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Le Jardin "Décor à Vernon (La terrasse à Vernon)", huile sur toile, vers 1920/1939.
Prolitteris/Zürich

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PEINTURE
Bienvenue chez Pierre Bonnard

Par Mireille Descombes - Mis en ligne le 25.01.2012 à 13:05

La Fondation Beyeler a conçu son hommage à Pierre Bonnard comme un parcours dans la maison imaginaire du grand artiste français.

Superficiel, Pierre Bonnard? Allons donc! Mais peut-être faut-il, comme le propose la Fondation Beyeler, s’inviter chez lui pour le comprendre. Car oui, pas de doute, cet artiste (né en 1867 à Fontenay-aux-Roses) reste d’une stupéfiante modernité. Avec ses cadrages insolites, ses assemblages de couleurs radieuses et cette lumière si belle qu’elle en paraît surnaturelle, sa façon de réenchanter le réel nous est aujourd’hui plus indispensable que jamais. «J’espère que ma peinture tiendra, sans craquelures. Je voudrais arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillon», écrivait-il en 1946, un an avant sa mort à 79 ans. Pas de doute, il a réussi son pari.

Alors bien sûr, cet homme brillant – il a fait des études de droit tout en étudiant la peinture – s’est tenu à l’écart de la révolution cubiste et de l’abstraction. II est vrai aussi qu’il a traversé deux guerres tout en restant fidèle aux mêmes thèmes: sa femme Marthe, sa maison, la végétation, son chien. Chez lui, toutefois, et il l’a bien dit, «il ne s’agit pas de peindre la vie, il s’agit de rendre vivante la peinture».

Il ne faut pas oublier aussi qu’il fut, avec Maurice Denis et Paul Sérusier, l’un des fondateurs du groupe des nabis (les prophètes) à la fin des années 1880. Sa fascination pour l’art japonais, qui transparaît clairement dans ses premiers tableaux, lui valut du reste d’être surnommé «le nabi très japonard».

Quel Bonnard choisir? L’avant-gardiste des débuts ou le coloriste lyrique de la fin? La perception a évolué au cours du XXe siècle. Regroupant soixante-cinq toiles de toutes les époques – relativement peu d’oeuvres, mais importantes – la Fondation Beyeler opte pour un point de vue original et stimulant. Soulignant le caractère récurrent de certains thèmes, elle propose au public de s’inviter dans la «Maison imaginaire de Bonnard». Au fil des salles et partant de la rue, il pourra ainsi visiter la salle à manger, la salle de bains – une pièce essentielle pour le peintre – et le jardin,tout en s’intéressant au rôle du miroir et à l’importance des fenêtres, ou portesfenêtres.

Deux maisons: «Ma roulotte» et «Le bosquet». Avant d’arriver chez Bonnard, il faut prendre la route. Malgré son physique de savant distrait, élégant mais un peu fragile avec son éternelle écharpe et son petit chapeau, Pierre Bonnard est un homme de son temps. Automobiliste de la première heure, il voyage énormément, notamment pour accompagner dans ses différents lieux de cure Marthe – son modèle et sa maîtresse, puis sa femme à partir de 1925 – qui souffre de tuberculose et d’une maladie de peau. La Belgique, la Hollande, l’Angleterre, l’Espagne, Arcachon, Marseille, la Normandie: il ne tient pas en place.

Paradoxalement, sur le plan artistique, il reste toutefois plutôt «casanier». Au sens étymologique, si l’on peut dire. La maison, ses maisons, et surtout deux d’entre elles occupent une position centrale dans son œuvre. La première, baptisée «Ma roulotte» et dont il nous montre la terrasse dans Décor à Vernon, se trouve précisément à Vernon, tout près de Giverny où réside Monet. La seconde, qu’il nomme «Le bosquet», est située au Cannet, sur la Côte d’Azur. Il l’a achetée en 1926 et il y passera ses dernières années. Ce déplacement vers le sud nourrit, on s’en doute, largement sa peinture qui, littéralement, se voit transfigurée par la couleur.

Et pour rendre ses villas picturalement plus intéressantes, Bonnard n’hésite pas à les transformer. Au Cannet, par exemple, il fait changer l’emplacement de la salle de bains afin de lui offrir une meilleure lumière. C’est pourtant toujours dans son atelier qu’il élabore longuement ses toiles à partir de nombreux croquis pris sur le vif. Contrairement aux impressionnistes, il ne peint pas sur le motif et ne cherche pas à capter l’instant. Il recrée et compose en metteur en scène une œuvre qu’il voit comme «un arrêt du temps». Dina Vierny, la célèbre muse de Maillol, qui a posé pour Bonnard à la fin de sa vie, disait à son propos: «Il voulait à la fois la présence et l’absence.»

La salle à manger. Mais ne restez pas sur le seuil, entrez donc! Figure aussi immuable qu’omniprésente, Marthe vous attend, assise à la table de la salle à manger. Un chien parfois lui tient compagnie – le peintre aimait beaucoup les animaux. De la pièce elle-même, on n’aperçoit souvent pas grand-chose. Ainsi, dans Le café, la nappe à carreaux – un motif fréquent chez lui et qui remonte à sa période nabi – occupe presque tout l’espace et s’avance vers le spectateur formant un plan oblique où cafetière et tasses semblent prêtes à glisser. On remarquera que, selon un procédé fréquent chez Bonnard, les objets ne sont pas vus sous le même angle.

S’affranchissant de toute vraisemblance, le peintre parallèlement multiplie et juxtapose les points de vue. Pour lui, la ressemblance reste toujours «un moyen et non pas une fin». Dans ses tableaux comme dans les photos ratées, on ne voit que rarement l’intégralité de la scène. De certains personnages, il ne reste parfois qu’un bras, ou le tronc. Bonnard trafique l’espace, cadre et recadre les choses jusqu’à les rendre difficiles à identifier. En véritable magicien, il escamote autant qu’il montre. Cultivant avec malice notre besoin de découvrir ce qui est hors champ, il nous rappelle dans la foulée que cet au-delà n’existe pas quand il s’agit de peinture.

La salle de bains. Et maintenant, puisque vous êtes un ami de la famille, jetez un œil à la salle de bains. Dans la peinture de Bonnard, plus que la chambre à coucher, cette pièce d’ordinaire banale devient, par excellence, le lieu de l’intimité et de l’érotisme. Nombre de ses plus beaux tableaux lui sont du reste consacrés. On y retrouve Marthe à sa toilette, et très souvent dans son bain. Optant pour une insolite perspective plongeante et conférant à l’huile des légèretés d’aquarelle, le peintre transforme cet épisode anodin en une cérémonie magique où le corps luminescent, l’eau bleu-vert, la masse presque abstraite de la baignoire ne font plus qu’un. Blanc nacré pailleté de jaune et cerné d’ivoire ici, harmonie de bleus, de mauves et roses ailleurs, sans oublier le fameux carrelage transformé en précieuses mosaïques: ce sont véritablement la couleur et la lumière qui dictent leur loi et imposent leur logique au tableau.

La fenêtre et le miroir. Avant de prendre congé en passant par le jardin – autre lieu cher à l’artiste – arrêtons-nous un instant. Et intéressonsnous à ce qui, chez Bonnard, à la fois sépare et relie. Le miroir est l’un de ces lieux d’interface. Il permet de se tenir à distance du sujet en le dupliquant. Il agrandit l’espace et trouble les repères habituels, offrant ainsi au peintre une plus grande liberté pour reconstruire le réel à sa guise.

La fenêtre, double inversé du miroir, est aussi très importante chez le peintre. Par sa structure propre, ses montants de bois, son cadre, elle ancre tout naturellement la composition dans une géométrie rigoureuse. Tableau dans le tableau permettant tout un jeu d’imbrications complexes, elle ouvre le plus souvent sur le jardin ou sur un paysage lumineux et luxuriant. Mais s’agitil vraiment du dehors? «La vision des lointains est une vision plate», disait Bonnard. Chez lui, le monde extérieur a des allures de décor. Dense et saturé, quasi abstrait, il n’en est que plus vertigineux.

Riehen/Bâle, Fondation Beyeler. Du 29 janvier au 13 mai, tous les jours 10-18 h (me 20 h).


PROFIL - PIERRE BONNARD

1867 Naissance à Fontenay-aux-Roses.

1888 Début de la période nabi.

1896 Première exposition personnelle à la galerie Durand-Ruel.

1912 Achète la villa «Ma roulotte» près de Vernon.

1924 Rétrospective à la Galerie Druet.

1925 Epouse Marthe Boursin après trente ans de vie commune.

1926 Achète au Cannet une villa qu’il baptise «Le bosquet».

1934 Séjourne dans différentes villes de la Manche.

1942 Mort de Marthe.

1947 Mort de Pierre Bonnard.




Tags: Pierre Bonnard, Fondation Beyeler,

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