Bernard Nicod: "Nos clients arabes ne viennent plus!"

Par Patrick Vallélian - Mis en ligne le 18.11.2009 à 15:03

COUP DE GUEULE. Le roi de l’immobilier romand constate que ses clients arabes manquent à l’appel. La faute à l’initiative sur les minarets, la crise avec la Libye ou les descentes de la police genevoise «dignes de la Stasi ou de la Gestapo».

Les Arabes sont-ils en train de tourner le dos à la Suisse?

Oui, répond Bernard Nicod qui en veut pour preuve la chute libre que connaissent ses ventes de biens immobiliers à des ressortissants saoudiens, koweïtiens ou qataris depuis une année. En cause: la crise libyenne, l’agression de touristes ou encore le vote sur les minarets et le débat sur la burqa. Coup de gueule du roi de l’immobilier romand alors que les chiffres du tourisme sont, eux, aussi à la baisse. Le nombre de nuitées de voyageurs en provenance des pays du Golfe a chuté de 16% entre janvier et août par rapport à 2008, indique Suisse Tourisme.

Vous annoncez une chute de 40% de vos affaires immobilières avec les ressortissants des pays du Golfe. Inquiétant?

Bien sûr que c’est inquiétant. Pour notre groupe, c’est même énorme. Depuis une année, nos clients arabes ne viennent plus. Disparus.

Pourquoi?

Ecoutez, nous n’avons pas fait une enquête à ce sujet et je n’ai pas interrogé ces clients. Je constate simplement qu’ils ont disparu, qu’ils n’investissent plus chez nous alors qu’ils ne regardaient pas à la dépense, qu’ils étaient très fidèles à la Suisse. Ces gens ne m’ont pas écrit pour me dire pourquoi ils ne viennent plus. Ils ne viennent plus, c’est tout. Et je ne suis pas le seul à le dire. Plusieurs de mes confrères font le même constat.

Mais vous avez bien une explication à ce désamour?

Bien sûr. Et elle est simple. La Suisse a fait trop de boulettes ces derniers temps. Des boulettes qui ont provoqué de grosses avalanches et qui ont terni son image dans le monde.

Quelles boulettes?

La crise avec la Libye par exemple. Nous avons l’art de nous mettre dans des situations incroyables. Il est tout de même aberrant que la Genève internationale, qui a accueilli les grands sommets entre Gorbatchev et Reagan, qui abrite l’ONU, bousille sa réputation avec des descentes de police dans la plus pure tradition de la Stasi et de la Gestapo. Le fils de Kadhafi n’est pas un ange. Ce n’est pas la question. Mais tout de même, toute cette affaire aurait dû être réglée dans l’heure. Et puis, il y a eu l’agression de ce Saoudien à Genève ou encore l’initiative sur les minarets. Bref, on fait tout pour mettre en colère nos hôtes arabes qui ont la mémoire longue. Toutes ces affaires vont nous coûter cher.

Que faire?

Arrêter nos boulettes. La Suisse doit négocier avec des diplomates du calibre d’Edouard Brunner (décédé en 2007, ndlr) et de Franz Blankart. Avec des gars comme eux à la tête de notre politique extérieure, l’affaire libyenne aurait été réglée en moins de deux. Et puis, la Suisse doit se refaire des amis. C’est bien simple, nous n’en avons plus aujourd’hui. A l’époque du président François Mitterrand, il suffisait de l’appeler pour régler un problème avec la France. Sarkozy n’aime pas la Suisse. Il nous attaque sur le secret bancaire et sur la fiscalité. Résultat: de nombreux Français qui avaient acquis des biens en Suisse vendent. On est dans le collimateur du monde entier. Et en plus, on fait des boulettes.

A qui en voulez-vous?

Dans l’affaire libyenne, aux Genevois. Embastiller un fils de chef d’Etat est un manque de savoir-faire pour une ville qui veut jouer un rôle international de premier plan. Tout cela aurait dû se régler autrement. En douceur et diplomatiquement. Mais est-ce que la Suisse en est encore capable?

Vous êtes conscient que vos propos vont choquer? Surtout les familles de deux otages suisses en Libye?

Ce n’est pas mon problème. Je suis apolitique, indépendant et je dis «fini le temps des conneries».

A une époque, vous étiez très actif dans le Comité international olympique et surtout très proche de son président Juan Antonio Samaranch. Pensezvous que ce dernier aurait pu intervenir dans une crise comme celle entre Berne et Tripoli?

Bien sûr que oui. Juan Antonio Samaranch connaît bien le colonel Kadhafi et à l’époque de sa présidence à Lausanne, il aurait sauté dans le premier avion si la Suisse le lui avait demandé. D’ailleurs, le président Samaranch défendait toujours notre pays. Il a beaucoup agi dans les coulisses pour défendre nos intérêts.

 

BERNARD NICOD

A 60 ans, le patron du groupe homonyme est considéré comme un poids lourd de l’immobilier romand avec 400 à 450 millions de francs de courtage.

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