A10 ans, à Lausanne, il a envie de sauter du pont Bessières en revenant du Collège scientifique. En 1955, à Nice, tous les jours à 18 h 33 il hurle devant son magasin de disques pour vendre plus de disques – son geste est désormais une œuvre d’art intitulée Tous les jours hurler à 18 h 33. A l’étage, il ouvre une galerie de trois mètres sur trois appelée «Pour chercher le nouveau». En 1962, il passe quinze jours dans une vitrine de la galerie One à Londres à l’invitation de son ami Daniel Spoerri qui lui présente George Maciunas, gourou de Fluxus, qu’il rejoint. Touche-à-tout protéiforme et hyperproductif, provocateur et attachant, théoricien du nouveau passé expert dans l’art des formules, ses œuvres sont dans les plus grands musées, le MoMA de New York, le Walker art center de Minneapolis ou le Centre Pompidou de Paris. Et pourtant, on ne voit toujours en lui qu’un aimable plaisantin qui édite des T-shirts par milliers. L’énorme rétrospective que prépare le Musée d’art contemporain de Lyon mettra tout le monde d’accord: Ben est un grand maître.
Un «Striptease intégral» à 75 ans, ce n’est pas un peu vieux?
J’ai envie de ne rien cacher, de tout montrer de l’artiste que je suis. C’est le moment ou jamais, non? J’ai toujours envie de me déshabiller mentalement et physiquement. Je montrerai même les tableaux que j’ai voulu jeter. Il faut que cette expo contienne du vitriol. On va disséquer mon ego. J’ai envie de ne pas faire semblant.
D’où vient Ben l’artiste?
Ma mère me répétait sans cesse «The truth, the truth, the truth!». C’est ma première base. J’ai toujours entrepris la recherche des vérités subjectives, comme lorsque j’écris sur une toile «Je suis jaloux de Klein», ou de vérités objectives, comme en écrivant sur un tableau de 2,33 kilos: «Cette toile pèse 2,33 kg.» Ma deuxième base, c’est le mot nouveau. J’ai toujours cherché à faire du nouveau. On n’est pas un artiste si on ne cherche pas à faire du nouveau. Enfin, je suis entièrement dédié à l’ego. C’est la base de tout.
Ben Vautier et la Suisse, c’est une longue histoire...
Ma famille a une rue à Genève, je suis originaire de Vevey, j’ai été éduqué à Lausanne, mon frère à Appenzell. Il y a dans ma famille des tendances tant romandes qu’alémaniques, et les deux cohabitent fort bien. Mon père, Max-Ferdinand, est enterré en Suisse alémanique, il était descendant d’un grand peintre du XIXe siècle, Marc Louis Benjamin Vautier – ma mère avait passé sa vie à me dire que mon père était un raté, mais après sa mort, j’ai découvert qu’il avait écrit plusieurs scénarios de films, qu’il avait plein d’idées. Mais je suis né en 1935 à Naples et j’ai vécu en Turquie dans une famille où l’on parlait surtout anglais. Je pense en anglais lorsqu’il s’agit de penser «maman», en français pour le reste.
Lausanne, quels souvenirs?
A la déclaration de la guerre, ma mère part pour la Suisse et divorce d’avec mon père, qui garde mon frère Chris. J’ai passé trois ans à Lausanne avec ma mère. Elle n’avait jamais travaillé, n’avait pas d’argent et nous vivions au 5e étage d’un petit hôtel dans la rue de Rumine. J’allais au collège scientifique, j’avais 12 ans, on se moquait de mon accent. Je me souviens surtout du pont Bessières que je traversais en me demandant si j’allais sauter. J’étais angoissé, déstabilisé. En 1949, parce que la vie est trop chère et parce que je souffre de sinusite, ma mère s’installe à Nice. J’y suis resté.
Cela ne vous a pas empêché d’écrire «La Suisse n’existe pas» pour le 700e anniversaire de la Confédération, puis pour le pavillon suisse de l’Exposition universelle de Séville, en 1992?
Il n’y a pas de langue suisse, sauf le Romanche. Il n’y a pas sur le territoire suisse un peuple suisse mais les représentants de cinq peuples qui habitent la Suisse. Il y a bien sûr un Etat, avec son administration. Mais il n’y a pas de peuple ou de nation à proprement parler, tout au plus des gens qui s’identifient à la Suisse pour différentes raisons. On trouve des intérêts économiques communs, des traditions qui permettent de se sentir Suisse. Or c’est la langue qui détermine l’identité d’un peuple, car chaque langue porte en elle sa propre vision du monde. C’est pour cela d’ailleurs que je défends les ethnies. Dans ce sens, la Suisse n’existe pas. Mais dans la mesure où la Suisse aurait découvert un système politique viable pour survivre en tant que nation sans éclater, je propose que l’Europe prenne exemple sur elle. L’Europe devrait devenir suisse! J’aurais voulu être ministre des Affaires étrangères...
C’est pour cela que votre obsession a toujours été de faire du nouveau?
Le but de l’art n’est pas la recherche du beau mais de chercher et de trouver du nouveau. Si en tant qu’artiste tu n’apportes pas du nouveau, tu n’es pas intéressant. J’aime que l’on reconnaisse mon travail en disant: «Tiens, c’est du Ben.» Je suis un touche-à-tout et, en même temps, un angoissé qui cherche du nouveau sans en trouver. Je ne me souviens pas du passé. Je me demande toujours ce que je peux faire aujourd’hui. J’essaie d’être toujours un jeune artiste contemporain. Dès qu’il y a du nouveau, on y voit de la provocation. Rembrandt, Ingres, Jéricho ont fait scandale parce qu’ils faisaient du nouveau. Tout l’art est provocation.
Ecrire sur des tableaux, c’est de la provocation?
Dans les années 50, je cherchais une forme qui soit à moi, comme Delaunay avec ses ronds. Je pense à la banane, je peins des bananes que je montre à Yves Klein. Il me dit que c’est du sous-Kandinksy, que l’abstraction c’est fini et que je ferais mieux d’exposer mes poèmes à l’encre de Chine. Mes premières écritures étaient des graffitis sur les murs dans la rue. Je me souviens avoir écrit «maman» et le mot «mur». On me connaît en tant que conceptuel sur toile parce que c’est ce qu’on a exposé dans les galeries d’abord mais, en réalité, j’ai commencé à l’écriture sur les murs. C’est un désir de communication directe que j’ai toujours eu. J’écrivais la nuit, des phrases simples. C’était l’idée du tout possible. Donc si tout était possible, j’ai commencé à écrire «Il faut tout écrire.»
L’écriture Ben, c’est votre écriture ou une écriture stylisée?
C’est mon écriture pour être lu. Quand je prends des notes, c’est illisible. Dans mes écritures ce n’est pas l’esthétisme qui compte, sinon je les soignerais davantage pour en faire une œuvre esthétisante. C’est le sens qui doit passer, la vérité, objective et subjective. Cela étant, la vérité n’est pas facile à trouver. En 1995, pour une exposition de la galerie Krebs à Berne, je suis revenu à une écriture bâton simple sur fond blanc, je ne voulais pas tomber dans le maniérisme de ma propre écriture. Je n’ai rien vendu. Je ne la regrette pas. Si je reste dans l’histoire de l’art, c’est parce que le message écrit devient de plus en plus important. Il remplace les fleurs, les femmes nues et le paysage sur un tableau.
Mais vous êtes penseur ou peintre?
J’aurais voulu passer pour un grand philosophe. Si tout est art... Et ce n’est pas moi qui ai décidé que tout était art! On était tranquille avec Matisse, Kandinsky. Arrive ce Duchamp qui nous met dans la merde, et John Cage! Du coup si tout est art, un coup de pied au cul aussi c’est de l’art! J’ai donc vendu des coups de pied au cul. Ou du rien. Signé des mots. Actuellement la peinture m’ennuie. Je ne veux plus être un artiste d’art contemporain, je veux être Nietzsche, Céline, Wilhelm Reich. Ecrire toujours sur des tableaux m’ennuie. Je ne le fais que lorsque j’ai une bonne idée. La plupart du temps on me demande de me répéter. Le merchandising m’ennuie. Mais je gagne ma vie et celle de ma famille avec, donc je l’assume. Mon rêve, c’est de faire un film.
Votre site internet, ben-vautier.com, est le site d’artiste francophone le plus gigantesque. Pourquoi le net?
Je suis rentré sur l’internet en 1996. Ça me passionne. Il y a tout sur mon site. C’est entre le foutoir, l’entassement et la compilation de tout ce que je suis. Il y a de la politique, de la poésie, des ragots, mon histoire, ma santé, ma famille, ma sexualité. Mon site me permet de ne pas me sentir seul.
Des chaussettes, des trousses d’école, des T-shirts. Vous n’en faites pas trop?
Ce que j’aime avec le T-shirt, c’est que tout le monde peut raconter sa vie avec. J’ai envie de faire des T-shirts provocants, style «J’ai envie de vomir». Je suis un artiste populaire, je veux être à la portée de tous. Mais avec du sens, des phrases qui interpellent sur la place qu’occupe l’art dans la société. Peindre dans son atelier, être un artiste maudit, c’est de l’histoire ancienne. L’art doit communiquer aujourd’hui. L’art et le marketing se sont rejoints. En particulier depuis Warhol, Keith Haring ou moi.
BEN VAUTIER
1935 Naissance à Naples. 1939 Séparation de ses parents. Habite en Turquie, en Egypte, en Suisse. 1949 Installation à Nice. 1955 Découvre la forme de la banane. 1958 Début de ses peintures-écritures. 1962 Rejoint Fluxus. 1963 Rencontre avec Annie, sa femme et mère de ses deux enfants. 1965 Création de sa galerie «Ben doute de tout». 1970 Premières expositions. 1975 Installation dans sa maison de Saint-Pancrace, près de Nice. 1980 Création du mouvement Figuration libre.
1990 «Je tourne en rond», poésies éditées par Pierre-Alain Pingoud. «Chacun sa vie chacun sa bite», poèmes pornos. 1992 Invité du pavillon suisse de l’Exposition universelle de Séville. «Ethnisme de A à Z», Z’éditions. 1995 Rétrospective au Mac - Marseille. 1996 Parution de sa biographie «Ma vie mes conneries», Z’éditions. Création de son site. 2000 «One man show», Galerie 1900-2000 Fiac Paris. 2003 Fête les 40 ans de Fluxus à Nice. Exposition «Mon psy et moi», Galerie Charlotte Moser, Genève. 2009 «Suicide d’artistes», Ed. l’esprit du temps.
L’avis de trois Suisses sur Ben
Pierre Keller, directeur de l’Ecal à Lausanne «J’ai rencontré Ben en 1974 lors d’une exposition à la galerie Foksal à Varsovie. Dans l’hôtel, il y avait un monsieur qui toussait toute la nuit à côté de ma chambre. Au réveil je le croise, c’était Ben. On est resté deux jours ensemble, c’était super, je l’avais toujours apprécié et j’ai découvert un personnage très attachant. Il a toujours été un artiste et un personnage décapant, à part. Suivant d’ailleurs sa théorie qui dit qu’un artiste doit faire autre chose que les autres. Il a une qualité très importante: il s’intéresse à ce qui se passe, il est curieux du travail des jeunes artistes. Quant à sa femme, Annie, c’est une sainte! Supporter Ben plus d’une demi-journée, c’est tout un programme! Il est hypocondriaque, inquiet, complètement speedant. C’est moi qu’il l’ai appelé pour le 700e anniversaire de la Confédération, pour lequel il a peint le premier tableau La Suisse n’existe pas. Harald Szeemann a repris mon idée pour le pavillon suisse de l’exposition de Séville après. On a vendu beaucoup de T-shirts Ben avec cette phrase simple et géniale, mais pas autant que de cravates Tinguely. J’ai chez moi un tableau de Ben qui dit Je pense donc je suisse, et à la sortie de mon bureau un Hypocrite pour mes visiteurs. Ben a trouvé quelque chose qui l’identifie parfaitement. Il compte plus que jamais dans l’art contemporain.»
Jean-Frédéric Jauslin, directeur de l’Office fédéral de la culture «Sur mon bureau à Berne, j’ai une reproduction de la fameuse phrase de Marcel Duchamp, S’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème. Du coup je suis allé chercher dans la collection de la Confédération le tableau de Ben qui y fait écho, La solution existe. La Confédération possède cinq tableaux de lui, dont Tous mes efforts visent à ne pas me laisser enfermer dans mon moi, deux exemplaires de Pünktlich ainsi que: Il n’y a pas de peuple sans culture. J’ai trouvé passionnant le débat qu’il a lancé avec sa fameuse phrase, La Suisse n’existe pas. C’est le rôle des artistes de provoquer le débat, de nous faire réfléchir sur nousmêmes, comme Thomas Hirschhorn il y a quelques années. Ben soutient que la Suisse n’est pas une nation parce que nous n’avons pas de langue commune. C’est vrai que ce n’est pas facile de construire un pays comme la Suisse avec sa diversité culturelle et linguistique, mais j’aimerais beaucoup en discuter avec lui et soutenir que la Suisse existe comme nation!»
Denis Pernet, commissaire d’exposition, Centre d’art contemporain Genève «J’ai rencontré Ben en 1991 à l’occasion de l’exposition Huit peintres vaudois Rumine pour la gloire organisée au Musée des beaux-arts de Lausanne dans le cadre du 700e anniversaire de la Confédération, dont Ben faisait partie. En même temps, Olivier Saudan, un des artistes de l’exposition et professeur au gymnase du Bugnon à Lausanne, où j’étais élève, demandait à Ben de réaliser la couverture du yearbook de l’établissement. Ben a passé du temps avec nous, il a adoré la Bavaria ou le Café Romand, et j’ai découvert avec lui qu’un artiste contemporain de renom pouvait être disponible, accessible, pas du tout élitaire. Il a renforcé mon intérêt d’alors pour l’art. La rétrospective de Lyon permettra de prendre la vraie mesure de son œuvre et de sa place dans l’histoire de l’art contemporain. On connaît bien ses slogans, mais peu l’importance qu’il a eue au sein du mouvement Fluxus. Sa diffusion par le biais d’objets de consommation courante n’est pas assimilable à du marketing mais montre, au contraire, comme avec Keith Haring, sa force, son impact et son besoin intrinsèque d’intégrer l’art à la vie, qui est à la base de la philosophie de Fluxus.»
À VOIR
«Strip-tease intégral». Musée d’art contemporain, Lyon. Du 3 mars au 11 juillet 2010. www.mac-lyon.com.
La plus vaste jamais consacrée à l’œuvre de Ben Vautier, cette rétrospective du Mac-Lyon, mise sur pied par le commissaire Jon Hendricks, présente sur 3000 m2 plus de 1000 œuvres retraçant 50 ans de création, des toutes premières productions de Nice aux plus récentes, en passant par les appropriations, performances, peintures, installations et la totalité des œuvres de la période Fluxus de la collection du MoMA de New York.
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