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Bloggers au coeur du chaos irakien

Mis en ligne le 24.06.2004 à 00:00

Internet Sunnites ou chiites, Irakiens ou membres de la coalition, ils décrivent la guerre de l'intérieur. Michel Audétat et Agathe Duparc ont exploré les blogs d'Irak. Cinq extraits.

L'Hebdo; 2004-06-24

Bloggers au coeur du chaos irakien Internet Sunnites ou chiites, Irakiens ou membres de la coalition, ils décrivent la guerre de l'intérieur. Michel Audétat et Agathe Duparc ont exploré les blogs d'Irak. Cinq extraits.

Internet Sunnites ou chiites, Irakiens ou membres de la coalition, ils décrivent la guerre de l'intérieur.Michel Audétat et Agathe Duparcont exploré les blogs d'Irak. Cinq extraits.

L'internet a fait de lui une célébrité. Il y a un an et demi, Salam Pax était un Irakien anonyme qui, comme le reste du pays, attendait une guerre annoncée. Sous ce pseudonyme disant deux fois le mot «paix», il a tenu un journal en ligne qui raconte l'attente angoissée, le régime de Saddam Hussein à son crépuscule, puis les bombes sur Bagdad, l'occupation militaire et les attentats. Repéré l'automne dernier par une journaliste américaine, son site est devenu un must. Les internautes ont dévoré cette chronique qui répand sur la guerre une ironie acide. Les événements qui font la une des journaux se mêlent ici à l'ordinaire de chaque jour. Salam Pax évoque la difficulté d'être jeune à Bagdad, les fanatismes, les pénuries, mais aussi sa passion pour David Bowie ou le retour discographique de Massive Attack.

Sites personnels Après avoir vécu tapi dans l'ombre du net, alimentant les rumeurs sur son identité réelle (agent de la CIA? provocateur baasiste?), Salam Pax est aujourd'hui une star de la blogosphère. Il a désormais un visage qu'on a pu découvrir dans l'émission de Thierry Ardisson, samedi dernier, où il est venu faire la promo de son livre traduit en français: Bagdad Blog dont une adaptation cinématographique serait aussi à l'étude. Salam Pax donne maintenant une chronique au quotidien britannique The Guardian mais son site est en friche depuis le mois d'avril. Du web aux grands médias, il a réussi le passage dont rêvent sans doute beaucoup de bloggers perdus dans l'immensité du virtuel.

Blog: contraction de weblog, ce néologisme s'est imposé dès la fin des années 90. Il désigne un site web personnel, tenu comme un journal, et composé pour l'essentiel d'actualités et de liens. C'est le média adapté à l'individualisme de masse. Il ne coûte pas cher, ne réclame aucun savoir-faire particulier et permet à chacun de se chercher un public qui, de son côté, se jette de plus en plus sur les blogs. On les apprécie pour leur ton personnel ou leur irrévérence, les informations pointues qu'ils contiennent parfois, ou simplement la fraîcheur du regard qu'ils portent sur l'actualité.

Gardiens de l'information, les journalistes vont-ils être détrônés? Pas sûr. Entre blogs et grands médias, chacun se nourrissant désormais de l'autre, c'est une affaire de rivalité autant que de complémentarité. Mais les blogs changent en tout cas la donne de l'information en temps de guerre. Ils se comptent maintenant par dizaines à Bagdad. On en trouve aussi au Kurdistan ou à Bassorah. Favorables ou hostiles aux occupants. Certains tenus par des chiites. D'autres par des sunnites. Sans parler des soldats de la coalition, bloggers sous l'uniforme baptisés «milbloggers», qui racontent le conflit irakien de leur propre point de vue. Tous permettent d'être en prise directe sur la guerre.

Il arrive que le blogger précède les grands médias. Ce fut le cas en avril dernier, quand un certain Russ Kick a publié sur son site des photos montrant des cercueils de soldats américains tués en Afghanistan et en Irak. Par centaines de milliers, les internautes se sont précipités sur ces images qui, deux jours plus tard, se retrouvaient dans la presse. Mais il arrive aussi que le scoop soit foireux. En septembre 2003, un blogger a semé la confusion en évoquant un tir de missile contre l'avion du secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, en visite à Bagdad. Information bidon qui fut démentie ensuite: le blog est aussi le vecteur par excellence des ragots et des rumeurs.

On trouve, dans la presse américaine, des articles qui se réjouissent du phénomène «milblogger»: il permettrait d'humaniser l'armée, de rapprocher ainsi la société civile et la société militaire. C'est oublier, cependant, que des retours de manivelle sont toujours possibles. Ainsi, un de ces blogs aurait été tenu par un des «interrogateurs» officiels envoyés par les Etats-Unis à la prison d'Abou Ghraib, désormais célèbre pour ses sévices. Qui est ce Joe Ryan? Son blog est-il crédible se demandait récemment le Washington Post? Pas de moyen de vérifier: le site a disparu du net.

Bagdad Blog. De Salam Pax. Hachette.

frénésie Malgré quelques heures d'électricité par jour, les cafés internet sont toujours pleins à Bagdad. C'est ici que de nombreux blogs, des sites web personnels tenus à la manière d'un journal, sont réalisés.

Au fil du web... 1. Baghdad Burning

riverbendblog.blogspot.com

Papesse des bloggers irakiens, Riverbend a la plume la plus acerbe et moqueuse de Bagdad.

18 juin 2004: Excuses, excuses...

Ces derniers temps je n'avais ni le temps, ni l'envie de «blogger». Ici, la météo est infernale, au sens propre du terme. (...) Ces deux dernières semaines, les problèmes d'électricité ont été particulièrement durs. Pour quatre heures de coupure, on a deux heures de courant. Et durant ces deux heures, alors que nous devrions en profiter pour faire différentes choses comme laver les vêtements, faire marcher la pompe à eau et blogger, on traîne devant l'air conditionné pendant deux heures de bonheur suprême, faisant des promesses creuses à tout vent.

L'école est terminée pour la plupart des enfants. Tout le monde reste à la maison. C'est un énorme soulagement pour les parents et les enseignants. Il fut un temps où envoyer son gosse à l'école était le clou de la journée... Alors que les avoir virtuellement bouclés à la maison tient à la fois de l'épreuve et du soulagement.

Le nouveau gouvernement n'est pas très différent de l'ancien Conseil intérimaire. Ce sont en partie les mêmes marionnettes. Il est amusant d'observer notre Karzaï (le président afghan) - Ghazi Ajeel Al-Yawer - essayer d'asseoir son pouvoir. Le voilà - notre Arabe typique - peau foncée, cheveux noirs, dans sa traditionnelle «dishdasha» et son «iggall» sur la tête, jouant plutôt bien le rôle du cheikh de tribu.

Mais au-delà de ces détails, il reste l'ex-membre du Conseil intérimaire, choisi par les Marionnettes, probablement à la place du préféré des Américains, Adnan Al Pachichi (qui clame résolument qu'il n'a pas la préférence américaine). Toute l'histoire est risible. Il a été clair dès le début que les Marionnettes ne respireraient pas sans que Bremer (l'administrateur américain) ne leur demande de manière très explicite d'inspirer et d'expirer. Les Marionnettes ne deviennent pas soudainement vivantes et ne développent pas une conscience sans l'aide d'une fée et de Jiminy Cricket. (...) Yawer est notre Karzaï. Il est là, exhibant tous les signes extérieurs de l'Arabe stéréotypé (presque jusqu'au chameau), et pourtant il semble soutenir Bremer and Co. Bien sûr, il donne parfois une interview et dit qu'il n'est pas d'accord avec telle ou telle décision, mais lors de la première réunion majeure à la quelle il assiste, il appelle les forces de l'OTAN à l'intérieur du pays, comme si la présence des Américains, des Italiens et des Brit n'était pas suffisante. Certaines rumeurs disent qu'il est marié à une certaine dame, amie personnelle et inconditionnelle d'Ahmad Chalabi... J'y travaille. Son image, il faut l'admettre, me perturbe. Il me vient des visions d'émirs du Golfe corrompus, de puits de pétrole et d'affaires louches.

1er juin: Le toit...

J'ai passé ces deux derniers jours à ruminer la situation politique et à... nettoyer le toit. (...). Pour un Irakien, le toit est un lieu sacré. Les toits sont plats, et souvent entourés d'un muret au-dessus duquel on peut regarder la ville. Un lien spécial s'est créé entre l'Irakien et le toit de sa maison. On s'y précipite pour voir d'où vient la fumée après une explosion; on s'y rassemble pour regarder les hélicoptères; on s'y traîne à contrecoeur pour remplir les réservoirs d'eau; on y suspend les vêtements à des fils jetés au hasard, on y dort durant les nuits sans électricité.

2. Kurdo's World

kurdo.blogspot.com

Ce blogger kurde affiche ses humeurs anti-américaines, au point de comparer l'administrateur Paul Bremer à Saddam Hussein...

20 juin Tensions à Kirkuk

Grâce à Paul Bremer et son régime injuste à Kirkuk, les tensions ethniques sont devenues plus fréquentes. Récemment, cinq Kurdes qui avaient choisi de rejoindre l'armée irakienne - cette armée qui les a pourtant gazés et assassinés - ont été capturés près de Samaraa, tués par nos frères arabes et leurs corps brûlés, avant d'être traînés en parade à travers la ville. Les hommes, les femmes et les enfants arabes célébrant leur mort. Personne n'a parlé de cet incident. Alors qu'on sait tout sur les quatre Américains qui ont été tués en avril dernier. Cette fois, l'administration américaine n'a non seulement pas ouvert une enquête, mais n'a même pas condamné cette attaque barbare. Bremer continue à se comporter comme Saddam Hussein avec les Kurdes et hier, certains d'entre nous, furieux, ont décidé de faire eux-mêmes justice. Dans un garage de Kirkuk dix conducteurs arabes de Samaraa ont ainsi été kidnappés. (...) Il faut que ces conducteurs arabes soient relâchés et qu'une enquête rapide soit menée par le CPA sur le meurtre des cinq Kurdes. Sinon, le cycle de la haine continuera sans fin.

3. Boots on the Ground

bootsonground.blogspot.com

Kevin, militaire US basé à Bagdad tient un blog qui «ne reflète pas le point de vue de l'armée américaine». Entre coups de gueule et conseils

6 juin: Le contrôle Des villes

La police irakienne contrôle maintenant Kufa et Najaf. Les forces américaines et les milices se sont retirées. C'est une évolution de taille qui montre que les Irakiens sont capables de prendre le relais. Les militaires US devraient abandonner leurs efforts pour arrêter ce fou de Muqtada Al-Sadr (le leader chiite anti-américain). C'est à la police irakienne de coffrer ce type. Si un juge irakien lançait un mandat d'arrêt contre lui, elle devrait le faire. Mes copains et moi, on sait ce qui arrive quand on envoie des militaires faire ce type de travail. Notre boulot, c'est de vaincre un ennemi en le combattant, pas en l'arrêtant. Si vous demandez aux soldats de procéder à des arrestations, attendez-vous à ce qu'ils agissent comme des soldats. Il faut donc installer une force de police, retirer toutes les forces militaires et les garder en stand-by. Si la police a des problèmes, les militaires peuvent s'en occuper. Pourtant, un certain nombre d'Irakiens m'ont exprimé leur peur de voir les Américains s'en aller avant que le travail ne soit terminé. Mon ami Aisa, qui était le garde d'un général irakien du régime précédent m'a dit qu'il appréhendait de voir les Américains quitter Bagdad.

4. Iraq The model

iraqthemodel.blogspot.com

Résolument pro-américains, les frères Mohammed et Omar (dentistes) et Ali (médecin) sont parfois pris dans la tourmente.

6 juin: Moi? Un terroriste?!

Voici ce qui m'est arrivé hier matin alors que j'allais à Kut pour toucher sept mois de salaire, après des mois de paperasse. Mon père et moi sommes partis tôt le matin. J'ai pris mon appareil de photo digital, pensant prendre quelques bons clichés sur la route, comme le Ministère des transports, en reconstruction après avoir été pillé et brûlé après la guerre. (...) Lorsque nous sommes arrivés à Kut, j'ai aperçu un groupe de soldats américains et de policiers irakiens qui gardaient le pont principal. J'ai d'abord pensé qu'il n'était pas sage de prendre des photos d'eux, mais j'ai fait des clichés du pont juste après les avoir dépassés. Quelques minutes après, alors que nous traversions la ville, une patrouille de la police irakienne nous a arrêtés. (...)

- Pourquoi prenez-vous des photos?

- Hein? Parce que j'en ai envie!

- Qu'est-ce que vous cherchez?

- Rien, on prend juste des photos.

Il a regardé les photos que j'avais enregistrées et tendu l'appareil à un autre officier, qui m'a dit:

- Pourquoi vous avez photographié le pont?

- Qu'est-ce qui ne va pas?

- Vous ne savez pas que les terroristes ont choisi ce pont comme cible plusieurs fois?

(...) En arrivant au poste de police, ils nous ont amenés directement à leur chef, qui était colonel. (...) Le colonel était gentil et nous a dit de nous asseoir. Le jeune officier qui nous avait amenés lui a raconté notre «cas». Il a dit «Ce n'est pas mon affaire. Emmène-les au quartier général.»

J'ai dit au jeune officier que nous étions pressés et qu'il pouvait effacer les photos. Il a répondu: « Non car comment savoir alors si vous n'êtes pas un terroriste?» (...) Là, mon père était à nouveau furieux.

- Vous combattez le terrorisme? Non, vous terrorisez les gens.

L'officier n'a rien répondu! Un militaire plus âgé passait. Nous lui avons expliqué l'histoire et il a pris l'appareil, il a regardé les photos et dit «OK, laisse-les partir»!! (...) En rentrant à Bagdad, j'ai remarqué que mon père fulminait encore et le lui ai dit. «Mais calme-toi, Papa! Pense à ce que ça aurait été du temps de Saddam.» «En ces temps-là tu n'aurais même pas osé prendre de photos dans les rues.» Il avait raison. Je n'ai plus pris de photos et tandis que j'examinais l'appareil pour voir s'il était endommagé, j'ai regardé les clichés pour voir si certains avaient été effacés et mon Dieu! comme j'étais content qu'ils n'aient pas remarqué ça! (on distingue un véhicule militaire, à gauche, dans la photo ci-dessus).

5. Iraq & Iraqi's

iraq-iraqis.blogspot.com

Georges Firas, ancien broker de Bagdad croque ses mésaventures.

2 juin: Plainte

Vendredi dernier, j'ai vendu ma vieille voiture à un ami qui veut l'utiliser comme taxi à côté de ses deux taxis personnels, ce qui est une bonne affaire ces temps-ci. Pendant que nous étions en train d'essayer la voiture, nous avons vu des hommes avec des insignes et des armes qui essayaient de barrer la route et des gens qui couraient. Nous nous sommes arrêtés et voulions demander à quelqu'un ce qui se passait, jusqu'à ce que nous ayons appris qu'une mine était posée sur le côté de la route... J'ai immédiatement sorti mon mobile et appelé ma mère à la maison pour lui dire d'ouvrir les fenêtres, de manière à ce que nous ne perdions pas les vitres dans l'explosion... Lorsque j'ai raccroché, mon ami m'a dit en riant: «Tu vois comme tout est normal. Une mine sur la route et tout ce que nous faisons, c'est d'appeler ta mère et de changer de route.» A ce moment-là, je lui ai répondu que c'était vrai et que peut-être une mère était en train d'appeler son petit garçon pour qu'il aille jouer loin de la mine ou un père en train d'appeler le chauffeur du bus scolaire de son enfant pour qu'il prenne un autre chemin. Tout cela nous a beaucoup fait rire. Mais le plus drôle, c'est que la mine n'a pas explosé et a pu être enlevée. |

Traduction: Véronique Moret




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