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Bettina Rheims et ses «Héroïnes»

Mis en ligne le 06.04.2006 à 00:00

Livre La dernière série de la photographe parisienne met en scène vingt-trois femmes à la beauté malmenée. Interview d'une amoureuse de la peau, ce miroir de l'âme. Par Isabelle Falconnier.

L'Hebdo; 2006-04-06

Bettina Rheims et ses «Héroïnes»

Livre La dernière série de la photographe parisienne met en scène vingt-trois femmes à la beauté malmenée. Interview d'une amoureuse de la peau, ce miroir de l'âme. Par Isabelle Falconnier.

Bettina Rheims

Fille de Maurice, feu l'académicien, soeur de Nathalie, la romancière, Bettina, 54 ans, est l'une des rares femmes à avoir fait carrière dans le monde masculin des photographes-vedettes. Ses photographies de femmes troubles, nues, ambiguës, stars du cinéma ou strip-teaseuses anonymes, ses séries comme Chambre close ou Modern Lovers, ont marqué la photographie moderne. En 1995, elle réalise le portrait officiel de Jacques Chirac. En 1997, la série I.N.R.I., retraçant la vie de Jésus, déclenche une polémique dans plusieurs pays. Avec Héroïnes, elle marie le monde de la mode, de l'art et des stars pour offrir un regard d'une empathie fascinante sur les femmes, ses objets de dévoilement préférés.

ßß Blanca Li Etude, mars 2005, Paris.

ß Laetizia Venezia Etude, février 2005, Paris.

Laetitia Casta, Milla Jovovitch, la danseuse Blanca Li, les actrices Anna Thomson, Béatrice Dalle ou Asia Argento, Ophélie Winter: en quoi les vingt-trois femmes de votre dernière série sont-elle vos «Héroïnes»?

Ce sont des héroïnes que j'ai empruntées, des femmes extrêmement de notre temps, des femmes qui vivent leur vie de femmes d'aujourd'hui avec des problèmes de passage de la jeunesse à quelque chose de moins jeune, ou d'une beauté qui change, ou d'une fragilité doublée d'une force. Il y a tout ça dans mes héroïnes. Elles sont à la fois fortes et fragiles. Et nous font rêver, comme Scarlett O'Hara, des héroïnes qui n'ont pas existé mais nous emmènent ailleurs. Et j'adore ce mot, il est presque suranné. Avant de le choisir, je tournais autour du mot «icône», qui disait ce que je voulais dire, mais que je trouve complètement galvaudé. Je pensais à mes idoles, ces sculptures en pierre primitives dans les Cyclades qui sont des femmes magnifiques, très patinées. J'ai conçu ce travail comme l'aurait fait un sculpteur.

Pourquoi ces femmes-là?

J'en connaissais certaines, d'autres pas. Je voulais des femmes dont je sentais qu'elles pourraient me donner beaucoup et que pour quelques-unes, même très célèbres, elles pourraient s'abandonner un instant. Qu'elles avaient cette générosité, cette grandeur. Je fais ce travail depuis très longtemps, une partie de mon travail est commercial, je photographie des mannequins, des actrices. Dans ce milieu, il y a une évolution du temps jusqu'à devenir complètement absurde. On vous annonce triomphalement que vous avez telle star de cinéma pendant un laps de temps donné, et là commence une espèce de course contre la montre, échevelée. On sort du temps réel pour entrer dans une sorte de fiction, où l'on a deux heures pour raconter une histoire. Il faut aller très vite, au détriment d'une certaine profondeur, d'un temps qui permettrait de tourner autour de la personne, d'attendre le moment juste pour appuyer sur le déclencheur.

D'où est partie cette envie?

Je me suis demandé qui allait jouer avec moi à cet abandon, à la manière dont les peintres ou les sculpteurs faisaient s'abandonner leurs modèles. Je cherchais un autre temps. Pour cela, j'ai commencé par prendre un énorme appareil photo qui est une chambre photographique où l'on se met un drap sur la tête, ça induit déjà une lenteur. On cadre dans le noir absolu, et on ressort du noir où l'on est depuis vingt-cinq ans, caché derrière son appareil photo, soudain on se met à exister comme personne. Tout à coup, j'étais proche de mes modèles, dans un face-à-face très intime. J'ai ressenti de la peur. Peur de ne pas arriver là où je voulais, de ces longs moments de silence que ne venait pas troubler le bruit du déclencheur, ou du flash.

Le décor d'«Héroïnes» se résume à un gros caillou gris, une ambiance de fin du monde. Pour vous éloigner au maximum de toute espèce de glamour?

J'avais en tête, au départ, une image de l'atelier de Giacometti, très nu. J'ai demandé à mes modèles d'imaginer que ce caillou était tout ce qui leur restait au monde. Devant leur étonnement, je leur disais: «Allez-y, faites ce que vous voulez avec ce caillou, il tourne, il bouge.» A partir de là, nous avons construit notre histoire, chaque fois différente. Je cherchais une sorte de présence et d'abandon à la fois, de cette qualité qui donne une espèce d'aura. Pas question de les laisser s'échapper. Du coup, elles sont très présentes, et en même temps elles sont concentrées, dans un temps intérieur qu'elles me donnent. Elles m'ont bouleversée.

Vos héroïnes sourient peu, elles ont l'air désemparées...

Mélancoliques, peut-être...

Vous attendiez-vous à ce résultat assez sombre?

C'est quelque chose que j'ai dû vouloir, cette gravité. Je fais des choses assez graves, finalement, même quand c'est déguisé en du plus léger. Mes images sont même le contraire parfois de ce qu'elles ont l'air d'être. On peut penser que le travail sur le sexe, ou la chair, ou la nudité est superficiel, mais en vérité, c'est autre chose, on parle de sentiments, de sensations qui vont très au-delà. Et cette fois-ci, ça se voit encore plus que d'habitude parce qu'il n'y a pas de nudité, ou très peu. Quand on est seul chez soi, sur son lit, assis sur un fauteuil, on ne sourit pas forcément. C'est cela, la vraie intimité. Celle qui permet aussi de voir la lumière qui vient de l'intérieur.

Vous vouliez que l'on regarde autrement ces femmes qui sont par ailleurs des icônes glamour, celle des magazines de mode, des grands couturiers?

Mais oui, elles ne sont pas que ça. On réduit encore trop souvent les femmes en général et celles-ci en particulier, à des portemanteaux ou à des femmes-images et autres femmes-objets. Ma fiction est une manière de retrouver une sorte de réalité. C'est faux, bien sûr. La peau n'est pas naturellement comme ça, elle est maquillée, amplifiée, les choses sont surjouées, mais à travers cela passent une fragilité et une force incroyables. Parce que je crois que c'est une chance incroyable d'être une femme aujourd'hui. Il fut un temps où les femmes se devaient d'être fragiles, sinon elles n'étaient pas des femmes, et puis elles ont dû être trop fortes, elles ont dû se battre pour exister à une place équivalente des hommes. Maintenant, nous sommes entrés dans une ère qui est assez formidable, un moment où l'on peut être extrêmement forte en tant que femme, maîtresse de notre destin, et en même temps se montrer fragile et vulnérable. Le mélange des deux, qui jaillit de mes Héroïnes, est magnifique et terriblement moderne.

Vous photographiez depuis trente ans. Quel regard portez-vous sur votre parcours?

J'ai beaucoup appris, mon regard sur le monde a changé. J'ai trouvé ma place dans le monde, j'ai appris à m'aimer mieux. Prendre des photos, comme on dit, est un métier où l'on prend, certes, mais on donne aussi. On ne peut pas prendre quoi que ce soit sans donner beaucoup de soi. Je suis épuisée après des séances de travail. Je donne tout. Quant à la photographie de mode, elle a changé. On est très loin du moment où j'ai commencé dans ce métier et où l'on me disait: «Il faut la faire de dos, celle-là, l'arrière de la robe est si jolie» et que j'étais incapable de photographier quelqu'un de dos. Aujourd'hui, beaucoup d'artistes s'expriment à travers la photographie de mode, et je vois des choses plus intéressantes dans des magazines de mode que je n'en vois sur les murs de musées.

Vous ne photographiez quasi que des femmes. Pourquoi?

Ça a toujours été une évidence. Je les trouve belles. J'ai aussi photographié des garçons, par exemple pour Modern Lovers, mais ils étaient plutôt androgynes. Et Jésus pour I.N.R.I., mais c'est un cas à part. Peut être que je connais mieux les femmes, que j'en suis une moi-même. Mais je ne photographie pas ma vie. Il y a des gens qui vivent leur oeuvre comme leur vie. Je fais partie des gens qui ont une oeuvre et une vie à côté. Je photographie des femmes et je vis ma vie. Les femmes sont mon sujet, mais ça ne m'intéresse pas de savoir pourquoi, en vérité.

Avez-vous envie d'être regardée comme vous avez regardé ces femmes?

Sûrement pas. Si j'en avais envie, je l'aurais fait. Dans mon travail, il y a le fait d'être un artiste, et le fait d'être femme. Les angoisses que je peux avoir parce que j'ai 50 ans, je les mets dans mon travail. |

Héroïnes. A voir jusqu'au 11 mai à la Galerie Jérôme de Noirmont, avenue de Matignon 36, Paris. Catalogue édité par la galerie avec une préface de Catherine Millet.

Milla Jovovitch Etude, mars 2005, Paris.





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