«Barack Obama et Mitt Romney veulent ruiner l’enthousiasme des électeurs»

Par Clément Bürge - Mis en ligne le 10.09.2012 à 18:34

 


Un véritable coupe-gorge. Barack Obama et Mitt Romney ne disposent plus que de soixante jours pour convaincre, pour s'assurer une place à la maison blanche. Arguments émotionnels, attaques personnelles mesquines, mensonges sans scrupules, les deux candidats ont tout essayé.
Que vont-ils faire à ce stade de la campagne? Les fameux swing states et électeurs indépendants sont-ils vraiment la clé pour gagner cette élection? Quelles sont les chances de remporter un second mandat pour Obama? Eli F. Bleich, spécialiste en propagande et ancien directeur artistique de la campagne électorale de Jimmy Carter de 1981, présente son analyse à American Way of Life.

Le discours de Barack Obama à la convention de Charlotte annonçait le départ du sprint final jusqu’à l’élection. Pourtant, le président américain était terne,  moins inspiré qu’en 2008. Que s’est-il passé?
Il savait que le registre émotionnel n’allait pas prendre, parce qu’il l'a déjà utilisé en 2008. Il devait trouver un autre ton. En 2012, l’élection est orientée autour de la crise économique et de l’incapacité de Barack Obama à la résoudre. Dans son discours, il a tout d’abord fait comprendre que personne ne peut sortir d’une telle crise en quatre ans. Ses programmes de relance ont encore besoin de temps pour avoir un véritable effet. Puis, son but était justement de s’éloigner de cette thématique. Un virage qu’il a pris avec brio. Grâce à son discours, il a ainsi redirigé la campagne vers ce qu’il appelle «The choice»: les Américains doivent choisir le type de futur qu’ils désirent. Ce n’était donc pas son plus grand discours,  mais il a fait ce qu’il devait faire de manière adéquate: changer le thème de la campagne.

Maintenant que la campagne a changé de ton, que doit-il faire pour la remporter? Doit-il se concentrer sur les voix des indépendants et des indécis?
L’idée ambiante qui stipule que l’élection se joue autour des indépendants et indécis est tout simplement fausse. Sur les grandes questions, comme l’avortement, la sécurité sociale, la santé, etc., les indépendants sont presque parfaitement partagés entre démocrates et républicains. Et, aujourd’hui, il ne reste plus d’indécis. Plus de 97% de la population sait ce qu’elle va voter. Nous pourrions voter demain, cela ne changerait rien. La fin de cette élection est une perte de temps et d’argent.

Les swing states ne sont-ils pas en jeu ?
Les médias américains veulent vendre la campagne et donner l’impression que la course électorale n’est pas encore jouée. Le Wisconsin et le Michigan pourraient voter républicains? Cela fait plus d’un siècle que ces Etats sont démocrates. Pourquoi voteraient-ils républicains? Les médias disent que neuf Etats seraient encore indécis. Ce chiffre est en fait plus proche de trois.

Que peuvent faire Barack Obama et Mitt Romney pour convaincre les derniers électeurs?
En réalité, une nouvelle campagne vient juste de commencer. Aujourd’hui, il s’agit de dissuader les gens de voter, il faut ruiner l’enthousiasme des électeurs. Lorsque Barack Obama fait de la publicité négative contre Mitt Romney, il dissuade les électeurs républicains de voter pour lui. Même chose lorsque Mitt Romney attaque Barack Obama. Les candidats ne cherchent plus à convaincre, mais à rendre les électeurs le plus suspicieux possible de leur adversaire.

De nombreux observateurs comparent la présidence de Barack Obama avec celle de Jimmy Carter, qui n’avait pas été réélu. Qu’en pensez-vous?
Les deux mandats se ressemblent sur certains points: les difficultés économiques, la hausse du prix et le manque d’essence, etc. Mais il y a de nettes différences: la présidence de Jimmy Carter était catastrophique. Il avait remporté sa première élection de justesse contre Henry Ford, en se basant sur une espèce de rejet moral des républicains. Il a remporté quelques succès, comme la révision des accords du canal de Panama. Mais quel électeur américain y accorde de l’importance? Aucun.

Il y a encore eu la question des otages en Iran…
L’administration Carter s’est montrée totalement incapable de libérer les otages américains en Iran. Un hélicoptère s’est écrasé en pleine opération de sauvetage… C’était catastrophique. Comparez cette situation avec le scénario Ben Laden: éliminé de la surface de la terre en un instant. Du propre. La non-réélection de Carter était un vote sanction, qui montrait le ras-le-bol de la population.

Jimmy Carter, ici lors de l'annonce de sanction à l'encontre de l'Iran, s'est montré incapable de résoudre la crise des otages. Une situation distincte du scénario Ben Laden.

Que dire de la carrure de son adversaire, Ronald Reagan?
Ronald Reagan, comme Barack Obama d’ailleurs, était l’un des orateurs les plus brillants de la planète. Il arrivait à vous faire avoir honte de choses dont vous vous sentiez fiers, il vous faisait sentir fiers de choses dont vous aviez honte. A-t-il été un bon président? Non. Mais cela importait peu. Il pouvait vous convaincre de n’importe quoi.

La campagne de 1981 était-elle aussi aggressive que celle de 2012?
C’est une des raisons pour laquelle nous avons perdu la campagne: nous avons mal répondu aux attaques du camp Reagan. La raison: Nous, le staff, n’étions pas assez négatifs. Nous ne savions pas être aussi critiques. Nous pensions qu’il était ridicule de dépenser de l’argent en publicités pour répondre à des critiques stupides. C’était une erreur mortelle: nous aurions dû répondre rapidement et agressivement, on aurait dû les tuer. Nos attaques étaient aussi trop légères. Un des spots publicitaires que nous avons réalisé montrait le bureau ovale du président. Des questions défilaient: «voulez-vous d’un président (Ronald Regan) qui souhaite entrer en guerre contre l’Equateur?», etc. Puis, présentait des questions sur la présidence Carter: «Ou voulez-vous d’un président qui étendu nos droits de pêche? Gagné du respect au Moyen-Orient? Signé de nouveaux traités de paix? Etc.» Le spot se terminait par: «Pensez-y.» Et non. Personne n’y a jamais pensé.

Profil: Eli F. Bleich


Né en 1943, Eli F. Bleich est un spécialiste de communication politique et a été le directeur artistique de la campagne de Jimmy Carter de 1981. Il est aujourd'hui CEO et président de Mediagroup. Inc, une société de production, et enseigne à l'Université de New York.
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