La première impression est celle d’un bouffon. Avec sa touffe de cheveux blonds en pagaille, ses costumes fréquemment troués et sa démarche pataude, Boris Johnson a l’air de ne pas trop savoir ce qu’il fait à la tête de cette métropole de 7 millions d’habitants. Mais les Londoniens l’adorent. «Quand il se promène en ville, tout le monde veut lui parler, du balayeur au lord, relève Daniel Ritterband, son chef de marketing, qui a codirigé sa campagne en 2008. C’est un artiste avec les mots, il sait toucher les gens, saisir leurs préoccupations et leur donner l’impression d’être un homme du peuple.»
Un paradoxe: celui que tout le monde appelle simplement «Boris» a été éduqué dans les écoles les plus prestigieuses du pays (Eton et Oxford), compte le roi George II parmi ses ancêtres et ponctue ses discours de citations en latin et en grec antique. «Mais on lui pardonne son élitisme parce qu’il a du charme et qu’il est drôle», note Rob Whitehead, le directeur adjoint du think tank Center for London, qui a travaillé pour lui à la mairie.
Humour irrévérencieux. Son sens de l’humour irrévérencieux est devenu sa principale marque de fabrique. «Si vous votez pour les conservateurs, votre voiture roulera plus vite et votre copine aura de plus gros seins», aime-t-il par exemple s’écrier. Ce côté amuseur de la nation, calculé ou non, lui a valu quelques gaffes mémorables. En 2007, alors qu’il est parlementaire, il s’en prend à Portsmouth, la décrivant comme «l’une des villes les plus déprimantes d’Angleterre, un endroit rempli de drogue, d’obésité, de losers et d’élus travaillistes». Cela lui vaut une sévère réprimande de la part de son parti.
Un passage peu glorieux à la Chambre des communes – il doit quitter son poste de ministre fantôme de la Culture en 2004 à cause de révélations sur une relation extraconjugale – ainsi que son manque d’intérêt pour le travail de fond, lui ont en outre valu une réputation de dilettante. Dans une biographie sans concession, la journaliste Sonia Purnell estime que Boris Johnson «semble changer d’avis plus souvent que d’habits, ce qui laisse entrevoir un certain vide idéologique. Personne ne sait vraiment ce qu’il pense.» Contrairement à la plupart des politiciens, il n’est pas animé par «l’urgence d’une mission à accomplir», mais par la simple quête du pouvoir, argumente t-elle.
Ce n’est pas entièrement vrai. Cet homme ambitieux est convaincu qu’il faut diminuer la taille de l’Etat, a une vision libérale de l’économie et «défend bec et ongles les intérêts de la City», note Rob Whitehead. «Il sait qu’une régulation défavorable aux banques pourrait les faire fuir vers Singapour ou Zurich, ce qui ferait perdre énormément d’argent à Londres», détaille Daniel Ritterband. Il a ainsi critiqué à plusieurs reprises l’impôt de 50% qui frappe les hauts revenus. A l’inverse, il décrit les protestataires du mouvement Occupy qui campent devant la cathédrale Saint-Paul comme des «hippies fornicateurs et fumeurs de joints».
Pour une société libérale. Sur les questions de société, le maire de 47 ans adopte en revanche une posture plus libérale que le tory de base, défendant les droits des homosexuels ou des couples pas mariés et même certaines positions normalement réservées à la gauche. «Il a soutenu une amnistie pour les immigrés clandestins et l’extension du salaire minimum», relève Daniel Ritterband. Mais le thème que le conservateur a le plus fortement marqué de son empreinte est le débat sur l’Union européenne. Ouvertement eurosceptique, il a entamé un long combat contre ce qu’il perçoit comme un super-Etat bureaucratique alors qu’il était correspondant à Bruxelles pour le Telegraph entre 1989 et 1994.
Contre le sauvetage de l’eurozone. Ses articles ont été décisifs pour modifier la perception de l’UE en Grande-Bretagne. «Boris n’a pas inventé l’euroscepticisme, mais il a fait de ce sujet jusque-là monopolisé par quelques vieux parlementaires de gauche une cause attrayante pour la droite», souligne Sonia Purnell. Il aurait notamment exacerbé les tensions au sein des conservateurs entre eurosceptiques et europhiles qui ont finalement mené à la chute de Margaret Thatcher en 1990 et à la victoire des travaillistes en 1997. Plus récemment, Boris Johnson s’est élevé contre le sauvetage de l’eurozone et a exigé un référendum sur le traité de Lisbonne. «Il est intimement convaincu que le Royaume-Uni doit pouvoir décider de son propre avenir, commente Daniel Ritterband. Il voit l’UE comme un marché unique, rien de plus.»
En accédant à la mairie de Londres en 2008, il se transforme «en défenseur acharné de la cause londonienne contre le gouvernement central», relève Rob Whitehead. Lorsque le chancelier de l’Echiquier George Osborne décide de couper 40% de ses budgets dans le cadre d’un programme d’austérité national, il se bat pour renverser la vapeur et engrange son plus grand succès en quatre ans de mandat. «Il a tenu bon et même fini par extraire 700 millions de livres supplémentaires du gouvernement», raconte son responsable des Transports Peter Hendy, cité dans l’ouvrage de Sonia Purnell. Cela lui a permis de lancer ce qu’il appelle «un programme quasi victorien d’investissement dans les transports publics», comprenant la réfection du métro et la construction d’une ligne rapide reliant la ville d’est en ouest (Crossrail).
Tactique gagnante. Il use de la même tactique pour les Jeux olympiques. «Il a très vite compris le potentiel que pouvaient représenter les JO pour la régénération de l’est de Londres», note Daniel Ritterband. Il a donc veillé à obtenir des fonds suffisants de la part du gouvernement central, tout en évitant les dépenses superflues. «Il a exigé que la compétition de badminton ait lieu à Wembley, au lieu de construire une nouvelle arène, ce qui a permis d’économiser 65 millions de livres», dit son chef du marketing.
L’autre grand projet qui lui tient à cœur est la construction d’un nouvel aéroport sur un îlot artificiel dans l’estuaire de la Tamise, pour décharger Heathrow. Il souhaite financer ce projet à 50 milliards de livres en faisant appel aux fonds souverains des pays du Golfe. «Il a raison d’empoigner ce problème, commente Rob Whitehead. Mais il s’en défausse en prônant l’érection d’un aéroport dans une autre circonscription que la sienne, plutôt que d’affronter les opposants à la construction d’une troisième piste d’atterrissage à Heathrow.»
Le maire a également investi beaucoup d’énergie dans une série de «projets de vanité sympathiques mais pas essentiels», juge-t-il. Il y a eu les «Boris bikes» inspirés des Vélib’ parisiens, le rétablissement des bus à deux étages d’antan, la tour ArcelorMittal sur le site des JO, un téléphérique pour relier les deux berges de la Tamise entre Greenwich et les Royal Docks et même un ponton flottant d’un kilomètre de long sur le fleuve. Ces initiatives coûteront très cher au contribuable et seraient en partie responsables de la hausse du prix des transports publics (+44% pour les billets de bus).
Second mandat en mai. Malgré cela, Boris Johnson semble assuré de remporter un second mandat en mai face à son prédécesseur Ken Livingstone, qui souhaite récupérer son poste. Les sondages lui donnent 54% des voix, contre 46% pour le travailliste. Dans la ceinture verte de Londres, là où résident les électeurs tories, il en obtiendrait même 61%.
Si Boris Johnson souhaite ardemment être réélu, il y a fort à parier que le premier ministre David Cameron y tienne tout autant. Cela lui permettrait de tenir à distance pendant quatre ans encore cet encombrant franc-tireur qui ne manque jamais une occasion de le contredire. Ces dernières années, il a successivement décrit l’un des concepts phare du premier ministre, la «société brisée», comme «une ânerie», demandé un référendum sur l’UE alors que David Cameron venait de s’engager à ne pas en organiser un, et dénoncé son projet de réduire les aides au logement – qui obligerait de nombreux Londoniens à quitter le centre-ville – comme une «tentative de nettoyage ethnique».
Mais la vraie rivalité s’exerce entre Boris Johnson et George Osborne, pressenti pour succéder à David Cameron après 2016. Arrivé au bout de son second mandat, le maire de Londres pourrait bien chercher à lui ravir la place. Comme à son habitude, le principal intéressé élude la question d’une pirouette humoristique: «Mes chances de devenir premier ministre sont à peu près aussi grandes que celles de trouver Elvis sur Mars ou de me réincarner en olive.»
Profil - Boris Johnson
1964 Naissance à New York. 1989-1994 Il est le correspondant à Bruxelles du Telegraph. 1999-2005 Rédaction en chef du Spectator. 2001-2008 Il représente la circonscription de Henley-on-Thames au Parlement britannique. 2004 Il est nommé ministre fantôme de la Culture, mais doit démissionner peu après suite à la révélation d’une aventure extraconjugale. 2005-2007 David Cameron le nomme ministre fantôme de l’Education supérieure. 2008 Il est élu à la mairie de Londres.
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