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Coupe de l'America
Bataille navale des Emirats

Par Christophe Schenk, Florence Perret - Mis en ligne le 19.10.2009 à 15:08

Entre scandale scabreux et tensions géopolitiques, la tempête gronde à Ras al-Khaimah. Le conflit entre Oracle et Alinghi pourrait-il nuire aux intérêts suisses dans les Emirats arabes unis? Et la Suisse se retrouver au cœur d’une nouvelle crise internationale? Enquête sur un duel au soleil où tous les coups sont permis.

En février prochain, Ernesto Bertarelli et Larry Ellison se disputeront la Coupe de l’America à Ras al-Khaimah. Loin des eaux pourtant, la bataille a déjà commencé. Et tous les coups sont permis. Depuis quelques semaines, le petit émirat situé à 80 kilomètres de Dubaï est pris dans la tourmente médiatique. Le chef de l’agence antiprolifération des gardes-frontière canadiens accuse le port d’être contrôlé par le gouvernement iranien. CEO du BMW Oracle Racing, le Néo-Zélandais Russell Coutts fait part de ses craintes pour la sécurité de son équipage. Quant au cheik Saud Bin Saqr, dirigeant de l’émirat, il est rattrapé par son passé et son arrestation pour conduite sexuelle criminelle aux Etats-Unis en 2005 (lire l’entretien exclusif en p. 18). Touché, mais pas coulé, RAK est menacé. Et, avec lui, la Suisse et ses intérêts.

Après les déboires américains d’UBS, la crise libyenne ou encore l’arrestation de Roman Polanski, la Suisse se trouverait- elle à nouveau au cœur d’une crise internationale? Alinghi, l’EPFL, mais également diverses entreprises helvétiques, développent des projets à RAK comme dans le reste des Emirats arabes unis (EAU ), tandis que la tempête gronde, entre scandale scabreux et tensions géopolitiques. Mais peut-être ne s’agit-il que d’un épiphénomène? Un épisode de plus dans la guerre sans merci que se livrent Oracle et Alinghi depuis juillet 2007? Un conflit entre les Etats-Unis et RAK? Ou encore un règlement de compte entre émirs?

Dans le port de RAK, on peine à comprendre la polémique. «Nous satisfaisons à toutes les normes de sécurité internationale», explique le capitaine Colin F. G. Crookshank, manager général du port. Agé de 50 ans, cet Anglais, débarqué à RAK il y a trois mois, avoue n’avoir été approché par aucun journaliste jusqu’ici. Et rappelle que, si le port est contrôlé par les forces locales, il est également surveillé par le gouvernement fédéral (des EAU ). «RAK n’est pas un Etat indépendant, précise pour sa part Kather Massad, CEO de RAK Investment Authority et bras droit du cheik. Tout ce qui entre et qui sort est contrôlé par les rayons X de la Confédération.»

De Valence à… Valence?

Un peu plus loin, la construction de la future base d’Alinghi se poursuit. Mais, du côté d’Oracle, ce n’est que du sable encore (voir photo). Le Défi américain ne semble pas prêt à en découdre. Et préfère concentrer ses forces sur le plan juridique, contestant le choix de RAK comme port d’accueil de la 33e Coupe de l’America. Une nouvelle attaque qui tombe au lendemain de l’arrivée du matériel du team suisse à RAK. «Ce dont Oracle était parfaitement conscient, observe Grant Simmer, directeur général et coordinateur du design d’Alinghi, puisque certains membres de l’équipe ont assisté à ce débarquement.» «C’est la septième fois qu’ils nous emmènent devant les tribunaux, précise quant à lui Pierre-Yves Jorand, sailing coach du Team Alinghi. Il y a clairement une intention de remporter la coupe sans nous affronter sur l’eau.»

D’une stratégie légale, Oracle est surtout passé à une campagne propagandiste. Jusqu’à espérer remporter la coupe sur le tapis vert? «Il y a toujours ce risque, puisque c’est la justice américaine qui décide sur la Coupe, reconnaît Paco Latorre, porte-parole d’Alinghi. En fait, Oracle menace déjà avec des nouvelles causes légales contestant la capacité d’Alinghi et de la Société nautique de Genève en tant que «trustee» (dépositaire, ndlr.) de la Coupe, pour qu’elle nous soit reprise et rendue au New York Yacht Club. Alors qu’il est difficile de trouver quelqu’un qui a fait plus pour la promotion du sport de la voile que Alinghi, tant en 2003 comme en 2007.» Pour le Défi suisse, tous les scénarios restent ouverts. Mais cela n’entame pas sa préparation. Arrivé cette semaine à RAK, Bertarelli mettra Alinghi5 à l’eau samedi, bien décidé à poursuivre son projet.

«Les affaires personnelles n’ont rien à voir avec la Coupe de l’America, note encore Paco Latorre. Quant aux questions de sécurité, rien n’est prouvé jusqu’ici. Surtout, RAK n’est qu’à quarante-cinq minutes ou 40 miles nautiques de Dubaï, où Oracle a ses bureaux au Moyen-Orient.» A ces éléments s’ajoutent encore les nombreux événements sportifs organisés à Dubaï, auxquels participent des champions comme Tiger Woods ou Roger Federer, sans qu’aucun incident soit à déplorer. L’argumentation proposée par Oracle semble dès lors sans réel fondement. Et cache peut-être d’autres enjeux.

Duel au soleil.

Ainsi, bien que la presse locale ne revienne pas sur l’affaire pour le moment, la polémique est ressentie comme un conflit entre les Etats-Unis et RAK par les observateurs locaux. Les Américains qui, au même titre que de nombreux autres pays, sont présents dans les Emirats arabes unis. «La campagne autour de l’Iran a commencé dans la presse américaine avant la prise de position d’Oracle, observe Kather Massad. Et, si je n’en comprends pas les fondements, je soupçonne une certaine jalousie face à la réussite de RAK.» Parfois surnommé «vilain petit canard» de la Confédération, le petit émirat est devenu une destination prisée, tant pour le tourisme que pour l’économie. Depuis son arrivée au pouvoir, le cheik Saud Bin Saqr a permis à RAK d’atteindre une croissance de 13 à 15% par année.

«Ce succès déplait surtout au gouvernement précédent, poursuit Kather Massad. Et l’arrivée de la Coupe de l’America a été le coup de trop.» Et de citer «l’ancien frère» du cheik, prince héritier écarté du pouvoir, qui mènerait campagne contre son successeur, «jusqu’à mettre des publicités sur les bus de New York». Un duel entre émirs récupéré aujourd’hui pour nourrir une bataille opposant deux milliardaires passionnés de navigation. Au point que certains anciens vainqueurs de la Coupe de l’America, comme le Britannique Keith Mills, en viennent à appeler de leurs vœux un nouveau mode de fonctionnement pour la compétition et un règlement adapté.

Projets pas menacés.

Et si Alinghi refuse de céder à la tentation du «combat de coques», il en va de même pour les entreprises suisses qui s’investissent à RAK et dans les Emirats arabes unis. Cette fin de semaine, une délégation emmenée par l’Office de la propriété industrielle de Genève (OPI) fera le voyage. Une soixantaine de représentants d’entreprises issues de la région lémanique, mais aussi de Zurich et d’Argovie. Parmi eux, le conseiller d’Etat genevois Pierre-François Unger refuse de céder à la polémique. «L’interprétation faite par l’ambassade de Suisse aux Emirats arabes unis ne montre pas de présomption de vérité sur ce qui a été dit au niveau de la sécurité. Quant aux accusations contre le cheik, cela reste périphérique au travail amorcé par les entreprises et écoles suisses sur place.»

Un avis partagé par Patrick Aebischer, président de l’EPFL qui construit son campus à RAK. «Nous développons notre projet et avons pleinement confiance dans les gens avec qui nous travaillons. Et, si les Etats-Unis y sont présents également, c’est que la sécurité est assurée.» A l’origine de ce voyage, Rolf Gobet, directeur de l’OPI, souligne toutefois que le centre de cette visite n’est pas RAK, mais Abou Dhabi et plus particulièrement le projet de construction d’un quartier suisse au centre de Masdar City. «Nous ne passerons qu’une journée à RAK et celle-ci sera essentiellement dévolue aux projets suisses menés notamment par l’EPFL et le CSEM. Il n’y a donc, à ce stade, aucune raison que les événements récents aient une influence sur le programme de notre délégation.»

La polémique n’a donc pour l’instant aucune incidence sur les projets suisses à RAK. Mais la vigilance reste de mise, du côté d’Alinghi comme des entreprises concernées. Les constructions se poursuivent, et la 33e Coupe de l’America devrait se tenir comme prévu en février 2010, sauf décision contraire de la Cour de New York. Reste que la campagne médiatique contre RAK n’est sans doute pas terminée. Et pourrait bien donner des idées à d’autres adversaires des intérêts helvétiques sur place, transposant la bataille navale sur le terrain économique et surfant sur la vague des attaques internationales contre la Suisse.




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