La nostalgie des sixties est celle d’un consumérisme heureux, quand un simple réfrigérateur semblait détenir une force d’enchantement infinie. Aujourd’hui, la consommation apparaît beaucoup plus désenchantée, morne, répétitive, triste, voire angoissante dans sa soumission à un puissant appareil médiatico-marketo-publicitaire qui cherche à capter votre attention par tous les moyens afin de la diriger sur les produits: l’attention du consommateur est devenue la marchandise la plus convoitée au monde. Ces mutations sont au cœur des analyses du philosophe Bernard Stiegler: il explore des voies nouvelles qui permettraient de se désintoxiquer du consumérisme, mais sans sortir pour autant de l’économie capitaliste.
Vous diagnostiquez une grande fatigue du consumérisme…
En soi, la fatigue n’est pas nouvelle. On en repère des manifestations depuis longtemps: un slogan de Mai 68, «A bas la société de consommation», exprimait déjà cela. En règle générale, le rapport à la consommation est d’ailleurs très ambigu. Nous hébergeons tous, en nous, une tendance à la jouissance illimitée et une autre tendance à la limitation, que j’appellerais plutôt sublimation. Nous en sommes tous là: saint Antoine qui est parti vivre en ermite dans le désert, comme le type qui a du cholestérol et qui décide de reprendre malgré tout une petite tranche de fromage... Cela dit, ce que nous vivons aujourd’hui me semble être plus qu’une fatigue. C’est un véritable épuisement.
Quels sont les symptômes de cet épuisement?
En 2004, j’ai lu dans Le Monde les résultats d’une enquête sur la grande distribution française réalisée par un cabinet de marketing américain. Les hypermarchés étaient alors confrontés à un problème: on observait une baisse de la vente des produits de grande consommation alors qu’aucun facteur économique, comme un recul du pouvoir d’achat, n’était en mesure d’expliquer ce phénomène. La réponse proposée par cette enquête avançait l’idée qu’une nouvelle race de consommateurs était née: les «alter-consommateurs», c’està-dire des consommateurs qui voudraient ne plus consommer. La même année, Télérama a publié les résultats d’une autre enquête sur les téléspectateurs français: 56% d’entre eux disaient ne pas aimer les programmes de la chaîne qu’ils regardaient le plus. Dans les deux cas, s’est exprimé un même désamour pour la consommation. Les gens sont d’autant moins heureux de consommer qu’ils sont de grands consommateurs.
Qu’est-ce qui explique ce paradoxe?
Pour de plus en plus de gens, le fait de consommer apparaît aujourd’hui comme le symptôme d’un malaise que la consommation tente de combler, mais qu’elle aggrave en réalité. Mon hypothèse, c’est que les consommateurs sont devenus dépendants de la consommation comme les drogués le sont de leur drogue. Et cette dépendance leur apporte de moins en moins de bonheur, comme chez l’héroïnomane arrivé au dernier stade de l’intoxication: quand il devient incapable de se passer de l’héroïne alors qu’elle ne lui procure plus aucun plaisir. Il faudrait évidemment raffiner l’analyse. Il existe de grandes différences entre la consommation culturelle, alimentaire ou d’hydrocarbures. Mais, grosso modo, la question reste la même: celle d’une structure devenue addictive.
Quels sont les effets de cette addiction?
Prenez un consommateur lambda, qui est d’abord un téléspectateur puisque la télévision a organisé le consumérisme comme mode de vie depuis l’après-guerre. Selon les derniers chiffres dont je dispose, un Français passe chaque jour 3 heures et 35 minutes devant sa télévision. Pour un père de famille, cela signifie qu’il n’a absolument pas le temps de parler à ses enfants ou à sa femme. La durée moyenne qu’une famille consacre à la discussion a d’ailleurs diminué des deux tiers depuis une quinzaine d’années. Le temps que le consommateur passe à absorber des images se substitue donc à toutes sortes d’activités sociales. Les relations familiales par exemple. Ou les relations avec des amis. La consommation développe ainsi des processus de désinvestissement et détruit les circuits sociaux. Résultat: le consommateur est devenu un irresponsable, comme l’a révélé la crise de 2008. C’est quelqu’un qui se moque de son environnement, qui se fiche des conséquences de son comportement sur ses enfants. Je ne dis pas cela pour accuser le consommateur; j’en suis un comme tout le monde. Mais ça ne peut plus durer.
Nous avons atteint une limite dans le développement du consumérisme?
Cela faisait des années que nous en souffrions plus ou moins consciemment, mais l’année 2008 aura été l’explosion de la gueule de bois. Ce qu’on a découvert alors, c’est que ce système de l’hyperconsommation est allé de pair avec le développement d’une hyperspéculation. Le spéculateur est d’ailleurs lui-même un capitaliste qui serait devenu addict. Les golden boys marchent souvent à la cocaïne, tout le monde sait ça. Ce sont des gens qui ne peuvent plus se passer du stress extraordinaire qu’ils éprouvent en donnant des ordres d’achat ou de vente d’actions. Tout cela forme un système qui est aujourd’hui en train de s’écrouler.
En l’absence d’alternative au capitalisme, qu’est-ce qui permettrait une désintoxication générale?
J’ai créé en 2005 l’association Ars Industrialis qui explore des possibilités nouvelles liées à ce que nous appelons «l’économie de la contribution». Nous nous intéressons à des comportements apparus au cours de ces quinze dernières années, par exemple dans le domaine du logiciel libre ou dans les réseaux collaboratifs comme Wikipedia. Il y a là des pratiques comportementales de travail, dont l’objectif premier n’est pas de gagner de l’argent mais de faire des choses intéressantes, et qui sont néanmoins productrices de valeur économique ? même quand elles ne rapportent rien à ceux qui s’y consacrent. Ces pratiques ne sont pas du tout basées sur un rapport d’opposition entre producteurs et consommateurs. Et elles nous intéressent dans la mesure où elles reposent sur une resocialisation. A Ars Industrialis, nous pensons qu’il y a là un modèle de capitalisme contributif qu’il faudrait adopter, car nous ne sommes pas anticapitalistes.
Ce modèle peut-il sortir de l’internet où il est né pour devenir un modèle global?
Je crois que oui. Jeremy Rifkin, par exemple, a fait l’année dernière un rapport pour l’Union européenne dans lequel il dit qu’il faudrait abandonner le modèle centraliste des grandes entreprises de production d’électricité, qui sont consuméristes, pour passer à des modèles bidirectionnels. Autrement dit, il faudrait prendre le réseau internet comme modèle pour le réseau d’énergie, en créant des réseaux capables de faire remonter de l’énergie comme on fait remonter de l’information sur internet. C’est tout à fait possible: des gens travaillent là-dessus, y compris chez Microsoft.
Si le capitalisme échoue à prendre une forme nouvelle, il va s’effondrer dans le vide?
Je crains que l’effondrement du capitalisme n’ait déjà commencé. Il est encore masqué par la socialisation des pertes et, pour l’instant, ce sont les Etats qui s’effondrent. Car il n’y a pas que la Grèce qui va mal. L’Espagne est au bord de la faillite. Et même les Etats-Unis... Mais l’effondrement des Etats, c’est en fait l’effondrement du capitalisme qui a déjà commencé. Tout le problème est donc de savoir si nous allons être capables d’amorcer un processus alternatif dans les cinq ans qui viennent. Si nous ne le faisons pas, l’effondrement des grands pays industriels entraînera inéluctablement des conflits militaires, en particulier entre la Chine et les Etats-Unis.
«Le spéculateur est lui-même un capitaliste qui serait devenu addict. Les golden boys marchent souvent à la cocaïne, tout le monde sait ça.» Bernard Stiegler
Pour en savoir +
Pour en finir avec la mécroissance. Quelques réflexions d’Ars Industrialis. De Bernard Stiegler, Alain Giffard et Christian Fauré. Flammarion, 220 p.
Pour une nouvelle critique de l’économie politique. De Bernard Stiegler. Galilée, 96 p.
PROFIL
BERNARD STIEGLER, PHILOSOPHE
Né en 1952, il a été directeur général adjoint de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) puis directeur de l’Institut de recherche et coordination acoustique/ musique (Ircam) jusqu’en 2005. La même année, il a fondé l’association Ars Industrialis. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages.
Tags: Bernard Stiegler, philosophie, société de consommation,
|