnaire trouvera toujours une place, estime Dimitri Djordjevic. On dit qu’il devrait être capable d’amener entre 20 et 50 millions d’argent frais.» Souvent, le nouvel établissement propose des conditions extraordinaires comme la baisse des frais pour convaincre le transfuge. Juridiquement parlant, des problèmes de secret bancaire et de concurrence déloyale peuvent se poser. Le gestionnaire doit alors attester du lien particulier de confiance qui le lie au client. «Cette possibilité est parfois stipulée dans le contrat, dans l’esprit “je viens avec ma valise, je repars avec elle”,» note Marie-France Goy. Si ce n’est pas le cas, la banque peut interdire les contacts entre l’ex-employé et ses clients pendant plusieurs mois. Interdit aisément contournable.
Le trottoir n’est pas loin. A l’ombre des toujours courtisés gestionnaires de fortune, ce sont les postes de back office qui courent le plus grand danger, comme le marketing et l’informatique, unités coûteuses et peu rentables. Les cultures et les déboires financiers des établissements influencent également les risques de leur personnel. Marie-France Goy observe que les banques genevoises font leur maximum pour épargner les têtes, notamment par la réinsertion interne. «A l’Association suisse des employés de banque, ce sont surtout les antennes des banques étrangères qui nous préoccupent, comme la Royal Bank of Scotland, Citibank ou Merrill Lynch, indique-t-elle. Avec leur fonctionnement à l’américaine, le trottoir n’est jamais très loin!» Légiférer pour limiter les bonus? La gauche est bien seule
Pour la gauche, c’est une évidence: les systèmes de rémunération dans le secteur bancaire sont à l’origine de la crise financière actuelle. En particulier les bonus, qui pousseraient, presque mécaniquement, à une prise de risque inconsidérée et à une vision à court terme. Partie émergée de l’iceberg, les salaires des top managers font débat depuis bientôt dix ans. On ne compte plus les motions et les interpellations visant à les limiter. L’initiative populaire fédérale «contre les rémunérations abusives», déposée l’an dernier, est l’expression la plus visible de ce ras-le-bol. L’immense majorité des employés des banques ne serait toutefois pas touchée par de telles mesures. Y compris des courtiers qui empochent des millions de primes. C’est pourquoi la cheffe du groupe socialiste Ursula Wyss a proposé en octobre 2008 de modifier la loi sur les banques pour interdire les modes de rémunération poussant au risque. «On peut imaginer une loi d’intention, dont l’application serait assurée pas la FINMA», précise son collègue de parti Roger Nordmann. Le Vaudois n’en revient toujours pas que l’UBS puisse verser 2 milliards de primes: «Prenons un gestionnaire de fortune qui gagne 100 000 francs de fixe et 20 000 francs de bonus. Je comprends que c’est dur d’y renoncer, mais avec les 100 000 francs qui lui restent, il n’est toujours pas à l’assistance publique. L’UBS, elle, est à l’assistance publique!» Pour le socialiste, la partie variable du salaire ne devrait «pas dépasser les 10%». Cela pourrait même être fixé dans le Code des obligations. Reste que la gauche est bien seule. La proposition d’Ursula Wyss s’est fait balayer au Parlement. «Avec ce genre de médicaments, je crains qu’on finisse par achever le malade», résume le radical Didier Burkhalter. Pour lui, s’il y a des erreurs qui ont été commises dans l’élaboration des systèmes de rémunération, elles seront corrigées par les banques elles-mêmes. L’UDC Hans Kaufmann, très proche des milieux bancaires zurichois, défend carrément le système: «L’UBS a pu couper presque un tiers de sa masse salariale en réduisant ses bonus de 10 à 2 milliards. Avec des rémunérations fixes, il aurait peut-être fallu licencier 30 000 personnes pour arriver au même résultat, et cela, beaucoup plus lentement.» Pour lui, légiférer en Suisse serait absurde, puisque les banques d’affaires de l’UBS et du Credit Suisse sont basées aux Etats-Unis. Pour lui, c’est au Forum de la stabilité financière – qui réunit ministres des finances et banquiers centraux du G7 – de proposer des solutions au niveau international. La diminution des bonus ne touche pas toutes les banques de manière égale
En 2007, près de 10 milliards de francs de rémunérations variables ont été versées à l’UBS, sur un total de charges salariales de 24,8 milliards de francs. Cela représentait encore 40% de ces dernières. «Nous allons certainement afficher une réduction importante de la rémunération variable pour 2008», prévient Christoph Meier, porte-parole de la grande banque. Le chiffre de 2 milliards de bonus, qui a suscité une levée de boucliers, n’est pas confirmé par l’UBS. Tout comme le fait que l’essentiel de ces bonus pourrait s’envoler aux Etats-Unis. Tous les collaborateurs seront-ils logés à la même enseigne? «Les rangs supérieurs subiront en pourcentage une baisse sensiblement plus forte que les autres collaborateurs», promet Christoph Meier. Cette volonté affirmée de ne pas pénaliser l’ensemble des employés ne rassure pas pour autant Marie-France Goy. La secrétaire centrale de l’Association suisse des employés de banque (ASEB) redoute, au moment des négociations salariales, l’apparition d’un clivage entre les salariés des deux grandes banques, fragilisées par la crise, et ceux des banques cantonales et régionales, qui en ont plutôt tiré profit. Les salariés de l’UBS et du Credit Suisse souhaiteraient que la part des salaires fixes, en repli régulier depuis plus de douze ans, reprenne du poil de la bête; ceux des autres banques s’accommoderaient d’un système qui ne leur est pas défavorable. A la Banque cantonale neuchâteloise (BCN), sur des charges salariales de 36 millions de francs en 2008, les bonus n’excèdent pas 2 millions, dont la moitié est attribuée à la direction élargie. «Les bonus, qui n’ont pas augmenté en 2008, ne bougent pas», relève Jean-Pierre Ghelfi, président de la BCN. De manière générale, l’enveloppe globale des bonus va s’amincir. La chute sera d’autant plus rude que «l’effet de levier» aura été très marqué. Un banquier d’affaires de l’UBS aux Etats-Unis risque de voir son revenu sensiblement décliner, laminé par la chute de la partie variable de son salaire. Laquelle atteindrait jusqu’à 80%! Pour les directions générales, il s’agit de laisser filer les oiseaux de mauvais augure tout en retenant les oiseaux rares, friands de grains abondants. Chez les banquiers privés, la voilure des bonus va également diminuer en 2009. Mais la révolution n’est pas pour demain. Lombard Odier tient à son système de points et d’enveloppe discrétionnaire fondé sur des résultats à moyen terme. Pour Maxime Morand, responsable des RH, l’esprit de «solidarité» dans la maison demeure une valeur sûre.
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