«Bottled Life»: la guerre de l'eau continue
Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 06.02.2012 à 17:19
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Le documentaire alémanique Bottled Life, dont j'ai déjà parlé dans les pages de L'Hebdo et sur ce blog, continue de faire parler de lui à coups de communiqués de presse interposés. Pour rappel, le réalisateur Urs Schnell et le journaliste Res Gehriger y montrent comment Nestlé est devenu le leader mondial de l'eau en bouteille, tout en remettant en question la philosophie du «creating shared values» (créer des valeurs partagées) prônée par le PDG Peter Brabeck. Profitant de son passage au Forum économique de Davos, celui-ci s'est exprimé dans les médias sur sa vision du marché de l'eau et sur ce Bottled Life qui dérange. Répondant à mon rédacteur en chef, il a notamment affirmé dans une interview accordée à L'Hebdo que «l’eau en bouteille ne représente que 0,0009% de la consommation mondial», bottant ainsi en touche une question sur les critiques émises par Urs Schnell et Res Gehriger. Ce qui a poussé le réalisateur a réagir dans un texte qu'il a intitulé Une sacrée prestation et que je vous propose ici dans son intégralité.«Le président du conseil d’administration de Nestlé Peter Brabeck s’est longuement exprimé au sujet du film Bottled Life. Sans pour autant l’avoir vu. Ses réponses dans les médias sont d’ordre général, et connues depuis longtemps déjà. Brabeck revient sur des déclarations que l’on trouve aussi dans le film. Par exemple que Nestlé Waters n’utilise que 0,0009 % de l’ensemble de l’eau douce de la planète. C’est possible. Mais pour les régions concernées, cela représente des quantités gigantesques: presque 4 milliards de litres par année uniquement dans l’Etat du Maine aux Etats-Unis, et environ autant dans la province aride du Pendjab au Pakistan. Dans ces régions, la quantité globale de l'eau que Nestlé pompe à travers le monde n’intéresse personne.Le président de Nestlé ne dit absolument rien à propos des faits évoqués dans le film:Pas un mot sur le combat de Nestlé pour acquérir des sources aux USA. Nestlé produit de l’eau en bouteille dans quinze Etats fédéraux et domine le marché. Dans nombre de ces Etats, la multinationale exerce une pression sur de petites communes et des groupes de citoyens, de la Californie au Maine, en passant par le Colorado, le Wisconsin et le Michigan. Nestlé n’hésite pas à passer par toutes les instances juridiques pour se frayer un chemin vers les sources d’eau. Conjointement, Nestlé prétend être un bon partenaire local.Pas un mot sur les déclarations trompeuses que Peter Brabeck publie sur le site internet de Nestlé. Exemple: Nestlé a terminé son engagement humanitaire dans un camp de réfugiés dans l’Est de l’Ethiopie en 2005. Depuis le départ de Nestlé, l’entretien de l’installation s’avère difficile et les réfugiés souffrent parfois d’une pénurie d’eau. En 2007, Nestlé a téléchargé sur son site Internet une vidéo de propagande dans laquelle Peter Brabeck parle d’un engagement à long terme en Ethiopie: «...Afin que les habitants de cette région aient accès à de l’eau propres pour de nombreuses années encore.» C’est ici une notion de long terme qui s’est littéralement volatilisée dans cette région aride.Pas un mot sur le fait que Nestlé a ignoré une pétition sur l’eau déposée par des habitants résidant à deux pas de la fabrique de Sheikhupura au Pakistan. Dans cette pétition, les habitants du village demandaient d’avoir accès à l’eau propre que la fabrique de Nestlé puise par millions de litres dans des nappes phréatiques à une profondeur de 100 metres. Dans une région notamment semi-aride. Nestlé vend cette eau dans de nombreuses régions du Pakistan et en livre même en Afghanistan.Pas un mot sur l’étude de l’impact sur l’environnement que Nestlé a dû faire lorsque sa fabrique de Sheikhupura a décidé d’augmenter sa production d’eau en bouteille. Que ressort-il de cette étude? Vous trouverez ici nos questions concrètes à Nestlé (en allemand).Encore quelques mots à titre de conclusion provisoire. Dans le SonntagsBlick, Peter Brabeck affirme: «Je n’ai jamais dit que l’eau devait avoir un prix.» Dans la NZZ du 23 mars 2008, il dit en revanche le contraire: «L’eau doit avoir un prix.» Que faut-il croire à présent ?Si l’eau avait un prix, on en économiserait plus. C’était en substance le message de Brabeck à l’époque. Aujourd’hui, cette déclaration lui est apparemment devenue désagréable à l’oreille. Car Bottled Life démontre comment Nestlé profite du fait que l’eau n'a pas de prix. Par exemple dans le Maine où Nestlé Waters pompe de l’eau gratuitement ou presque, pour la mettre en bouteille et la vendre à prix d’or sur toute la côte Est des Etats-Unis.»Voici pour le communiqué d'Urs Schnell, avec lequel Peter Brabeck et les cadres de Nestlé refusent de débattre. Mais dans ses communiqués, la société basée à Vevey continue de clamer que «le film énonce des contre-vérités et manque d'objectivité» et que la branche Nestlé Waters «s'est toujours engagé à gérer les resssources de l'eau de manière responsable». Pour appuyer ses propos, Nestlé Waters a décidé de répondre aux questions des internautes sur une page ouverte pour l'occasion. Alors, dialogue de sourds ou vrai débat?Si la problèmatique est complexe, force est de constater que certaines affirmations du géant de l'agro-alimentaire ne sont guère convaincantes - et difficiles à vérifier - lorsque l'on sait que Nestlé Waters génère des bénéfices mirobolants alors que dans le monde, l'eau polluée tue chaque jour plus d'enfants que le Sida, les guerres, les accidents et la malaria réunis - une effarante réalité que souligne dans Bottled Life Maude Barlow, ancienne conseillère en chef des Nations unies pour les questions de l'eau.
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