Health Valley
Benoît Dubuis: "Nous avons un savoir-faire, il faut le faire savoir"

Par Elisabeth Gordon - Mis en ligne le 03.03.2010 à 14:09

BENOÎT DUBUIS. Selon le président de l’association BioAlps, la Suisse occidentale a d’énormes atouts pour affronter en bonne position le marché de la santé de demain.

N’est-ce pas présomptueux de présenter la Suisse occidentale comme une «Health Valley»?

Non, on peut vraiment dire que les domaines des sciences de la vie et de la santé sont une véritable force de la région. Nous nous appuyons sur une longue tradition et nous avons un grand avenir dans ce secteur. Nous possédons tous les atouts qui permettront l’émergence de la médecine de demain.

Quels sont ces atouts?

Les ingrédients qui font la force de la Health Valley sont nombreux. Ce sont essentiellement la densité et la compétence des centres de recherche, la qualité et la diversité de la main-d’œuvre, le soutien à l’innovation et à la valorisation, la présence de grands groupes industriels et d’un important tissu de petites et moyennes entreprises ainsi que l’ouverture internationale. La nationalité n’est pas garante de la qualité, la diversité oui.

Diriez-vous que les start-up jouent un rôle clé dans ce paysage?

Plus aucun endroit au monde ne peut s’offrir le luxe de financer la recherche avec l’argent des contribuables sans en utiliser ensuite le potentiel économique. Une entreprise, une région ou un pays doivent être technologiquement compétitifs. Actuellement, les technologies évoluent si vite qu’on ne peut plus compter sur les grandes sociétés pour en assurer la transmission; aucune d’entre elles ne peut rassembler tous les cerveaux et les compétences de pointe nécessaires. Il faut donc encourager le développement de start-up capables d’accomplir ce travail de mise à jour technologique et qui, par leur dynamisme, créeront de la valeur économique et des emplois.

Vous avez évoqué la «médecine de demain». De quoi serat- elle faite?

Nous sommes à un tournant de l’histoire de la médecine. Pendant longtemps, cette dernière considérait l’ensemble des patients atteints d’une même pathologie comme un tout et elle leur offrait un seul médicament ou traitement. Nous nous dirigeons maintenant vers une médecine de plus en plus préventive, prédictive et personnalisée. Cela implique que la prise en charge de chaque patient va faire appel à de nombreuses technologies qui seront intégrées dans le traitement et le diagnostic. Mieux, sur la base de l’identification des prédispositions, la médecine préventive offrira de réelles alternatives au traitement.

Lors du Forum BioSquare, que BioAlps a organisé à Genève en février dernier, de nombreux chefs d’entreprises ont souligné l’importance que prendra le diagnostic dans le futur. Partagez-vous leur point de vue?

Oui, le diagnostic jouera un rôle de plus en plus grand. Il permettra d’optimiser le développement pharmaceutique et d’offrir à chaque personne le meilleur traitement tout en s’assurant que le médicament pourra offrir le bénéfice requis. On pourrait même aller plus loin et prédire qu’avec le développement de la génomique et l’abaissement des coûts du séquençage du génome humain, le choix et l’utilisation d’un médicament pourront de plus en plus se fonder sur les données génétiques du patient.

Cela implique que les frontières entre les différentes disciplines scientifiques deviennent de plus en plus floues...

On peut même dire que les sciences de la vie sont devenues une science de l’information. Chaque discipline observe la même réalité sous un angle qui est le sien. Il faut ensuite intégrer ces différentes données pour mieux comprendre le vivant et développer les thérapies de demain. Dans le domaine de la bioinformatique par exemple, la Suisse a été pionnière et l’Institut suisse de bioinformatique est une référence pour de nombreux laboratoires dans le monde entier.

La distinction entre la biotech, qui développe des médicaments et des produits thérapeutiques et la medtech, qui fabrique des technologies médicales, ne s’amenuiset- elle pas aussi?

Une autre tendance dans les sciences de la vie est celle de la convergence. Aujourd’hui, un médicament est plus qu’un médicament et un dispositif médical est plus qu’un dispositif médical. En d’autres termes, le médicament fait de plus en plus appel à la technologie pour être à la fois plus efficace et plus ciblé; quant aux prothèses et implants, ils utilisent les connaissances des sciences de la vie pour être compatibles avec une utilisation dans le corps humain.

Par exemple?

Prenez le stent que l’on utilise dans le domaine cardiovasculaire pour maintenir les artères ouvertes. Au départ, c’était une pièce de métal. Aujourd’hui, on a constaté qu’il y avait un important bénéfice à enrober ce ressort de substances thérapeutiques pour éviter la formation de nouvelles plaques qui pourraient reboucher les artères. Dans un tout autre domaine, le mariage des équipements médicaux et des technologies de communication sans fil qui sont indispensables à l’émergence de la télémédecine.

Cela dit, l’évolution de la médecine que vous décrivez est valable dans le monde entier...

C’est vrai, mais la Suisse occidentale est très bien placée pour anticiper ces nouveaux défis. Certaines régions du monde sont très bien positionnées dans le domaine de la biologie; d’autres sont très fortes dans les secteurs des nanotechnologies ou des technologies de l’information. Mais il y a peu d’endroits où ces différents types de compétences sont réunis. Or c’est cette complémentarité et cette proximité qui permettent les progrès dans les sciences de la vie. C’est pour cette raison que je plaide pour le développement de la bioconvergence.

La région a beaucoup d’atouts, mais quels sont ses points faibles?

Nous avons un potentiel énorme qui peut nous permettre de nous positionner parmi les meilleures régions du monde dans les sciences de la vie. Mais nous manquons parfois d’ambition et de rapidité d’exécution. En Suisse, nous avons de bonnes idées mais elles prennent du temps à mûrir. Nous devons aussi faire valoir nos forces. Nous avons un savoir-faire, il faut le faire savoir afin d’augmenter notre attractivité pour les cerveaux et les entreprises.

Ne faut-il pas aussi le «faire savoir» auprès de la population de la région?

Je suis en effet frappé de constater que, dans certaines grandes villes universitaires américaines, les chauffeurs de taxi sont fiers de vous amener dans des centres de recherches comme le MIT (Massachusetts Institut of Technology) ou au Caltech (California Institute of Technology). Même si leur connaissance de ces institutions est assez diffuse, ils savent que ces institutions sont des moteurs de la croissance de leur région. Je ne ressens pas ici cette fierté.

Vous êtes toutefois confiant pour l’avenir?

Oui. Cela dit, l’excellence n’est pas un but, mais un point de départ sur lequel notre région bâtit sa réputation. Nous pouvons être fiers du chemin parcouru et nous devons faire preuve d’ambition afin de conforter le positionnement de notre région dans l’univers des sciences de la vie. Le succès dépendra de notre capacité à fédérer les acteurs académiques, cliniques et industriels et à augmenter les synergies entre eux.


BIOALPS, AU CŒUR DU RÉSEAU

Fondée en 2001, l’association à but non lucratif BioAlps a pour principale mission de promouvoir et d’encourager, aux niveaux national et international, le potentiel scientifique, économique, technologique et industriel de la région dans le domaine des sciences de la vie. Située au cœur d’un vaste réseau réunissant les institutions académiques, les start-up, les moyennes et les grandes entreprises du secteur et les structures de soutien à l’innovation, elle apporte un appui à ses membres et organise régulièrement des événements afin qu’ils puissent nouer des contacts. Mandatée par la Conférence des chefs de départements de l’économie publique de Suisse occidentale, BioAlps est soutenue par tous les cantons de la région (Berne, Fribourg, Genève, Jura, Neuchâtel, Valais et Vaud), par le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) et par les institutions académiques de la région. Plus d’informations à l’adresse www.bioalps.org .

 

BENOÎT DUBUIS

1966 Naissance à Savièse, Valais.
1990 Diplôme de l’EPFL en génie chimique.
1993 Doctorat de l’EPFZ en biotechnologie.
De 1994 à 1997 Travaille chez Ciba-Geigy (actuellement Novartis), puis chez Lonza.
2000 Rejoint l’EPFL où il met en place la Faculté des sciences de la vie et en devient son premier doyen.
2004 Participe à la fondation de l’incubateur Eclosion.
2008 Président de BioAlps.

 
 
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