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"Ben Laden est le double de Bush"

Mis en ligne le 29.08.2002 à 00:00

En défiant les USA, Oussama a voulu tuer le père américain. Qui en sort grandi, doté du pouvoir de faire du Ben Laden à l'envers. Extraits.

L'Hebdo; 2002-08-29

l'invité "Ben Laden est le double de Bush" «Ben Laden est le double de Bush»

En défiant les USA, Oussama a voulu tuer le père américain. Qui en

sort grandi, doté du pouvoir de faire du Ben Laden à l'envers. Extraits.

Par Richard Labévière

A propos des attentats du 11 septembre 2001, on a parlé de «rupture» aussi importante que celle de la fin de la Seconde Guerre mondiale ou celle de la chute du mur de Berlin. Une rupture marque une différence radicale entre avant et un après où justement plus rien n'est comme avant... Qu'est-ce qui a réellement changé depuis le 11 septembre 2001? En définitive, pas grand-chose, si ce n'est une spectaculaire réaffirmation de l'hyperpuissance américaine qui ferait davantage penser l'événement en termes de continuité et d'aboutissement plutôt que de rupture. (...)

Instantanément qualifiés d'agression terroriste la plus importante de l'histoire, les événements du 11 septembre 2001 ont imposé un prêt-à-penser tout-puissant, vis-à-vis duquel il est encore difficile aujourd'hui de déroger sans aussitôt encourir les foudres des «chiens de garde» de «la nouvelle guerre». Ainsi, à titre de symptôme, en première page du «Monde», un essayiste se félicite de la «défaite» des poseurs de questions qui ne peuvent être que des chantres de l'anti-américanisme, «cet autre socialisme des imbéciles». La formule n'engage guère à une lecture de l'événement, perçu très différemment selon que l'on bénéficie ou non des bienfaits de la pax americana. A ce type d'assertions formelles répondent les victimes civiles d'un terrorisme quotidien en Irak ou dans les territoires palestiniens occupés par une soldatesque se livrant à des «assassinats ciblés». Vu du Sud, le «socialisme des imbéciles» se confond parfois avec l'instinct de survie. (...)

La nouveauté de la politique extérieure des Etats-Unis réside dans la définition d'un nouveau cadre de référence proprement ontologique, celui d'un «combat entre le bien et le mal». (...) L'avertissement est parfaitement clair: «Toutes les nations doivent savoir que l'Amérique fera ce qu'il faut pour assurer sa sécurité.» Les conséquences de cette lecture du monde sont considérables: les éventuels rapprochements ou négociations avec l'Iran, l'Irak et la Corée du Nord sont repoussés à d'autres temps; la course aux armements est relancée; et la riposte militaire ne se cantonnera pas seulement à l'Afghanistan. Comme Oussama Ben Laden (...), le président Bush se donne le pouvoir de définir le jour et l'heure de la délivrance du châtiment.

Ce discours représente la plus belle victoire du milliardaire séoudien... C'est proprement du Ben Laden à l'envers! Symétrie garantie! Avec le temps, ce discours pourrait apparaître moins comme une rupture que comme une cristallisation; celle de l'héritage reaganien qui refait surface; une vision du monde focalisée sur l'Amérique et dans laquelle le nom de l'Europe n'apparaît pas une seule fois! Ben Laden lui aussi est fasciné par l'Amérique. En défiant comme il l'a fait la première puissance du monde, Oussama Ben Laden réalise son désir le plus extrême: tuer le père ou plutôt ses pères américain et séoudien. En l'occurrence, il ne s'agit pas de se débarrasser du père, de l'amoindrir ou de l'anéantir, mais de l'idéaliser jusqu'à lui donner une existence paradigmatique, éternelle, qui permettra nécessairement la naissance du vrai dieu.

Sigmund Freud précise que «la défaite du père et sa profonde humiliation ont fourni des matériaux pour la représentation de son suprême triomphe.» (...) Ayant surmonté l'épreuve, le père en sort grandi, confronté et jouissant d'une force inédite parce que - désormais - incontestée. Oussama Ben Laden réassigne aux Etats-Unis d'Amérique la grande mission rédemptrice qu'ils ont cherché à accomplir scrupuleusement durant toute la Guerre froide: défendre le monde libre contre le mal absolu.

Ben Laden, quelle aubaine! S'il n'existait pas, les Etats-Unis auraient dû l'inventer. Mieux que Saddam Hussein, dont le régime dictatorial n'a pas été renversé par les troupes américaines aux portes de Bagdad, qui, en échange, se sont installées durablement dans la péninsule Arabique. Ben Laden incarne une menace déterritorialisée. Partout et nulle part en même temps! C'est l'érection de la menace absente, irradiante et durable. La mythologie d'une organisation tentaculaire en passe d'acquérir l'arme nucléaire justifie les interventions de l'armée américaine sur l'ensemble d'une planète soumise, dans la compassion et le souvenir entretenu des victimes du World Trade Center; la plus grande victoire américaine de l'après-Guerre froide. Folie de la légitimité absolue, le fils est le double du père. La réponse au fondamentalisme est le fondamentalisme. Un terrible effet de miroir monopolise les possibles, tous les possibles. (...)

Pour résister aux injures du temps, l'hyperpuissance américaine a besoin de se transformer, d'adopter des postures inédites, d'inventer des stratégies fluides et surtout de les imposer au monde entier comme la poursuite nécessaire du souverain bien. Désormais privée du repoussoir communiste, l'hyperpuissance est en manque de confrontation maléfique. Son ressort intime marche comme le pédalier d'une bicyclette. Privée d'ennemi, de diable à exorciser, d'un «grand Autre» repoussant, donc d'élan nécessaire vital, l'hyperpuissance se tord et risque la mort. Question de survie, l'hyperpuissance a besoin d'un projet de guerre perpétuelle.

Cette guerre a désormais un visage barbu: celui d'Oussama Ben Laden, celui d'une guerre sans fin, car sans objectif militaire et sans espoir de paix. Dans notre monde globalisé, l'hyperpuissance a besoin de la «guerre mondiale contre le terrorisme». L'opération de riposte militaire aux attentats du 11 septembre a été initialement baptisée «Justice sans limite», c'est tout dire. Pour garantir l'avenir de son hégémonie sans partage, l'Amérique a besoin d'une «guerre infinie», c'est tout dire également. C'est son essence même!

© Editions Favre

Richard Labévière

1958 Naissance à Evian.

1979 Journaliste au «Matin de Paris».

1981 Diplômes en sciences politiques, histoire et philosophie (Paris Sorbonne et Grenoble).

1983 Journaliste au quotidien «La Suisse».

1985 Entre à la Télévision suisse romande.

1999 «Les dollars de la terreur» (Grasset) et «Bethléem en Palestine» (Fayard).

2000 Rédacteur en chef à Radio France Internationale.

2002 «Le Dictionnaire mondial de l'islamisme» (Plon).

Le livre paraît

cette semaine aux éditions Favre.




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