Difficile de dire si la lueur qui habite le regard de Bernard Chaffringeon exprime le génie ou la folie. Sans doute un peu des deux, car il faut un brin de déraison pour se lancer aujourd’hui dans la fabrication à grande échelle de tampons hygiéniques.
Surtout si la volonté est de les produire entre la France et la Suisse, avec l’ambition de grappiller 7% de parts de marché à Tampax et OB dans le monde entier.
C’est pourtant l’épopée dans laquelle s’est embarqué l e Français installé à Granges-Paccot (Fribourg) en créant BTampon, il y a deux ans. «Nos produits sont plus chers que les autres, mais ce n’est pas un problème: les clientes sont prêtes à payer pour la qualité que nous leur offrons», parie Bernard Chaffringeon.
«Je n’ai pas fait d’études et je ne suis pas très intelligent. Mais j’ai un don pour identifier les besoins non exprimés des gens. Du coup, mes produits plaisent.»
«Branding» excentrique. Le plus qu’il propose? Un très fin disque de texture cireuse vers la base du tampon qui permet de mieux retenir les flux sanguins; une innovation bardée de brevets.
A laquelle s’ajoute un branding excentrique: des emballages fuchsia, jaune citron, orange pétant qui donnent presque un aspect ludique et enfantin à ces objets par définition peu sexy.
A l’image du siège de la société dans lequel s’affaire aujourd’hui près d’une quarantaine de personnes. Soit une immense ferme rénovée, à la sortie de Fribourg, qui dévoile un intérieur orné de logos géants (fleurs de bois), de fauteuils moelleux et de bonbonnières... remplies de tampons. Des tampons omniprésents, puisque même les pieds sculptés de son bureau en ont la physionomie.
D’abord en Slovénie. Dans un premier temps, Bernard Chaffringeon a sous-traité la fabrication de sa marchandise en Slovénie. Mais, dans quelques jours, celle-ci sera entièrement assurée sur le site de 5 hectares qu’il vient de reprendre d’Akzo Nobel à Pont-d’Ain, dans la région de Lyon.
Un investissement sur deux ans colossal, puisqu’il se monte à 25 millions d’euros (32 millions de francs), bâtiments, travaux et machines compris.
Quarante personnes ont déjà été recrutées pour l’usine dite «Be Easy Plant» via le Pôle emploi local. A l’horizon 2012-2013, la société annonce 250 postes de travail. De quoi réjouir les autorités de la région.
«Pour notre commune, ces emplois sont extrêmement importants», applaudit André Ferry, maire des 2500 habitants de Pont-d’Ain. Même enthousiasme du côté d’Olivier Petit, chargé d’affaires de la Mission économique de l’Ain: «D’autant que c’est un entrepreneur que l’on connaît bien dans la région puisqu’il y a déjà créé Sofradim.»
Une société mise sur pied par Bernard Chaffringeon en 1991, suite au rachat du brevet d’un renfort abdominal pour la chirurgie, qu’il a amélioré puis produit en série. Le site de Trévoux compte aujourd’hui encore 200 employés malgré les changements de propriétaires.
La société a en effet été vendue par son fondateur avant d’être cotée en Bourse. Sa capitalisation atteignait alors 33 millions d’euros (52 millions de francs à l’époque). Un carton, qui l’a conduit vers la douceur fiscale helvétique et qui lui permet aujourd’hui d’investir des millions dans BTampon.
Echec pour Fribourg. Les autorités suisses, en revanche, ont vu leur échapper des emplois qui leur avaient été promis. «Nous avons d’abord étudié des solutions suisses, mais ici les procédures prennent du temps et là, nous en manquions», justifie l’entrepreneur.
La promotion économique de Fribourg, qui accompagne BTampon depuis le début, refuse toutefois la notion d’échec. «Nous n’avons pas de raisons d’être déçus car Btampon a créé une quarantaine d’emplois au siège administratif», communique le porte-parole de la promotion, Christoph Aebischer.
«Par ailleurs, à moyen terme, l’entreprise a pour objectif de développer un site de production en Suisse, si possible dans le canton de Fribourg.»
Vrai que Bernard Chaffringeon est insatiable... A peine lancée, la fabrique de Pont-d’Ain, qu’il vise déjà un terrain de 4 hectares sur la commune de Granges-Paccot. Avec l’astronomique ambition d’y créer un jour des centaines d’emplois. «Il s’agit d’une parcelle en zone agricole sur le point d’être déclassée», précise le syndic René Schneuwly.
Sous-traitant. Bernard Chaffringeon se défend pourtant d’être mégalomane: «Dans ce marché, si vous voulez jouer dans la cour des grands, il faut tout de suite avoir une importante capacité de production.»
Mais la route de la province à la cour est encore longue. Les ventes, opérées surtout par internet (notamment via un système d’abonnement qui permet de recevoir ses tampons mensuellement) et chez Manor, restent modestes.
Le patron ne donne pas de chiffres mais admet être en dessous des objectifs de son calendrier. Alors, dans le but de faire tourner l’usine, il va aussi officier comme sous-traitant pour des marques de grands distributeurs. Une nécessité afin d’absorber les deux tampons à la seconde que débiteront bientôt ses huit lignes de production.
En attendant il sort, mois après mois, les millions de sa grande poche. Selon ses dires, entre dix et douze sont déjà partis dans la société depuis son lancement, sans compter les dépenses pour le site de Pont-d’Ain. Si bien qu’il cherche aussi de nouveaux investisseurs.
Le pari a beau être fou, dans un bref rapport sur la société, l’agence de renseignement commercial Dun & Bradstreet estime le risque de défaillance de BTampon faible et juge sa situation financière saine.
Application médicale. Bernard Chaffringeon, lui, a déjà la tête ailleurs. D’un sachet de plastique, l’homme au visage jovial et teint hâlé extrait le prototype d’un futur produit. «Ça, c’est l’avenir de ma société. C’est ce qui fera tourner l’usine qu’il y aura un jour à Fribourg.»
Sur la table, il pose un tube de carton, en forme d’applicateur classique de tampon. A l’intérieur pourtant, pas de ouate mais un petit voile au bout d’une ficelle, replié comme un parachute.
Il s’agit là d’un applicateur intravaginal de soins. Celui-ci permet à la femme d’insérer une capsule médicale à l’intérieur de son corps. Le petit voile, qui se déplie alors en elle, empêche le traitement de couler et lui permet ainsi de vaquer normalement à ses occupations.
«Cela n’existe pas encore. Je suis actuellement en discussion avec des clients potentiels dans le domaine médical», vante le concepteur.
Contre le sida. C’est que, in fine, derrière les montagnes de tampons, il y a ce qui lui tient véritablement à cœur: développer un applicateur pour diffuser un gel microbicide par voie vaginale afin de limiter les risques de contamination par le VIH.
Plusieurs études ont montré, notamment en 2009, le potentiel de cette prévention. Mais la commercialisation reste encore improbable et lointaine. Peu importe: Bernard Chaffringeon y croit dur comme fer. L’avenir dira, sur ce point comme pour le reste, si son regard est celui d’un visionnaire, ou d’un grand rêveur.
Profil
BERNARD CHAFFRINGEON
1964 Naissance à Bourg-en-Bresse (F).
1991 Création de Sofradim (F), société de renforts abdominaux.
1996 Installation en Suisse suite à la vente de Sofradim.
2009 Création de BTampon.
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