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Cinéma
Berlin: les fringues de la résistance

Par Antoine Duplan - Mis en ligne le 04.11.2009 à 16:15

Derrière le mur de Berlin, de jeunes créateurs bravaient les autorités avec des défilés de mode subversifs. «Comrade Couture» plonge dans cette scène underground et lance le débat.

Dans l’imaginaire collectif, Berlin-Est survit comme le biotope de la grisaille et de l’ennui. C’est ignorer l’effervescence colorée d’une scène de la couture underground.

Né en 1966, Marco Wilms se souvient d’une leçon à l’école enfantine en l’Allemagne de l’Est. La directrice a dessiné sur le tableau noir un arbre tordu, puis expliqué à la classe que son travail, ainsi que celui de la collectivité socialiste, consistait à redresser cet arbre pour qu’il puisse pousser droit. «Il était évident qu’elle s’adressait à moi»...

Ennemi potentiel. Dans un régime qui exigeait la conformité, Wilms préférait l’individualisme, et n’avait pas peur de dire ce qu’il pensait. Il en a payé le prix. A l’adolescence, considéré comme un «ennemi potentiel de l’Etat», il est expulsé de l’école malgré d’excellentes notes. Au lieu de pouvoir suivre une école d’art, il passe trois ans à travailler dans une fabrique d’hameçons.

Repéré dans une discothèque par une agence de mode, il rejoint l’élite des modèles approuvés par l’Etat et trouve sa voie. Parce que sur les franges de la mode, dont les canons sont parfaitement définis par l’Etat, palpite une scène alternative effrontée qui subvertit les préceptes de la RDA. Vingt ans après la chute du Mur, Marco Wilms documente cette rébellion haute en couleur dans Comrade Couture (Ein Traum in Erdbeerfolie en v-o; La bohème façon RDA, en français) à travers photos et films d’époque et les témoignages de quelques personnalités emblématiques de cette ébullition culturelle.

Rideaux de douche. Coiffeur de son état, homosexuel décomplexé trimbalant un quintal de piercings et spécialiste de la mise en plis pubienne, Frank Schäfer a une formule qui exprime l’intensité de la couture underground dans les années 80: «Un tigre qui vit dans une cage est beaucoup plus sauvage qu’un tigre qui vit en liberté.»

Pour Sabine von Oettingen, la bohème se poursuit. Après avoir épousé un ressortissant américain et découvert qu’on était moins libre aux Etats-Unis qu’elle ne le croyait, elle est revenue en Allemagne. Elle vit, heureuse et modeste, à la campagne, vend ses fringues foldingues sur les marchés. Aux temps héroïques, elle taillait ses habits dans des matériaux industriels hétéroclites: le film noir dont les agricultures se servent pour couvrir les fraisiers (Erbeerfolie), mais aussi «des rideaux de douches avec des rayures noires et blanches ou des sacs chirurgicaux pour maintenir les intestins...»

Chic und Charmant. Expressionnistes, les images que Robert Paris prenait de ces débordements créatifs confinent à une morbidité presque érotique. Mélancolique, le photographe rappelle que l’argent n’était pas un but, qu’il était possible de faire des photos de nu dans les escaliers d’un immeuble sans que personne ne s’en offusque. Aujourd’hui, converti à l’islam pour se racheter de ses fautes passées, il vit en Inde.

Deux groupes d’activistes de la couture tenaient le haut du pavé berlinois, Allerleirauh et Chic, Charmant und Dauerhaft. Ils improvisaient des défilés illicites n’importe où. Dans des appartements privés, des chapelles, des bains publics. Ces happenings hautement théâtralisés, lourdement influencés par les esthétiques punk, gothique et new wave se pimentaient d’une sexualité morbide et agressive. Le maquillage charbonneux et délicieusement monstrueux des modèles s’opposait à la mode officielle. Pour beaucoup, la scène était une rare occasion d’exprimer leur personnalité profonde niée par un régime répressif.

Tous suspects. Cette scène libertaire s’est épanouie dans les années 80, au moment où le régime est-allemand adoptait une position légèrement plus tolérante à l’égard du nonconformi sme. La peur constante d’être arrêté nourrissait toutefois l’excitation qui régnait dans ces shows clandestins.

«J’avais la chair de poule quand j’assistais à ces performances. Il était clair qu’ils pouvaient être emmenés en prison à n’importe quel moment, se souvient Grit Seymour, ancien modèle et designer. Ils poussaient les choses à leur extrême limite et c’était très émouvant, très libérateur d’être là. C’était un geste de vive opposition drapé dans les vêtements de l’esthétique et la beauté.»

Comrade Couture est moins une critique du régime de Honecker qu’une évocation de la jeunesse perdue et une célébration de la scène underground désinhibée. Le film évoque toutefois la répression. Un ancien agent de la Stasi, un rien goguenard, rappelle qu’«on prenait tous ceux qui avaient l’air suspect. Et en RDA, tout le monde avait l’air suspect…» Quelques images d’archives montrent les flics en civil pratiquant le délit de faciès sur l’Alexanderplatz, arrêtant un punk ou un chevelu à lunettes rondes. Pour avoir graffité le Mur, accusé d’être «membre d’un groupe anarchiste», Robert Paris a écopé de six mois de prison. Six hommes ont embarqué Frank Schäfer; l’un d’eux l’a violé. Il n’a rien dit, par «peur de perdre ses dents ou sa vie»…

Marco Wilms ironise sur la chute du Mur qui a marqué la fin de sa carrière de mannequin. En fait, la réunification lui a permis de poursuivre son rêve de jeunesse, d’entrer dans une école d’art, de voyager. «Le film a une sorte de légèreté que plusieurs acteurs de l’époque n’ont plus, remarque-t-il. Parce que c’est mon point de vue sur cette époque. Parce que je suis plus jeune que les autres. J’observais plus que je ne participais. C’est pourquoi le sentiment de perte, la transformation après la réunification m’ont moins affecté.»

Une superparty. Pour le final de Comrade Couture, les anciens protagonistes d’Allerleirauh et Chic, Charmant und Dauerhaft se retrouvent pour recréer un show. Sabine von Oettingen est allée au Bricoville acheter des plastiques industriels pour recoudre ses habits futuristes. Frank Schäfer chante avec des grâces de Marlene Dietrich. Marco Wilms reconnaît que la vieille «joie de vivre» (en français dans le texte) n’est pas revenue. Mais au moins cette équipe d’irréductibles libertaires (appellation officielle) a-t-elle eu une «superparty».

Comrade Couture. De Marco Wilms. Allemagne, 1 h 24.
AVEC © DER SPIEGEL


BERLIN MÉTAMORPHOSES

La première suisse de Comrade Couture sera suivie d’un débat réunissant l’auteur Claire Laborey, le dramaturge Jean Jourdheuil, Jacqueline Hénard, qui publie Berlin-Ouest histoire d’une île allemande 1945-1989, et la cinéaste Dominique de Rivaz qui publie un reportage photographique, Le chemin du Mur.

Le débat est modéré par le journaliste Jacques Pilet et Jean Perret, directeur de Visions du Réel. Lausanne. Théâtre de Vidy. Lu 9, 20 h. Genève. Comédie de Genève. Ma 10, 20 h.




Tags: mur de Berlin, mode, Comrade Couture,

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