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Bertrand Cantat, malgré tout

Mis en ligne le 07.08.2003 à 00:00

Témoignage Ecrivain suisse vivant à Paris, Bernard Comment a bien connu Noir Désir et travaillé avec le chanteur pour France Culture. Il livre ici sa vision du drame et du personnage.

L'Hebdo; 2003-08-07

Bertrand Cantat, malgré tout Témoignage Ecrivain suisse vivant à Paris, Bernard Comment a bien connu Noir Désir et travaillé avec le chanteur pour France Culture. Il livre ici sa vision du drame et du personnage.

Témoignage Ecrivain suisse vivant à Paris, Bernard Comment a bien connu Noir Désir et travaillé avec le chanteur pour France Culture. Il livre ici sa vision du drame et du personnage.

«La mort ne révèle point les secrets de la vie», écrit Chateaubriand dans l'avant-propos à ses Mémoires d'outre-tombe. Un événement tragique est survenu, en plein été, mais au lieu de la stupeur silencieuse - la seule qui conviendrait au fond - il faut parler, malgré tout, oui, parler pour dire que Marie Trintignant était une femme d'exception, libre, insaisissable, il faut parler aussi pour contrecarrer un tant soit peu la bêtise qui donne de la voix tous azimuts et qui voudrait juger, tout de suite, et fort, pour éliminer un homme, ou le réduire à une caricature.

La justice des hommes fera son travail, elle enquêtera, elle rendra son verdict sur ce moment où deux vies sont rattrapées par un fatal destin. Dans son étrange texte intitulé Sentiments filiaux d'un parricide, Marcel Proust cite Sophocle, à propos d'Ajax: «Sa démence est finie, sa fureur est tombée comme le souffle du Notos. Mais ayant recouvré l'esprit, il est maintenant tourmenté d'une douleur nouvelle, car contempler ses propres maux quand personne d'autre ne les a causés que soi-même accroît amèrement les douleurs.»

Il semblerait qu'on pourrait avoir un peu de respect, et le souci de la mesure, l'exigence aussi de saisir des complexités, de faire sa part au mystère, mais non, les bas instincts se réveillent aussitôt, souvenez-vous de cette meute de cameramen et photographes autour de la civière de la comédienne et sa mère leur disant «Vous êtes des chiens» sans que cela en fasse reculer un seul; ou de la même meute à qui Bertrand Cantat était livré en pâture; réfléchissez à l'indécence de toutes ces bonnes âmes autoproclamées qui ont déjà condamné définitivement Bertrand Cantat, au nom de grandes causes aussitôt brandies. Et d'où donc Libération se permet-il de parler de «trahison»? Quant au Temps, une très bonne âme éditorialiste y agitait, sous couvert d'analyse, le drame des femmes battues.

Marie Trintignant et Bertrand Cantat s'aimaient, fortement, à la hauteur de leur tempérament. Leur amour a, un bref moment, pris le tour de la folie. C'est cela qui devra être jugé, par la justice, et non par une presse hâtive.

Eh bien, n'en déplaise à beaucoup, je n'oublie pas qui est Bertrand Cantat, et ce qui m'a conduit à l'admirer et à le considérer comme un ami. L'épaisseur d'un homme dans le temps ne peut s'effacer ou s'oblitérer sous l'émotion de l'instant.

Il y a chez lui l'impossibilité du faux, du mensonge, mais aussi du compromis, de la complaisance, une exigence permanente de vérité et d'adhésion à soi-même dans les choix les plus fondamentaux (qui n'excluent jamais le doute, l'interrogation, une quête incessante d'un mieux en tous genres). Jamais l'exploitation d'un filon: non, la soif d'innover, d'expérimenter des voies autres, avec la force de savoir ce qui est juste, ou de détecter ce qui ne l'est pas, tout de suite, selon ce génie qui fait les grands artistes. Tout cela, c'est le groupe. Mais ce n'est faire injure à personne de dire que Bertrand Cantat en était l'éclaireur, sans cesse à l'affût, guettant les moments d'inspiration, orientant la création et assurant la synthèse entre la part musicale et la part textuelle.

Je me souviens d'avoir assisté aux répétitions du concert exceptionnel que Noir Désir avait donné pour France Culture à Montpellier l'an dernier. C'était en juillet. Tout cela habité par la plus parfaite générosité, et par l'envie de faire un truc tout à fait à part dans la lourde tournée des festivals et concerts. Il y avait une solution de repli, bien sûr, la version acoustique de certains morceaux. Mais on sentait chez Bertrand Cantat le désir de tenir sa parole, d'être au rendez-vous. Et il avait fini d'écrire le texte, un long et vibrant poème empreint de doutes, de sentiments contradictoires, «Nous n'avons fait que fuir», oui, il avait fini d'écrire cette trentaine de feuillets la veille au soir, le groupe prenant alors le risque d'un concert funambule, fait de quelques phrases musicales conçues dans la nuit, et d'une bonne part d'improvisation autour de la voix de Bertrand Cantat.

Il faut l'évoquer, cette voix. Sa puissance tantôt hurlante tantôt feulante, son souffle venu des profondeurs rauques et se hissant parfois à une très mélodique douceur, et sa capacité à la rage, au cri, à l'imitation ironique aussi (L'homme pressé), ou à la gouaille, ou à la révolte, ou à la caresse (Ernestine), et puis, suite à une expérience limite où les cordes avaient presque lâché, la pure voix incantatoire, chamanique, tout cela dans des disques ou des concerts qui tressaient la déchirure et l'envoûtement, le souffle maximal, explosif (Tostaki), et la mélodie joyeusement mélancolique (Le vent l'emportera).

La première fois que j'ai vu Noir Désir sur scène, Bertrand Cantat m'a fait l'impression d'un géant, jouant de l'espace et de son corps, tenant la foule au bout de sa voix et de son bras, et il faut le dire, tout de même, aujourd'hui, ce souci qui était le sien de maîtriser les effets de foule lorsque l'excitation, la chaleur faisaient courir le risque d'un excès, un souci qui se traduisait par la capacité à faire retomber la pression, à desserrer, et même à obtenir le silence de milliers de personnes entre deux strophes de Des armes, et cela choquera sans doute, mais je garde de lui l'image d'un être doux, soucieux de maîtriser les énergies (il bouillonnait de puissance créatrice et de capacité à s'insurger).

Alors, cette voix, puissante, pleine, porteuse d'une si évidente sincérité, venant des tripes et du coeur tout comme celle de Janis Joplin. Et la poésie, celle des chansons qu'il écrivait, celle qu'il lisait. Il ne se l'est jamais jouée, Bertrand Cantat. Mais il lisait, beaucoup, finement, c'était un besoin chez lui, une imprégnation discrète, il me parlait admirablement de certains livres. Ce n'était pas un intellectuel, il n'y prétendait pas, le mot devait lui faire peur, car il y a quelque chose de sauvage, de non-domestiqué dans cette expérience de la culture, de l'écriture, une façon très singulière et personnelle qu'il avait de cueillir, car il savait qu'on ne vient pas de nulle part. Rimbaldien, il est une comète, au rire fort, au sourire tendre, à la sombre mélancolie aussi.

J'ai réécouté (et je continuerai de le faire) plusieurs disques de Noir Désir, pour rompre avec cette idée stupide, mesquine et faussement morale qu'on ne pourrait plus le faire, «par décence». Où sont les indécents? A présent, j'écoute un disque d'Alain Bashung, dont les paroles résonnent étrangement: «J'ai fait la saison / dans cette boîte crânienne / tes pensées je les faisais miennes / t'accaparer seulement t'accaparer». On cherche toujours à retrouver du sens, mais il arrive parfois qu'un événement résiste, qu'il ne se laisse réduire à aucune explication: quelque chose qui échappe, et avec quoi il faut apprendre à vivre. Une énigme. |

«L'épaisseur

d'un homme

dans le temps

ne peut

s'effacer ou

s'oblitérer

sous l'émotion

de l'instant.»

Bernard Comment





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Réaction de sandy39
le 30.12.2011 à 19:49
Je suis d'accord avec vous. Cela restera à jamais une...
 



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