A quel moment avez-vous pris conscience de la gravité de la crise financière? Dès le 11 septembre 2001, nous avons observé une augmentation considérable de la liquidité et des bilans bancaires, parallèlement à une progression du prix de certains actifs très supérieure à l’augmentation de leur valeur de rendement. Le secteur financier croissait plus rapidement que l’économie réelle. Il nous est apparu évident, dès 2003-2004, qu’une correction était inévitable. De là à en prédire le moment avec précision…
Vous n’aviez tout de même pas imaginé la disparition de Lehman Brothers? Nous n’avons pas imaginé une crise aussi prononcée. L’effondrement de certains produits, tels les MBS ou les CDO, ne nous surprend pas. Nous ne les avons jamais utilisés, considérant qu’il s’agissait de produits spéculatifs et dangereux. Le marché se comporte comme le naturel qui revient au galop.
On peut s’étonner de constater que certaines banques en avaient intégré une quantité importante dans leur bilan, prenant un risque non négligeable en regard de leurs fonds propres. Un retour à la valeur économique véritable des actifs finit toujours par s’imposer à long terme.
Le Prix Nobel d’économie 2003 a relevé que c’est l’économie réelle qui influence les marchés, et non l’inverse. Raison pour laquelle nous avons toujours privilégié les actions, dont le cours progresse en moyenne avec la valeur réelle d’une entreprise. Aujourd’hui, l’économie réelle impose sa loi sur le marché. Les investisseurs vendent pourtant les actions de tous les secteurs... Le cours de Bourse est une approximation de la valeur réelle d’un actif. Il peut toutefois y avoir momentanément des exagérations à la hausse ou à la baisse. Si les dérivés de crédits ont longtemps été surcotés, il y a sans doute aujourd’hui des sociétés dont le cours boursier est passé en dessous de la valeur réelle. Je pense que l’effondrement de la bulle financière est prophylactique et qu’il n’aura pas d’impact substantiel sur l’économie réelle en Suisse.
Ne craignez-vous pas un «credit crunch»? Nous ne croyons pas à un credit crunch hors du système interbancaire. Les causes de cette crise sont multiples. J’en vois au moins quatre. Tout d’abord, une spéculation sur les actifs, avec une exagération de leur valeur. Deuxièmement, le manque de liquidité bancaire en raison de la perte de confiance des banques entre elles.
Troisièmement, l’effet des normes comptables imposant une valorisation des actifs des entreprises à leur valeur de marché. J’ajouterai une quatrième raison: une déficience de communication qui a accentué la crise de confiance entre les professionnels et le public. Les spécialistes n’ont pas toujours expliqué aux investisseurs les risques de certains produits. La mondialisation des marchés et la multiplication d’acteurs disposant d’une grande puissance d’intervention – fonds souverains ou hedge funds – accentuent aussi la volatilité.
Les actions sont-elles encore le placement le plus rentable à terme? Une action est un actif vivant. Elle représente une entreprise qui crée de la valeur. Le pétrole, l’or ou l’euro sont des actifs inertes dont le prix dépend de l’offre et de la demande. Sur cinq ou huit ans, investir dans les meilleures entreprises mondiales ne représente pas un risque important. Ceux qui sont restés investis dans des actifs réels voient passer la tempête, mais constatent que l’économie réelle devra répondre aux besoins des pays en développement.
Nestlé, Swatch ou IBM créent de la valeur, même si elles ne promettent pas une performance de 50% en six mois. La finance a voulu s’abstraire de cette réalité et a commis des fautes intellectuelles qui ont mené à détourner l’épargne vers des concepts erratiques. Nous assistons à une destruction logique de non-valeurs. La vraie question est de s’assurer que le périmètre de dommages reste circonscrit.
Aux Etats-Unis, le plan de sauvetage des banques sera payé par tous… Il faut distinguer qui perd sur les non-valeurs et le coût de la nécessaire intervention du régulateur bancaire quand il y a un risque systémique. Les banques centrales se doivent d’agir très vite pour préserver le système bancaire qui est un bien commun à tous. Il appartiendra ensuite à chaque gouvernement de décider ce qu’il facturera ou non aux entreprises aidées dans l’urgence.
Chacun paiera pour l’UBS, via l’érosion de la fortune des caisses de pension… Les caisses de pension, comme les autres actionnaires, avaient bénéficié des années de hausse d’actions aujourd’hui malmenées. Par ailleurs, la crise financière a aussi retardé la hausse des taux, ce qui profite à une large frange de citoyens, d’entreprises et de consommateurs. En ce qui concerne les pertes sur les actifs qui constituaient dès le départ des non-valeurs, il convient de s’assurer qu’elles sont bien supportées par les acteurs ayant misé sur ces produits. Enfin, ceux qui ont commis des erreurs d’appréciation devront les assumer.
Craignez-vous des baisses de prix sur le marché immobilier? A notre connaissance, les banques actives en Suisse ont exigé 20% de fonds propres pour du logement standard et 60% pour des biens plus luxueux. Le risque de volatilité des prix est donc bien couvert par les fonds propres des emprunteurs. Nous n’attendons pas une récession immobilière à Genève, car la forte demande soutient les prix.
Lors de la crise des années 90, les taux d’intérêt étaient montés brutalement. Nous anticipons plutôt leur stabilisation, avant une éventuelle lente remontée si la crise bancaire s’éliminait progressivement dans les deux ans. On peut donc imaginer une stabilité des prix, voire une légère adaptation vers le bas qui n’aurait pas d’incidence sur le risque des banques.
| Dossier 'Crise économique' | | |
| Blaise Goetschin (Directeurs des banques cantonales) | | |
| Jean-Noël Duc (Directeurs des banques cantonales) | | |
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