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Bernard Fornas. «Je me suis préparé à cette crise»

Par Philippe Le Bé - Mis en ligne le 04.12.2008 à 06:00

Cartier. Le patron de la marque de luxe se dit prêt à faire face à la récession qui s’annonce.

Un révolutionnaire chinois portant un magnifique drapeau rouge: c’est ce que nous montre l’un des deux grands tableaux qui ornent le bureau genevois de Bernard Fornas. Le PDG de Cartier serait-il devenu marxiste, dépité par les soubresauts du capitalisme mondial? Que les investisseurs se rassurent! Le grand timonier de la marque phare du groupe Richemont voit la Chine non comme un modèle à suivre mais comme un immense marché à conquérir. Avec d’autant plus d’énergie que d’autres régions du monde, comme les Etats-Unis, battent sérieusement de l’aile.

2009 sera une année de récession dans le monde. Comment l’appréhendez-vous?
Ce n’est ni la première ni la dernière crise économique que nous vivons. Nous avons déjà dû essuyer celles des années 1973, 1981, 1992 et celle du 11 septembre 2001. Depuis ses 160 années d’existence, Cartier a traversé plusieurs guerres mondiales, un certain nombre de récessions suivies de périodes de surchauffe économique.

Cette récession ne devrait-elle pas être plus violente que les précédentes?
Je pense que nous avons aujourd’hui encore évité le pire, à savoir la faillite du système bancaire. Maintenant, la vraie question qu’il faut se poser et sur laquelle les grands spécialistes de l’économie ne sont pas d’accord, c’est de savoir combien de temps va durer cette crise et quelle sera son ampleur.

Vous y êtes-vous préparé?
Il y avait trop de déconnexion entre l’économie réelle et la bulle financière. Il fallait s’attendre à ce que cette dernière explose. Je m’y suis préparé car c’est précisément dans ces périodes d’euphorie qu’il faut savoir bien s’armer pour affronter des moments moins favorables.

De quelle manière?
En m’efforçant de faire mieux que les autres, de rester le numéro un mondial de la joaillerie et le numéro deux de l’horlogerie. Je ne me suis pas mis à produire tout et n’importe comment, même si avec un nom aussi prestigieux que le nôtre, il eût été aisé de vendre tous azimuts. J’ai veillé à ne jamais diluer l’image de la maison et à protéger son ADN.

En quoi vous considérez-vous comme différents de vos concurrents et mieux armés pour affronter la crise?
Nous avons le privilège d’avoir dix bras et cinq jambes. C’est une situation exceptionnelle dans le luxe. Nos dix bras sont la haute joaillerie, la joaillerie, la haute horlogerie, l’horlogerie, les bijoux, les lunettes, les briquets, les stylos, les parfums et le cuir. Quant à nos cinq jambes, elles se déplacent aux Etats-Unis, au Japon, en Europe, au Moyen-Orient et surtout en Asie avec la Chine. Tout ne peut pas aller mal partout et dans tous les secteurs en même temps. Cette présence planétaire nous assure une grande stabilité.

Il n’empêche que les marchés nord-américain et japonais ne sont guère brillants
Précisément, si ces deux marchés hoquettent sérieusement, nous pouvons compter sur les autres. Notamment celui de la Chine où Cartier inaugure au minimum cinq nouvelles boutiques par année. A la fin 2008, nous en aurons ouvert 28 dans 18 villes du pays. Hong Kong et Singapour, qui autorise la construction de nouveaux casinos, offrent également des perspectives très intéressantes. Quant à la Russie et aux pays de la CEI, riches en pétrole et en gaz, ils comptent beaucoup de personnes fortunées.

Au Japon, Cartier a baissé ses prix de 10%. Est-ce une manière de réagir au refroidissement conjoncturel?
Vendredi 21 novembre, nous avons en effet baissé nos prix au Japon. En fait, nous les avons adaptés au yen dont le cours a sensiblement augmenté après une longue période de faiblesse. Les Japonais apprécient grandement ce geste. L’adaptation de nos prix au niveau des monnaies est une pratique courante dans notre maison.

D’autres diminutions en vue?
A Hong Kong, peut-être.

Inonder les marchés, n’est-ce pas une tentation dangereuse en période de crise?
Une telle pratique n’aurait aucun sens pour une marque comme la nôtre faite pour gérer l’éternité! Cela équivaudrait à allumer des feux de paille. Les produits bradés finissent par gonfler les marchés gris. On les retrouve partout sur l’internet. Faire du chiffre a tout prix se solde à terme par une grosse facture à payer.

Vos stocks de marchandises sont-ils bourrés à craquer?
Certainement pas. Nous nous sommes équipés d’outils statistiques très sophistiqués qui nous permettent de gérer nos stocks avec souplesse et rapidité, en toutes circonstances. Le fait d’être leader mondial de la joaillerie nous a certainement forcés à créer des business modèles auxquels l’industrie horlogère n’est pas habituée, dont les horlogers n’ont pas besoin. Dans la joaillerie, les produits sont souvent très chers et présentent des dimensions fort variées. Si vous placez les références de tous les doigts de l’humanité de tous vos produits dans toutes vos boutiques, vous risquez de vous noyer sous vos stocks! C’est pourquoi nous avons adopté des procédures spécifiques que nous avons ensuite appliquées à l’ensemble de nos métiers. Cela assure une gestion rigoureuse de nos stocks avec un réapprovisionnement automatique de la totalité de nos boutiques toutes les semaines.

De quelle manière la reprise par Richemont de l’outil industriel de la Manufacture Roger Dubuis a-t-elle profité à Cartier?
Certes, nous bénéficions de certaines infrastructures de la Manufacture Roger Dubuis mais la production, à Genève, de cette marque et celle des montres Cartier sont totalement séparées. Ces dernières sont montées par des collaborateurs –ils sont actuellement dix-sept– et avec du matériel entièrement dédié à la marque Cartier.

Quel est votre objectif?
Produire des montres compliquées dans la haute horlogerie et en devenir l’un des principaux acteurs.

Vous n’en faisiez donc pas?
Bien sûr que si, mais sans doute pas à la hauteur de notre visibilité mondiale. Produire une vingtaine de tourbillons ou de répétitions minutes par année, ce n’est pas assez pour une marque présente dans le monde entier. Les nouveaux ateliers de Genève nous permettent de fabriquer davantage de montres à grande complication, avec en plus le prestigieux «poinçon de Genève». Ces pièces complètent celles qui sortent des nouveaux ateliers de notre manufacture à La Chaux-de-Fonds, qui sont de la même veine bien que n’étant pas estampillées «poinçon de Genève». Il y a donc là un potentiel important de production de pièces de très haute horlogerie.

Pourtant, dans ses autres ateliers, Cartier vient de réduire son personnel intérimaire. Faut-il s’attendre à des suppressions d’emplois?
Non. Ce n’est pas prévu pour le moment. Nous allons bien sûr observer comment la situation évolue.

Comment se présente le prochain Salon international de la haute horlogerie qui se tient à la fin de janvier 2009 à Genève?
Avec de nombreuses nouveautés. En temps de crise, elles sont plus nécessaires que jamais.





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