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Psychologie
Boris Cyrulnik : «Une grande honte est un poison de l’âme»

Par Elisabeth Gordon - Mis en ligne le 03.11.2010 à 15:45

Dans son dernier ouvrage, «Mourir de dire. La honte», le neuropsychiatre français éclaire ce sentiment qui peut être très destructeur.

Neuropsychiatre français, Boris Cyrulnik est surtout connu pour avoir développé le concept de résilience, phénomène psychologique qui permet à un individu de «renaître de sa souffrance».

«UNE PERSONNE QUI A HONTE CONSIDÈRE QUE LE REGARD DE L’AUTRE EST CELUI D’UN PRÉDATEUR.» Boris Cyrulnik

Auteur de nombreux livres à succès, il consacre son dernier ouvrage à la honte, cet «étrange silence des blessés de l’âme».

S’appuyant sur les derniers acquis des neurosciences et de la psychologie, il émaille ses propos de nombreux cas concrets de personnes – dont certaines sont célèbres comme Romy Schneider ou Primo Levi – qui ont souffert de ce sentiment.

Dans un style vivant, parfois personnel et souvent émouvant, Boris Cyrulnik explore les diverses facettes de cette honte largement partagée, mais encore peu analysée.

Pourquoi vous êtes-vous soudain intéressé à la honte?

Tout le monde sait ce qu’est la honte, mais si les psychologues se sont beaucoup penchés sur la culpabilité, la honte n’a suscité jusqu’ici que très peu de réflexions et d’études cliniques.

J’ai décidé de travailler sur ce sentiment lorsque j’ai entendu un de mes collègues québécois expliquer que les principaux facteurs qui entravaient la résilience étaient l’isolement affectif, le non-sens et la honte.

Le sujet qui a honte, surtout à l’adolescence, se met en dehors du processus de socialisation.

Cela dit, avoir honte n’est pas toujours honteux. Vous écrivez même que cela peut avoir quelque chose de positif.

En effet, une petite honte est un facteur de morale. J’ai honte car je tiens compte de votre regard, donc de votre existence. Sans honte et sans culpabilité, nos rapports ne seraient que violence.

Un zeste de ces deux sentiments nous permet de coexister dans le respect mutuel et d’accepter les interdits qui structurent la socialisation.

La honte, écrivez-vous, peut durer deux heures ou toute une vie. Si elle s’installe elle peut gâcher l’existence.

Une grande honte est en effet un poison de l’âme. La personne dit alors souvent: «J’aurais voulu rentrer sous terre.» Elle considère que le regard de l’autre est celui d’un prédateur.

C’est un processus très destructeur, car il conduit à éviter les relations humaines, ce qui trouble fortement la socialisation et la résilience.

Quelles sont les principales causes de la honte?

Elles peuvent être très diverses. La biologie et la génétique peuvent intervenir: il existe des enfants anormalement sensibles. Il y a aussi des causes externes, qui peuvent être sociales – on retrouve notamment de la honte chez les peuples vaincus au cours d’une guerre – ou culturelles.

Ces dernières sont provoquées par des mythes ou des préjugés qui font du Juif une personne qui escroque tout le monde, d’un Arabe un fourbe qui plante un couteau dans le dos de ses amis, ou d’un Gitan un voleur de poules.

Ces causes extérieures rendent honteux ceux qui les intériorisent et leur donnent de l’importance.

Il y a aussi des facteurs affectifs, n’estce pas?

Il y a des causes familiales, comme un père écrasant, une mère méprisante, un frère ou une sœur dont le succès humilie celui qui ne réussit pas. Ce sont les plus efficaces car elles possèdent le pouvoir d’affecter le sujet.

Mais il y a aussi des causes intériorisées, telles celles qui affectent un enfant qui n’arrive pas à la hauteur de ses rêves qui sont d’ailleurs plutôt ceux de ses parents. Tous ces déterminants convergent pour déclencher la honte.

Et tout se complique car la personne n’ose pas parler de ce qui la trouble. Pourquoi?

Parce qu’elle craint la réaction de l’autre. Tous les gens qui ont eu des traumatismes ont du mal à en parler, car ils sentent qu’ils gênent les autres en racontant ce qu’ils ont subi et ils se sentent les gêner.

Les femmes agressées sexuellement éprouvent une injuste honte car elles savent que, en racontant ce qui leur est arrivé, elles vont provoquer l’embarras de l’auditeur et susciter chez lui un regard de dépréciation. Elles ne peuvent donc pas partager le récit.

Est-ce en parlant que l’on peut sortir de ce sentiment traumatisant?

Plutôt que «sortir», je préfère employer le terme de «s’affranchir» de la honte, car cela renvoie aux esclaves qui se sont affranchis et ont retrouvé leur liberté.

Pour ce faire, il faut en effet parler, car si on ne dit pas sa honte, on se coupe en deux; il existe une crypte en soi qui souffre en secret.

Mais on ne peut pas parler n’importe quand, n’importe comment, ni avec n’importe qui. Il faut se renforcer et rendre les autres capables d’entendre.

A ce sujet, vous accordez une grande influence à la famille et aux amis.

En effet, car une femme agressée qui est soutenue par sa famille, son mari ou sa culture, se remettra à vivre. Sinon, elle se retrouvera seule.

La honte peut parfois se transformer en fierté. Vous en citez un exemple dans votre livre.

Je cite en effet l’exemple de Giuseppe de La Roquette, un gendarme italien qui, avant la Deuxième Guerre mondiale, avait reçu l’ordre de tirer sur la foule en grève.

Il n’avait pas pu s’y résigner; il avait eu peur et avait souillé son pantalon, ce qui avait suscité chez sa fille un sentiment de honte de ce père peu glorieux.

Quarante ans plus tard, celle-ci est devenue historienne et elle a lu les lettres de gendarmes qui avaient tiré et qui avouaient que parfois, le soir, ils ne se sentaient pas bien.

Et tout à coup, elle a réalisé qu’elle devait être fière de son père qui avait refusé de tuer des innocents. Le sentiment peut donc varier en fonction du contexte culturel.

Vous avez mentionné les réflexions de votre collègue québécois pour expliquer pourquoi vous vous êtes penché sur la honte. Mais votre parcours personnel, et notamment votre expérience d’enfant juif resté seul pendant la guerre, explique aussi votre intérêt pour ce sujet, n’est-ce pas?

La référence au chercheur canadien était une réponse raisonnable, mais il y a aussi une réponse psychologique à votre question.

Il est vrai qu’à cause de mon enfance, j’ai éprouvé ce sentiment. J’avais perdu ma famille, je n’avais plus le droit d’aller à l’école, j’étais seul.

Et à la Libération, lorsque j’ai essayé de raconter ce que j’avais vécu, on m’a répondu: «Tu racontes de belles histoires!» Plus tard, j’ai pu parler mais avant, j’avais l’impression d’être amputé de ma personnalité.

Cela m’a motivé à me réparer et à me lancer dans des études de médecine. Mais aussi à chercher à comprendre le processus sur le plan théorique, de façon à pouvoir aider les autres à le surmonter.

Mourir de dire. La Honte. De Boris Cyrulnik. Editions Odile Jacob, 260 p.


Profil

Boris Cyrulnik

Né en 1937 à Bordeaux, le neuropsychiatre français, qui est aussi directeur d’enseignement à l’Université de Toulon, a publié de nombreux ouvrages qui ont remporté un grand succès. Notamment: «Un merveilleux malheur», «Les vilains petits canards» et, cette année, «Mourir de dire. La honte», tous trois chez Odile Jacob.

Boris Cyrulnik est l’invité du Grand Débat organisé par Payot Libraire, L’Hebdo et La Comédie-Genève, le 15 novembre à 19 h à la Comédie.




Tags: Boris Cyrulnik, Mourir de dire. La honte,

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