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Bestiaire de candidats sur une ligne de départ

Mis en ligne le 08.07.1999 à 00:00

Votre député est-il un loup ou un agneau? Un vrai lion ou un âne déguisé en fauve? A quatre mois des élections, la ménagerie fédérale revisitée par La Fontaine.

L'Hebdo; 1999-07-08

Parlement Bestiaire de candidats sur une ligne de départ

Votre député est-il un loup ou un agneau? Un vrai lion ou un âne déguisé en fauve? A quatre mois des élections, la ménagerie fédérale revisitée par La Fontaine.

Ruse, naïveté, fatuité, cruauté, opportunisme, surestimation de ses propres forces: ces vertus apparaissent au moins autant dans le bestiaire des Fables de La Fontaine que dans la vie politique fédérale. A quelques mois des élections, nous avons cherché à comprendre le comportement de certains candidats connus, sortants ou nouveaux, et curieusement, nous avons retrouvé la plupart des caractères auscultés dans les Fables. Par la suite, nous nous sommes surpris parfois à grossir le trait, ce qui est d'ailleurs le propre du fabuliste.

Dans notre ménagerie, nous n'avons sélectionné que quelques spécimens; ce tri sévère a au moins le mérite d'épargner aux bêtes politiques non citées une promiscuité dégradante avec certains modèles particulièrement repoussants. Nous laissons donc au lecteur le soin de mettre un visage électoral aux chauves-souris, belettes, frelons, boucs, vautours, mouches et autres vermisseaux chers à La Fontaine.

En paraphrasant l'auteur des fables, on pourrait dire que les «propriétés des animaux et leurs divers caractères» expriment le petit monde parlementaire puisqu'«il est l'abrégé de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les créatures irraisonnables» que sont les électeurs. «L'apparence en est puérile; mais ces puérilités servent d'enveloppe à des vérités importantes», disait La Fontaine.

Pierre-Alexandre Joye et Pierre-André Stauffer Le Corbeau

«Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!

Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage,

Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.»

Un art de donner des allures définitives à la platitude et de la solennité biblique à de molles batailles. «Maître Corbeau», sur une présidence perchée, tient «dans son bec» le «fromage» du groupe PDC aux Chambres fédérales. «Sans mentir», si son «ramage» se rapportait à son «plumage», il serait «le phénix des hôtes» de l'assemblée, hélas il n'est que Jean-Philippe Maitre, toujours hésitant entre la volonté de changer les choses et la crainte qu'elles ne changent vraiment. Démocrate-chrétien de la tendance édifiante, il se fait détenteur d'une sagesse ancestrale, où l'on bafouille dans le charme triste du néant, dans ce centre désormais introuvable qui s'efforce de ressembler à tout le monde sans redevenir quelque chose. «Mal prend aux volereaux de faire les voleurs. L'exemple est un dangereux leurre.»

On pourrait dire à peu près la même chose d'Adalbert Durrer, qui «tient dans son bec» le «fromage» de la pré- sidence du PDC. «Apprenez que tout flatteur vit aux dé-pens de celui qui l'écoute.» Dans le cas Durrer, le flatteur et le flatté ne font qu'un. Candidat malheureux à la der-nière élection au Conseil fédéral, «plus faible de reins» que ses concurrents, «mais non pas moins glouton», le président au regard bleu a finalement été victime de la trop bonne opinion qu'il avait de lui-même. «Où la guêpe» Ruth Metzler «a passé», «le moucheron» Durrer n'est pas demeuré.

Fables citées: «Le Corbeau et le Renard», «Le Corbeau voulant imiter l'Aigle».

Le Serpent

«Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre,

Qui, n'étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre.»

Josef Zisyadis a d'abord été conseiller national, puis conseiller d'Etat, et comme il n'est plus conseiller d'Etat, il cherche à redevenir conseiller national. Mieux vaut être quelque chose à Berne, même si l'on préfère être quelqu'un à Lausanne. «Petit serpent à tête folle» du Parti du Travail, il cherche son «potage». «Pauvre ignorant!» Que prétend-il faire? Faute de potage, il se rompt les dents «sur plus dur» que lui: des socialistes vaudois qui ne s'en laissent plus conter, des tables rondes autour desquelles bourgeois et sociaux-traîtres semblent nouer d'habiles compromis, un corps électoral à qui il arrive de refuser les pitreries et l'excès. Zisyadis veut encore croire que ses dents pourront imprimer leurs outrages «sur tant de beaux ouvrages». «Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre, qui, n'étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre.»

Le libéral neuchâtelois Jean Cavadini est lui aussi du genre venimeux. On s'étonne seulement qu'il ne se soit pas encore empoisonné de ses propres toxines. L'illusion d'être seul intelligent dans ce coin de pays qu'est la Suisse romande, d'émerger, unique rescapé, au-dessus de l'océan de la sottise confédérale, l'a poussé peu à peu dans les marges du pouvoir. Considéré encore comme un porte-étendard de la Suisse romande, il reste trop minuscule pour que les Alémaniques daignent l'honorer de leur rancune.

Fable citée: «Le Serpent et la Lime».

La Grenouille

«... la chétive pécore

S'enfla si bien qu'elle creva.»

«Une grenouille vit un boeuf qui lui sembla de belle taille.» La radicale vaudoise Christiane Langenberger, «qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf, envieuse, s'étend, s'enfle, et se travaille, pour égaler l'animal» Pascal Couchepin «en grosseur». Candidate au Conseil fédéral contre le Valaisan, «la chétive pécore» a fait mieux que survivre à sa défaite. Il a fallu cette expérience pour que l'on consente à la prendre un peu au sérieux.

Pour Jean Jacques Schwaab, c'est tout le contraire. On ne parlait pas de ce socialiste vaudois avant qu'il n'accède au Conseil d'Etat, on a parlé de lui, exclusivement en mal, pendant qu'il y était, on l'a oublié dès qu'il en est sorti. Il n'y a que lui qui n'ait rien oublié. Comment a-t-on osé se passer ainsi de ses services? Il voulait continuer à régner, on lui a fait tort du trône. Convaincu que les Vaudois ne demandent qu'à le voir revenir, il court aujourd'hui pour le Conseil national. «Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages. Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, tout petit prince a des ambassadeurs, tout marquis veut avoir des pages.» Le dévouement au bien public présente trop d'attraits pour qu'il soit permis d'y renoncer.

Il n'y a que les hommes politiques pour lesquels l'âge de la retraite ne sonne pratiquement jamais. Toujours disponibles, ils repartent, insensibles, comme le conseiller aux Etats Anton Cottier, à la fatigue de leurs électeurs. «Est-ce assez? Dites-moi; n'y suis-je point encore?» demandait la grenouille lorsqu'elle s'enflait. L'ancien président du parti démocrate-chrétien suisse n'est plus nulle part, mais il n'en sait toujours rien.

Fables citées: «La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Boeuf», «La Grenouille et le Rat».

Le Loup

«La raison du plus fort est toujours la meilleure»

Haï parfois jusque dans sa propre meute, il n'accepte aucune entrave. Envers les chiens qui engraissent sous le collier du politiquement correct, le mépris est de rigueur: «De tous vos repas je ne veux en aucune sorte et ne voudrais pas même à ce prix un trésor!» Solitaire par destin plus que par nature, doté d'une endurance et d'une longévité exceptionnelles, il n'est jamais aussi dangereux que lorsqu'on imagine le tenir. Les apprentis chasseurs qui ont cru pouvoir empêcher Claude Frey (PRD/NE) de briguer un sixième mandat au Conseil national pansent encore - du moins ceux qui ont survécu à ses coups de dents - leurs blessures. Quant aux moutons, agnelles et autre gent ovine qui geignent en complotant, leur punition est foudroyante: «Je sais que de moi tu médis l'an passé (...); car vous ne m'épargnez guère, vous, vos bergers et vos chiens. On me l'a dit: il faut que je me venge.» L'innocence n'existe pas, en politique.

Il fallait être louve pour survivre sur le territoire de Claude Frey. Après avoir écumé les halliers neuchâtelois, il ne reste plus à Michèle Berger-Wildhaber (PRD) qu'à entrer dans la bergerie fédérale en étant élue à la Chambre des cantons. En se rappelant que «le loup n'a tort que quand il n'est pas le plus fort».

Chassant alternativement sur les terrains genevois et fédéral, Christian Grobet (AdG/GE), enivré par la puissance de ses crocs, a parfois sous-estimé les ruades de ses proies: «Sa vanité lui coûta quatre dents (...) voilà mon Loup par terre, mal en point, sanglant et gâté.»

Fables citées: «Le Loup et l'Agneau», «Le Loup et le Chien», «Le Renard, le Loup et le Cheval», «Le Loup et les bergers».

L'Agneau

«Il se désaltérait dans le courant d'une onde pure»

Ils n'ont jamais appris à mordre. Et pour cause: jeunes encore en politique, ils n'ont pas les crocs nécessaires pour déchirer leurs adversaires. Leur tactique, au milieu des loups? Admirable d'innocence: «Il faut aux méchants faire une guerre continuelle.» Ce simple credo leur vaut la sympathie de la ménagerie entière. Et des encouragements à poursuivre, malgré les coups de dents, la lutte contre la meute des affreux. Ainsi, bien que tondue par les rasoirs blochériens alors qu'elle était secrétaire générale du parti agrarien, Myrtha Welti redescend dans l'arène et se lance dans la course au Conseil national. Dans les Grisons, cette fois, terre a priori moins inhospitalière pour les ovins proches d'Adolf Ogi. Et flûte pour les oiseaux de mauvais augure qui lui promettent, en guise de retour en politique, un aller simple pour l'abattoir: «Quand le mal est certain, la plainte ni la peur ne changent le destin.»

Secrétaire de l'Union des producteurs suisses, Fernand Cuche (Verts/NE) pourrait tirer parti du combat féroce que se livrent entre eux les carnassiers neuchâtelois. Car ce subtil animal politique a depuis longtemps troqué le discours bêlant des fondamentalistes écologistes contre une ironie qui pourrait se révéler très, très efficace: «La paix est fort bonne de soi, j'en conviens; mais de quoi sert-elle avec des ennemis sans foi?»

Fables citées: «Le Loup et l'Agneau», «Les Loups et les Brebis», «Le Cochon, la Chèvre et le Mouton».

Le Lion

«Il croîtra par la guerre;

Ce sera le meilleur Lion

Pour ses amis qui soit sur terre:

Tâchez donc d'en être, sinon

Tâchez de l'affaiblir.»

Ses rugissements tétanisent la savane politicienne, terrifiée par son courage, sa force et sa vigilance. Et quand il se tait, c'est pire encore: on tremble devant son silence. Quelques audacieux ont bien tenté de contester son empire naissant: «Il faut s'efforcer de le détruire avant que la griffe et la dent lui soit crue et qu'il soit en état de nous nuire...» Effroi dans la basse-cour fédérale: «Pourquoi l'irritez-vous? Apaisez le Lion: jetez-lui promptement sous la griffe un mouton.» En fait, ces sacrifices propitiatoires ont aiguisé encore l'appétit de Christoph Blocher, (UDC/ZH), qui croque tout ce qui passe près de sa tanière. A commencer par ceux qui viennent lui caresser la crinière dans le sens du poil: «Dans cet antre, on voit fort bien comme l'on entre et ne voit pas comme on en sort.» Sage praticienne du combat politique, Christiane Brunner (PS/GE) sait certes jouer sur les rapports de force; mais consciente que l'excès de confiance en soi peut mener à la ruine, la lionne syndicaliste ne néglige aucun allié lorsqu'elle sonne le rassemblement, car «le monarque prudent et sage de ses moindres sujets sait tirer quelque usage et connaît les divers talents.»

Quant à Ursula Koch (PS/ZH), revêtue de la peau du lion bodenmanien, elle «faisait trembler tout le monde». Hélas! comme l'Ane de la fable, «un petit bout d'oreille échappé par malheur découvrit la fourbe et l'erreur».

Fables citées: «Le Lion», «Le Lion malade et le Renard», «Le Lion s'en allant en guerre», «L'Ane vêtu de la peau du Lion».

Fourmi ou Cigale?

«On a souvent besoin d'un plus petit que soi»

Assimilant la confortable et besogneuse gestion de son petit intérieur politique à la promotion de l'intérêt commun, la fourmi reste insensible aux chants de détresse des moins bien lotis. Et quand, au nom des futures mères, on vient solliciter Pierre Triponez (PRD/BE), il envoie valser les cigales emprunteuses: en bon directeur des Arts et Métiers, il «n'est pas prêteur, c'est là son moindre défaut». Dans la foulée, il ne manque jamais de présenter la facture, «intérêt et principal», des ruineux délires de l'Etat social. Avec, en prime, une devise: «Laissez-moi travailler; ni mon grenier, ni mon armoire ne se remplit à babiller.»

Cultivant, elle aussi, les gratifiantes vertus d'une activité laborieuse, Françoise Saudan (PRD/GE) incarne pourtant une autre espèce d'ouvrière politique: celle qui mise sur la solidarité et la certitude qu'«un bienfait n'est jamais perdu». Reconnaissante envers «les colombes charitables» qui lui tendent un brin d'herbe salvateur lorsqu'elle se jette à l'eau pour nager contre le torrent ultralibéral, elle n'hésite pas à «piquer au talon» les vilains chasseurs qui voudraient croquer les blancs volatiles. Et cela quand bien même, elle le sait, la virulence de son venin n'est pas toujours assez redoutable pour être vraiment dissuasive.

Loin de ces considérations terre à terre, François Lachat (PDC/JU) et Jacques-Simon Eggly (lib/GE) donnent au contraire à leur chant cigalien une ampleur chatoyante. Antithèses du terne grésillement des grillons qui stridulent dans le foyer fédéral, leurs modulations, brillantes, infinies et souvent inattendues sur des thèmes pourtant connus suscitent l'envie revancharde de ceux qui n'ont pas une telle facilité à faire bruire leurs élytres sous le soleil médiatique. Et à ceux de leurs électeurs qui viendraient leur reprocher d'avoir chanté «nuit et jour à tout venant» ou de s'être surtout perfectionné dans l'art d'interpréter au bon moment une partition que d'autres ont écrite, ces maîtres du solo politicien peuvent se contenter d'évoquer - et ça marche - en guise de bilan l'inventaire des harmoniques variations que leur pratique sans faille du prêt-à-parler leur a permis d'imaginer. Et tant pis pour les jaloux.

Fables citées: «La Cigale et la Fourmi», «La Mouche et la Fourmi», «La Colombe et la Fourmi».

Le Renard

«En toute chose il faut considérer la fin»

«Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici...» Après huit ans de Conseil national où il a pu à la fois calmer sa soif du compromis et satisfaire les exigences d'une ambition discrète, mais réelle, Simon Epiney (PDC/VS) est visiblement las des caquettements de la Chambre basse. Mais comment entrer dans le haut poulailler du Conseil des Etats? Première astuce de tout goupil «fin, subtil et matois»: utiliser pleinement, même s'il vacille sur ses bases, le tremplin de son parti: «Le long de ton échine je grimperai premièrement.» Second commandement: ne pas se soucier du sort d'éventuels alliés de circonstance. Les urnes sont un gouffre dont il faut savoir sortir seul... «Or, adieu, j'en suis hors. Tâche de t'en tirer et fais tous tes efforts.» Et puis, en guise de viatique, se rappeler cet adage et conjurer une éventuelle déconvenue: «Vous êtes dans une carrière où l'on ne se pardonne rien.»

Prêt à troquer les allées du Grand Conseil vaudois pour les travées bernoises, Pierre-Yves Maillard (PS/VD) ne se laissera pas enfumer dans le terrier du politiquement correct par ses camarades de parti: sincère dans ses convictions, mais habile à contrer la chicane, il n'hésitera pas à montrer ses crocs envers ceux qui voudraient le museler... «Bon appétit, surtout, il se réjouissait à l'odeur de la viande mise en menus morceaux et qu'il croyait friande.»

Fables citées: «Le Renard et le Bouc», «Le Lion, le Loup et le Renard», «Le Renard et la Cigogne».

Les Boeufs et le Lion, La fable de la formule magique

Placides ruminants de l'oeuvre politique

Et comptables sereins du sort démocratique,

Ursule, François et Adalbert le dévot

Avec un fier lion, riche et puissant prévôt

Zurichois, un beau jour conclurent alliance.

Nul besoin de lutter pour se remplir la panse,

Disaient-ils: «Sachons bien répartir le fretin

Que Votre Majesté, en chassant sur nos terres,

Aura occis. Gibier, veau gras ou ver de terre:

Tout sera dépecé lors d'un commun festin.»

Retournés en leur pré, benoîts les trois compères

Regardent le brutal égorger les moutons,

Débusquer les faisans et plumer les pigeons.

Vient l'heure du partage. Au lion dans son repaire

On réclame son dû: sur une grande table,

Les associés se font quatre parts équitables.

- J'exige la première: en qualité de sire,

Elle doit être à moi, dit le lion; la raison,

C'est que je suis le lion... il n'y a rien à dire.

Ce vorace animal, sans faire de façon,

S'empare derechef de la seconde part.

- C'est le droit du plus fort, taisez-vous. La troisième

Est, je crois, dévolue à ma vaillance; car

Vous fûtes fort couards. Quant à la quatrième,

Gardez-vous d'y toucher. Vous m'avez couronné:

J'étrangle désormais qui voudrait l'oublier.

Fable inspirée par

«La Génisse, la Chèvre et la Brebis

en société avec le Lion».

P.-A. Jo.




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