Micheline Calmy-Rey a redonné un visage à la diplomatie suisse. Parfois maladroite, souvent impétueuse, sa politique étrangère a replacé la Suisse sur la carte du monde par un habile mélange de bons offices au service des intérêts bien compris de la Confédération. Le point en trois exemples.
Le BRIC. Le 18 mai 2005, le Conseil fédéral décide lors d’une séance – plus tard appelée la Klausur 18 – de réorienter en partie la politique étrangère suisse vers les Etats du BRIC, l’Afrique du Sud et la Turquie. Ce sera le début d’un long rapprochement, qui a abouti à la signature de plusieurs Memorandum of understanding sous l’égide du Département fédéral des affaires étrangères.
Membre de la Commission des affaires extérieures, le conseiller national Carlo Sommaruga (PS/GE) se souvient: «Micheline Calmy-Rey a effectué un grand travail de pédagogie pour faire comprendre aux parlementaires la redistribution des cartes en cours vers les pays émergents. Elle a également adapté le réseau des ambassades pour coller à cette nouvelle réalité, ouvrant des consulats en Inde, en Chine ou en Russie.»
C’est dans ce dernier pays que l’offensive diplomatique de la socialiste a été la plus fertile. Le courant passe admirablement bien avec le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, ainsi qu’avec Vladimir Poutine, avec qui elle s’est une fois entretenue durant quatre heures!
«Suite au drame d’Überlingen, les relations entre les deux pays étaient au plus bas, note le PDC genevois Guy Mettan, bon connaisseur de la Russie. Mais Moscou est redevenu un partenaire fiable pour nous, ce qui n’est pas sans importance à l’heure où la Suisse est en froid avec les Etats-Unis et a peu d’alliés dans l’UE.»
Instruments de cette amitié retrouvée, la médiation exercée par la Suisse entre la Géorgie et la Russie et le soutien apporté à la candidature de cette dernière à l’OMC.
Les Etats-Unis. Sous l’administration Bush, les rapports entre la Suisse et les Etats-Unis étaient exécrables. «Calmy-Rey n’a jamais cessé d’être une activiste politique», notait l’ambassade des Etats-Unis à Berne en 2006, dans un câble publié par Wikileaks.
Une entrevue glaciale avec Condoleezza Rice en 2005 et l’exigence posée par la socialiste de rencontrer Colin Powell lors du sommet de Davos en 2003 pour lui signifier son hostilité à Guantánamo et à la guerre en Irak avaient créé des tensions.
Carlo Sommaruga relève toutefois que si elle s’est montrée critique sur les questions des droits de l’homme «qu’elle perçoit comme une norme universelle devant s’appliquer à tout le monde», elle a en revanche opté pour «une forte proximité avec les Etats-Unis sur les questions sécuritaires, comme l’illustrent les affaires Tinner et des vols secrets de la CIA».
Mais c’est sur le nucléaire iranien que les désaccords ont été les plus grands. Peu convaincu par les tentatives de médiation helvétiques, l’ambassadeur en poste à Berne craignait en décembre 2007 de voir la Suisse «instrumentalisée» par la République islamique «pour diviser le camp occidental».
Quatre mois plus tard, lorsque la ministre se rend à Téhéran, il s’inquiète des «graves conséquences sur les efforts de la communauté internationale pour maintenir la pression sur l’Iran» du contrat gazier signé à cette occasion.
Les tensions s’apaisent en 2009, après que la Suisse a facilité la libération de plusieurs citoyens Américains emprisonnés en Iran. Cette année-là coïncide avec l’arrivée au pouvoir de l’administration Obama, avec laquelle la cheffe de la diplomatie s’entend à merveille. «Elle peut prendre son téléphone et appeler Hillary Clinton à tout moment», note un proche.
Très vite, un nouveau front s’ouvre avec l’affaire UBS. «Elle a saisi trop tardivement le potentiel explosif de cette crise, juge le président de la Commission des affaires extérieures des Etats David Eugen (PDC/SG), qui y voit un effet de son «manque de réseau à Washington» et d’une «surévaluation du capital sympathie que nous vaut la représentation des intérêts américains en Iran et à Cuba».
«L’ambassadeur Urs Ziswiler a dû envoyer plusieurs rapports alarmistes depuis Washington avant qu’elle ne réagisse», précise un bon connaisseur du DFAE. La crise actuelle est la suite logique de cet aveuglement.
Moyen-Orient. Contre toute attente, c’est au Moyen-Orient que le bilan de la socialiste paraît le plus durable et tangible. Raillée lors de son lancement en 2003, l’Initiative de Genève est aujourd’hui décrite comme un succès. «Elle a permis de dégager de bonnes solutions, qui reviendront sur la table lorsqu’on abordera un plan de paix définitif», note Eugen David.
«Au sein de l’administration Obama, elle est perçue comme un outil formidable, abonde le Genevois Alexis Keller, cheville ouvrière du projet. J’ai même entendu une exministre des Affaires étrangères israélienne affirmer: “Nous savons tous qu’un accord définitif ressemblera au plan genevois.”»
L’initiative aurait toutefois été prétéritée par son annonce à grand fracas, tout comme la médiation entre Israël et la Syrie supervisée par la Suisse entre 2004 et 2006 et qui a capoté après une fuite dans la presse.
«Micheline Calmy-Rey a un tempérament à la valaisanne: elle ne peut pas s’empêcher d’instrumentaliser ses hauts faits pour en récolter le bénéfice politique, alors qu’il faut savoir rester discret, quitte à laisser d’autres recueillir les lauriers, si on veut que ce genre de diplomatie secrète réussisse», note un ex-ambassadeur.
Et s’il ne fallait retenir qu’une seule chose de ses neuf ans passés à la tête des Affaires étrangères? «Ce dont elle est la plus fière est la reconnaissance par le CICR du Cristal-Rouge israélien», assure un proche. Figé depuis des décennies, le dossier a été débloqué en 2006 grâce aux bons offices suisses.
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