C’est un calcul démographique: la Suisse compte 1,1 million d’actifs dans le monde académique et dans les fonctions dirigeantes.
Or, les 30 000 diplômés (du bachelor au doctorat) que déversent annuellement les hautes écoles ne suffisent pas à combler les départs à la retraite.
Année après année, la masse de Suisses hautement qualifiés se contracte, alors que l’économie se montre plus gourmande et exigeante.
Pour le professeur d’économie Beat Hotz-Hart, c’est en augmentant la part d’étudiants étrangers dans les hautes écoles helvétiques qu’on comblera ce trou démographique.
Ne vaudrait-il pas mieux pousser plus de Suisses vers les universités? Le conseiller stratégique dans l’état-major du Conseil des EPF explique pourquoi il n’y croit pas.
L’économie se plaint des difficultés à recruter des spécialistes qualifiés. Or, les managers d’aujourd’hui n’ont pas tous fait des hautes études: carrière n’a pas toujours rimé avec diplôme universitaire.
C’est vrai, les exigences de l’économie ont augmenté, tout comme la concurrence sur le marché du travail. A l’inverse, grâce aux hautes écoles spécialisées, le marché est plus décloisonné. Ily a vingt ans, le doctorat jouait un rôle déterminant. Aujourd’hui, les autres titres académiques – bachelor, master, MBA – ouvrent la plupart des portes.
Malgré la pénurie, les jeunes souffrent d’un chômage à 6,4% contre 4,2% pour le reste de la population (fin 2010). Que dites-vous à ceux qui ne trouvent pas d’emploi?
Qu’il faut postuler encore et encore, ne pas se laisser décourager. Il faut mettre le pied dans la porte, ne pas exiger tout de suite la fonction convoitée mais viser la progression interne. Idem pour les apprentis, qui doivent faire des concessions par rapport à leur métier de rêve.
Justement, les apprentis: les pharmas se mettent à recruter à l’étranger, par exemple des Allemands de 18 ans déjà titulaires d’une maturité. C’est une concurrence déloyale pour les Suisses de 15 ans!
Cette évolution n’est pas une surprise. La démographie permettait de prévoir que le nombre des candidats diminuerait. En parallèle, le niveau exigé augmente, car l’économie se développe dans des domaines toujours plus pointus, comme l’informatique ou les services spécialisés.
Les entreprises ne font pas dans la philanthropie: elles recherchent les meilleurs pour leur relève. Si un apprenti est déficitaire pour l’entreprise durant les deux premières années, il devient en moyenne rentable dès la troisième.
Les entreprises doivent-elles rester libres d’engager des étrangers alors que des Suisses ne trouvent pas de places?
Oui, forcer les entreprises ne mènerait à rien. En revanche, c’est le rôle de la politique d’expliquer aux multinationales notre système dual, afin que celles-ci aussi forment des jeunes.
Quant à ceux qui ne trouvent pas de places, il faut veiller à ce qu’ils ne tombent pas en marge de la société, grâce aux programmes comme l’apprentissage de courte durée ou le coaching.
Les Allemands arrivés ces dernières années forment la première vague d’immigration mieux formée que la population locale. Cela crée des tensions. N’est-ce pas dangereux de multiplier encore la part d’étudiants étrangers?
C’est une chance pour la Suisse, bien que cela pose un défi d’intégration. Il faut être sélectif, attirer les plus talentueux et motivés. La Suisse est un pays d’immigration.
Une chance pour la Suisse: pour l’économie ou pour la population?
Pour l’économie, c’est certain. Mais la population aussi bénéficie d’un fort taux d’emploi, de la croissance, des hausses de revenus. Les entreprises étrangères ne s’installent ici pas seulement pour l’imposition basse, mais aussi pour le marché du travail. Elles partiront si elles ne trouvent pas de main-d’œuvre qualifiée. Les Suisses en pâtiront aussi.
Pourquoi les diplômés étrangers sontils si attractifs?
Ce sont généralement de bons profils. Des personnes mobiles, à l’esprit d’initiative et prêtes à fournir des efforts. Une étude de l’OFS prouve que cinq ans après le diplôme en Suisse, ils sont plus nombreux (53,1%) que les Suisses (36,5%) dans les fonctions dirigeantes de l’économie et dans les professions indépendantes.
Est-ce l’avenir des Suisses? Devenir un peuple d’employés dirigés par des cadres étrangers, comme c’est le cas d’UBS, de Credit Suisse et de Nestlé?
Il faut un mélange! De plus, le public se focalise sur le directeur, c’est symbolique. Mais regardez qui détient le capital de ces entreprises: l’actionnariat helvétique n’est qu’une minorité. En outre, c’est à tort qu’on attribue aux employés américains la crise à UBS: ce management agressif était le fait de Suisses, basés aux Etats-Unis et ici.
Pourquoi ne pas simplement augmenter la part de Suisses bien formés?
Aujourd’hui, 32,5% de la population détient une maturité. C’est dans la moyenne européenne. Nous devrions passer à 40% si nous voulions assurer la relève des emplois qualifiés.
Or, personne ne le souhaite! La France avec 50% de taux de baccalauréat constitue un mauvais exemple. Il faut absolument maintenir la qualité de la maturité suisse, ce qu’on ne pourrait pas en acceptant plus d’élèves. D’autant plus qu’augmenter le nombre de gymnasiens mettrait le système d’apprentissage en danger.
Pourquoi?
Les PME ont le sentiment que les bons élèves sont aspirés par le gymnase et qu’il ne reste que les moins bons pour l’apprentissage. Déjà aujourd’hui, les gymnases se montrent plus laxistes dans l’admission, vu que la taille des volées diminue avec la démographie.
Si les étudiants étrangers sont la solution, faut-il leur faire payer des taxes universitaires supérieures?
Pour quelle raison? Si cela mène à une sélection des plus fortunés, c’est idiot. Si on veut remplir les caisses des universités, regardons les budgets: l’apport serait ridicule. Créer autant de conflits politiques pour si peu ne mène à rien. Soit on conserve le système actuel, soit on revoit l’entier des taxes d’études, y compris pour les Suisses. Dans ce cas, il faut réviser les bourses.
On pourrait harmoniser les bourses de toute façon, comme le propose l’Union des étudiants (UNES)?
Oui, la situation n’est pas optimale, il faudrait l’améliorer. Même si je pense que le prêt sans intérêt serait une bonne solution, car la bourse ne devrait pas être un cadeau.
Quelle est la mission première des hautes écoles: former la population ou combler les manques de l’économie?
Je ne les mettrais pas en opposition. Mais clairement, la mission première est de former les jeunes. Cependant, l’orientation vers le marché du travail compte. Les universités répondent aux besoins de la société, aujourd’hui sur les domaines de l’énergie ou de l’environnement.
Par contre, je n’irais pas aussi loin que le Parlement, qui veut attribuer les fonds fédéraux selon l’employabilité des diplômés. Ce serait illusoire, voire dangereux.
Profil
Beat Hotz-Hart
Le professeur d’économie à l’Université de Zurich s’est beaucoup impliqué dans la stratégie des hautes études. A l’Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie, dont il a été le vice-directeur, et actuellement à l’état-major du Conseil des EPF.
En chiffres
21% Part des étudiants étrangers dans les hautes écoles suisses.
30% Part du personnel étranger dans les hautes écoles suisses.
32,5% Taux de maturité – part de la population à obtenir la maturité fédérale.
40% Taux de maturité qu’il faudrait pour garder le nombre actuel de diplômés.
100 000 Jeunes de 20 à 25 ans en moins d’ici à 2031 (effet démographique).
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