Cher Mister Darwin, A l’occasion du bicentenaire de votre naissance, le 12 février, permettez-moi de vous souhaiter un très bon anniversaire. Toute l’année, cela va être votre fête, à lire les catalogues de manifestations qui vont être organisées, non seulement dans votre pays d’origine, l’Angleterre, mais un peu partout dans le monde. Et si vous pouviez voir la pile de nouveaux livres qui vous sont consacrés: rien qu’en français, ils sont légion. Le monde des spécialistes des sciences du vivant s’est mobilisé pour vous porter aux nues car, comme me disait à votre propos un biologiste de mes amis il y a quelques jours: «C’est un maître!» Vous voyez la grande estime dans laquelle ces gens vous tiennent.
Ce n’est que justice. Vous seriez étonné de voir comme ils sont nombreux – encore aujourd’hui – à se revendiquer de vos travaux pour mener leurs recherches. A faire référence à votre œuvre, et notamment à votre ouvrage légendaire L’origine des espèces, publié il y a tout juste cent cinquante ans. Vous n’avez rien inventé, vous reprochent certains grincheux, comme si les idées novatrices devaient procéder de la génération spontanée. Là n’est pas la question. Vous avez su, comme nul autre, vous inspirer des travaux de vos illustres prédécesseurs et de vos collègues scientifiques de tous bords. Vous vous êtes aussi appuyé sur vos propres observations et sur tous les spécimens que vous aviez rapportés de votre long voyage autour du monde à bord du Beagle, et vous avez bouleversé les idées que l’on se faisait alors du vivant. Quelle intuition géniale! Quelle audace aussi que d’affirmer, au beau milieu du XIXe siècle, que tous les organismes descendent d’un ancêtre commun, qu’ils appartiennent tous à un grand arbre du vivant. Ou encore de prétendre, ce qui était plus hardi encore, qu’au sein d’une même espèce, les individus présentent des variations et qu’au cours de la «lutte pour la vie», les porteurs de certaines variantes sont plus aptes à survivre et à se reproduire. Je schématise vos lois de la sélection naturelle, dont vous avez fait le moteur de l’évolution. Ne m’en veuillez pas: c’est pour mieux souligner que vous avez été le premier à expliquer à la fois la prodigieuse diversité de la vie et son unité fondamentale.
Vous souvenez-vous du succès de votre Origine? Les 1250 exemplaires de la première édition vendus dès le premier jour; les traductions dans toutes les langues européennes et en japonais? Bien sûr, vous avez fait grincer quelques dents, parmi vos pairs et chez les pères de l’Eglise – on ne rompt pas impunément avec le finalisme qui régnait depuis deux mille ans; on ne remet pas en cause si facilement la place de l’homme dans la nature. A ce propos, vous n’êtes pas sans savoir que les polémiques ne se sont pas apaisées. Portant haut le flambeau du créationnisme, et de son avatar modernisé et pseudo-scientifique de «dessein intelligent», des fondamentalistes chrétiens et musulmans sont de plus en plus nombreux à vous interdire l’entrée des écoles.
Mais inutile de gâcher la fête. Laissons de côté ces querelles et revenons plutôt à vous. Et à vos théories qui ont laissé bien des questions sans réponses. Dommage que les écrits de Mendel sur les lois de l’hérédité, en 1866, vous aient échappé. Vous n’avez pas été le seul: les célèbres pois de ce fameux moine sont passés quasiment inaperçus et il a fallu attendre le début du XXe siècle pour qu’on les redécouvre. Votre étoile qui commençait à pâlir, avouez-le, n’en a retrouvé que plus de rayonnement. Elle n’a cessé de briller depuis, puisque, au cours des décennies suivantes, la découverte des gènes, de l’ADN, et de l’universalité du code génétique n’ont fait que confirmer votre vision. Vous avez dû être rempli d’aise en constatant que les rapides avancées de la biologie ne vous ont pas condamné à l’oubli. Bien au contraire. Vos successeurs ont élargi le cadre de vos théories, mais en ne cessant de s’appuyer sur elles. Ils ont réussi à faire la synthèse entre la sélection naturelle et la génétique, puis ils y ont intégré les connaissances acquises sur le développement embryonnaire. Aujourd’hui, d’autres songent à aller plus loin encore, en y incluant des dimensions culturelles. Ainsi va l’évolution… de la science.
Certes, comme tout maître à penser, vous avez toujours eu des disciples orthodoxes. Il y eut aussi des dissidents – tel le paléontologue et vulgarisateur Stephen J. Gould qui a pris ses distances avec vous, tout en se revendiquant malgré tout darwinien. Il y eut encore des détracteurs. Mais pour le plus grand nombre, vous restez celui qui a dessiné le schéma conceptuel sur lequel s’est bâtie la biologie moderne. Vous êtes une figure tutélaire.
Le resterez-vous ad vitam eternam? L’un de vos pairs du XXIe siècle a décrit récemment dans Nature deux scénarios qui pourraient bousculer vos vues: la découverte de formes de vie extraterrestres ou la création, de plus en plus probable, d’un organisme entièrement artificiel. Fini l’ancêtre commun: il y aurait là de quoi déraciner votre arbre de vie, disait-il, en précisant aussitôt que ces nouveaux êtres seraient malgré tout soumis aux lois de la sélection naturelle. Autant dire qu’il sera difficile de vous détrôner et de vous faire descendre du panthéon des grands scientifiques de l’Histoire. Vous pouvez reposer tranquille, Mister Darwin. Happy birthday.
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