L’enjeu est exceptionnel. Si le délit d’initié dont il a été soupçonné devait finalement se révéler fondé, Philipp Hildebrand, président du directoire de la Banque nationale suisse (BNS), serait contraint de quitter ses fonctions. L’homme, l’un des plus puissants de Suisse, viendrait alors s’ajouter au tableau de chasse de Christoph Blocher, redevenu conseiller national en octobre dernier. C’est que le grand chef de l’UDC tente de piéger ce gibier depuis des années.
Insupportable doute. La dernière affaire en date a éclaté le 23 décembre dernier. Un curieux communiqué de la BNS affirmait alors que «les rumeurs lancées contre le président de la BNS» sont «infondées». Le 1er janvier, deux journaux alémaniques révélaient que c’est Christoph Blocher qui, le 15 décembre, a informé la présidente de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, de l’existence d’opérations supposées irrégulières. Parmi celles-ci, l’achat d’environ 500000 dollars par la femme de Philipp Hildebrand deux semaines avant l’arrimage du franc à l’euro. Une opération qui a permis une plus-value de quelque 50000 francs.
Deux enquêtes effectuées en moins d’une semaine ont blanchi Hildebrand, mais la gravité de la situation est telle qu’elles n’ont pas suffi à le disculper. Ainsi Susanne Leutenegger Oberholzer, conseillère nationale socialiste et référence en matière de questions économiques, met-elle en doute le comportement du couple Hildebrand. «Ils devraient venir s’expliquer dans les médias. Détailler ce qui s’est passé. Il est essentiel de pouvoir faire confiance au dirigeant de la BNS», fustige la Bâloise. C’est que l’attaque est le point d’orgue d’une campagne d’affaiblissement et de décrédibilisation en marche depuis des années.
En 2010, Hildebrand achète des euros pour tenter de contenir la flambée du franc. L’opération fait un flop et l’établissement encaisse 21 milliards de pertes sur l’année. «Si j’étais Philipp Hildebrand, j’aurais démissionné», déclare alors Blocher sur sa chaîne TV Tele-Blocher.
Quitte ou double. L’UDC attaque sur tous les fronts: interventions parlementaires pour limiter la marge de manœuvre de la BNS, initiative pour un retour au franc-or, discours assassin à l’Albisgütli. Les coups sont faciles à porter sur cette institution absconse, dont on omet volontairement de préciser qu’elle ne fonctionne pas comme une banque classique. Et que ses pertes ne sont pas comparables à celles d’UBS ou de Credit Suisse. En parallèle, la Weltwoche, bras armé du parti, met le banquier central à sa une, le qualifiant de «faux-monnayeur».
Sceptiques, les acteurs du monde politique observent ces assauts sans en percevoir le sens. A gauche, le conseiller national Roger Nordmann (PS) y voit une «destruction systématique des institutions du pays». A droite, son homologue Christian Lüscher (PLR) y lit «des attaques politiques» contre son parti, dont Hildebrand est un sympathisant. Tandis que son collègue, Philipp Müller (PLR), accuse un comportement qui «affaiblit la Banque centrale alors que celle-ci a besoin d’être soutenue». Le porte-parole du Conseil fédéral n’apporte pas de prise de position officielle, se contentant d’éclaircissements sur demande de la presse, dans l’espoir que la baudruche se dégonfle d’elle-même.
Pendant ce temps, le trappeur patient demeure en embuscade. Fait assez rare pour être souligné, Blocher estime «qu’il est temps de se taire». Même ses plus proches collaborateurs, habituellement si loquaces, restent évasifs. Sous couvert d’anonymat, un ponte du parti promet pourtant de nouvelles révélations, «ce jeudi dans la Weltwoche». Tous les observateurs retiennent leur souffle, attendant de voir comment le chasseur serrera sa proie.
Car si Blocher a suffisamment de cartouches pour abattre Hildebrand, il pourra exhiber sa dépouille comme un trophée et savourer le bénéfice politique de ce gros coup. Mais s’il n’a que des balles à blanc et que le banquier s’en sort à peine égratigné, c’est la crédibilité du vieux tribun qui souffrira. Ses éventuels futurs assauts contre le puissant Hildebrand auront alors la même portée qu’un paquet de pétards mouillés.
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