ARCHIVES
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HOME > ARCHIVES >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

BOWIE

Mis en ligne le 06.06.2002 à 00:00

La star anglaise tire un trait sur deux décennies d'errance musicale et sort un nouvel album dense et enflammé. Interview exclusive.

L'Hebdo; 2002-06-06

BOWIE

La star anglaise tire un trait sur deux décennies d'errance musicale et sort un nouvel album dense et enflammé. Interview exclusive.

Retour vers le futur par Michel Masserey, New York

Un salon baigné de lumière. Assis sur le sofa de lin mastic, David Bowie sourit, affable et élégant. L'homme n'a pas changé. Son physique svelte et nerveux ne trahit pas une cinquantaine affirmée et équilibrée. L'harmonie, un terme qui correspond bien à la star du rock. Tout est en accord, de la chevelure mi-court couleur sable, comme assortie au pantalon de survêtement, au haut bleu ciel qui sied bien aux yeux pers. Dans cette salle au design très épuré, David Bowie rayonne et se confie avec une bonhomie surprenante. Voilà plusieurs semaines qu'il alterne les séances d'interviews et les répétitions dans un club de Manhattan. L'homme s'apprête à partir en tournée, défendre son nouvel album «Heathen». Un disque dense et riche qui rompt avec près de vingt ans d'égarement artistique. Son tour du monde passera par le Festival de Montreux. Les tickets de ce seul concert suisse (qui affiche complet) se sont vendus en quelques heures à peine. Trente ans après l'irruption glam de Ziggy Stardust, l'un des personnages mythiques créés par l'artiste, Bowie continue de fasciner les foules. Idole des anciens rebelles des années 70, il fut l'un des hérauts du mouvement punk et new wave avant de hanter aujourd'hui les consoles de jeux vidéo. Son visage de dandy émacié et cloné donne vie à un personnage culte d'«Omikron: The Nomade Soul». Passionné par les nouveaux médias, l'artiste anglais a été un des premiers rockers à investir internet, transformant son site personnel en un véritable club pour fans. C'est que Bowie, plus peut-être que n'importe quel artiste du business musical, entretient une relation particulière avec son public. Son statut de précurseur, sa capacité de renouvellement, son goût pour l'expérimentation en font un artiste foncièrement moderne. Un artiste en éveil qui goûte l'échange. La preuve.

Voilà plus de trente ans que vous enregistrez des albums. Comment jugez-vous le marché du disque. En quoi a-t-il changé?

Le business musical poursuit d'autres buts qu'à l'époque où j'ai commencé ma carrière. L'idée même de développer un parcours d'artiste sur le long terme est aujourd'hui dépassée. Le modèle dans le monde de la musique est devenu celui de Hollywood: un album comme un film doit être tout de suite rentable. S'il ne touche pas son public lors de la première semaine, les efforts de la maison de disques se concentrent immédiatement sur un autre artiste. Ce système fragilise les véritables artistes qui n'ont plus le temps de se découvrir progressivement et d'expérimenter. Aujourd'hui, le but visé par la plupart des chanteurs et musiciens sous contrat est soit la richesse, soit la célébrité. Si vous observez bien l'univers musical, vous ne voyez quasi plus d'artiste réellement évoluer ou explorer au fil des albums de nouveaux territoires. Heureusement, il y a des exceptions comme Mercury Rev, Grandaddy ou Lambchop.

Des groupes qui réussissent avant tout en Europe...

Absolument. L'Amérique tue ses meilleurs groupes. Prenez par exemple les Pixies (dont Bowie reprend le titre «Cactus» dans son nouvel album, ndlr). Ils jouaient en Europe dans de grands festivals et remplissaient à peine de petites salles aux Etats-Unis. Et lorsque le phénomène Nirvana est apparu, il n'y a soudain plus eu de place pour un autre son. Tout l'underground a été laminé et standardisé dans les années 90.

Comment avez-vous vécu cette période?

Je me suis éloigné du business musical. J'ai surfé de maison de disques en maison de disques. Chacune voulait de moi que je réanime un de mes personnages passés. Sauf Virgin qui vivait une très grave crise. Par chance, j'ai pu les quitter en emportant de quoi enregistrer deux albums. Je suis très prolifique et cela devient un véritable problème. Dans les années 70, il m'est arrivé de publier trois albums par an sans épuiser mon inspiration. Aujourd'hui, les maisons de disques demandent aux artistes d'attendre jusqu'à trois ans avant de mettre sur le marché un nouvel album. Pourquoi? Parce qu'elles veulent exploiter un filon jusqu'au bout, lancer plusieurs singles, une compilation, que sais-je? J'ai aujourd'hui 55 ans et je ne veux pas me brider sans raison.

Quasi chacun de vos albums explore un univers très cohérent. Qu'en est-il avec «Heathen»?

Cet album est plutôt autobiographique. C'est une oeuvre de «faction», un mélange de fiction et de facts. Il reflète bien mes peurs et mes questions sur le monde. «Heathen» est sans doute l'un des albums les plus directs que j'aie composés. La naissance de ma fille a joué un rôle important. Lorsque vous êtes soudain responsable d'un petit être, le regard que vous portez sur le monde change. Je me suis beaucoup posé de questions sur ma responsabilité de père. La période que nous vivons est profondément déprimante. Nous sommes bien loin de l'image de l'an 2000 que nous élaborions dans les années 70 et 80. «Heathen» est baigné dans cette atmosphère d'anxiété, même si sa création remonte à l'avant-11 septembre.

«Heathen» frappe par sa profondeur, par sa flamboyance. J'ai lu que vous aviez beaucoup écouté Richard Strauss ces dernières années. Faut-il y lire une influence?

J'allais en parler. J'ai toujours été un grand amateur de Richard Strauss que j'ai découvert grâce à Stanley Kubrick et à «2001: l'odyssée de l'espace». La bande son m'avait fasciné. J'ai alors acheté quasi tous les enregistrements du compositeur allemand, et je suis tombé sur les «Quatre derniers Lieder» qu'il a composés lorsqu'il avait un peu plus de quatre-vingts ans. L'âge venant, ces chants me hantent avec plus d'insistance. Sa vision de la mort me touche plus profondément. Je voulais que «Heathen» touche à sa manière à cette gravité, notamment dans les morceaux qui ouvrent et clôturent l'album. Les lieder de Strauss ont éclairé ces compositions même si tant musicalement que lyriquement l'influence n'est pas directe.

Le son général de l'album est très direct, la voix très proche. Vouliez-vous ainsi vous distancier de votre dernier album plutôt léché?

Nous ne voulions pas d'un habillage trop poli. Comment vous dire... nous voulions développer un univers sonore comme «home made», amateur dans le sens noble du terme. J'entends par amateur le fait de créer par pur plaisir et non par simple souci de coller à l'air du temps. Je pense que j'avais un peu oublié cette dimension artistique. Je ne voulais tout simplement plus quitter le studio. Tout coulait de source, mon écriture n'a jamais été aussi limpide. Je pense que j'écrirai sans doute mes meilleures chansons dans les prochaines années.

Vous avez été un des premiers artistes à vous passionner pour internet. Quel bilan tirez-vous de votre expérience et comment jugez-vous le développement du web?

Je pense qu'il est heureux que les gens se soient intéressés si rapidement à internet. Cela a permis de faire le tri entre les passionnés et les opportunistes qui voulaient simplement s'enrichir en trompant les utilisateurs. Internet m'a permis d'accéder à un nouveau public, grâce à mon site et à ceux d'artistes comme Suede, Smashing Pumpkins ou Nine Inch Nails. Des musiciens qui m'ont régulièrement cité parmi leurs influences majeures.

Vous avez longtemps vécu en Suisse. Quel souvenir en gardez-vous?

Je suis de loin ce qui s'y passe. J'entends des rumeurs, trop de rumeurs. Vous avez rejoint les Nations Unies. Je me demande combien de temps vous allez rester une île. Vous êtes vraiment incroyables. (Rires.) Soyons sérieux. Mes sentiments pour la Suisse sont très profonds. J'y ai passé des années fantastiques, très apaisées après une décennie d'excès. A l'époque, j'étais encore célibataire et je voulais trouver un endroit pour vivre seul avec mon fils. Cette quiétude nous a permis de nous retrouver. Nous avons appris à skier ensemble. Ce sont des détails, me direz-vous, mais cela a nourri ma relation de père. C'est irremplaçable. La Suisse m'a aussi permis de découvrir l'art brut, cela a eu un impact très fort sur ma vie, sur ma création. Je me rappelle avoir amené Brian Eno au musée lausannois et y avoir passé des heures à admirer les oeuvres, à réfléchir au processus de création et aux frontières qu'un artiste est prêt à franchir dans sa quête. Mi. M.

David Bowie en concert. Montreux Jazz Festival. Auditorium Stravinsky. je 18 juillet, 20 h 30.

Un album inspiré

A vrai dire, on n'y croyait plus. Au bout de près de vingt ans d'errance, de bides indignes (la pitoyable aventure de Tin Machine) et de projets musicaux insipides, Bowie renaît. Plusieurs explications à ce retour. Tout d'abord la naissance de sa fille Alexandria. Un événement qui a paradoxalement fragilisé l'artiste, l'amenant à explorer ses peurs et ses passions. Autre facteur, majeur celui-ci: l'association avec Tony Visconti, le producteur fétiche de Bowie. Architecte des années fastes de l'Anglais, de la décennie flamboyante des seventies, Visconti a réanimé la flamme, poussant la star à expérimenter, mais sans tomber dans l'écueil de l'expressionnisme toc d'albums tels «Outside» ou la jungle poussive de «Earthling». Le nouvel album de Bowie réveille les fantômes des années septante. Enregistré dans un studio de la campagne new-yorkaise, «Heathen» alterne compositions d'obédience post-glam et titres lyriques dans la lignée sépulcrale de «Heroes». Dense et véritablement nerveux, cet album met en valeur le timbre modulé d'un Bowie inspiré. Qu'elle survole des brûlots rock comme «Cactus», des titres post-pop tels «Better Future» ou «I took a Trip on a Gemini Spaceship» ou des plages ambient pop hypnotiques (les splendides «5:15 The Angels have gone» et «Heathen»), la voix du chanteur frappe par sa maturité, par sa force et son incroyable pouvoir évocateur. Album finement produit, «Heathen» s'avère un retour vers le futur inédit, une exploration fascinante des angoisses d'un dandy éternel.

«Heathen». Columbia, distr. Sony.

1998

2000

2000

2000

2002

2002

DAVID BOWIE Le champion de la métamorphose: six relookages en quatre ans.

Le triptyque d'une décennie flamboyante Ziggy Stardust (1972)

1972 compte parmi les année fastes dans la carrière de David Bowie. A peine a-t-il terminé son album «Hunky Dory», brillant exercice de songwriting où l'artiste anglais rend à sa manière hommage à Bob Dylan, qu'il s'embarque dans un concept album devenu un des classiques du glam rock. «The Rise and Fall of Ziggy Stardust» suit la trajectoire d'une rock star androgyne et décadente dans un univers futuriste violent et apocalyptique. Epaulé par le guitariste-culte Mick Ronson, David Bowie construit un opéra rock sulfureux. Flamboyant et métallique, cet album qui élevera Bowie au rang de star comporte des hymnes énergiques et baroques tels «Ziggy Stardust» ou «Moonage Daydream», mais aussi des compositions plus lyriques et expressionnistes. Trente ans après sa publication, des titres enflammés comme «Five Years» ou «Rock'n Roll Suicide» gardent intacte leur séduction vénéneuse. Disque mythique, «The Rise and Fall of Ziggy Stardust» a inspiré l'univers tant visuel que sonore du punk.

Low (1977)

Après l'aventure glam, puis la plongée dans la musique black américaine et la cocaïne, Bowie se retire à Berlin avec son complice Brian Eno, ex-clavier de Roxy Music. Ensemble, ils se lancent dans la composition d'une trilogie musicale futuriste. Premier volet de cette oeuvre maîtresse de l'histoire du rock, «Low» comporte deux facettes, l'une vocale et post-funk aligne des compositions courtes et robotiques, traversées de sonorités électroniques menaçantes. L'autre, instrumentale et expérimentale, étend de longues plages sonores hantées par l'ambiance délétère de Berlin. L'ombre de la Shoah, des cabarets décadents et du fascisme plane sur ce disque lancinant et déroutant. Chef-d'oeuvre visionnaire de l'artiste, «Low» lance les bases de la new wave et de l'electronica. L'audace dans l'exploration sonore, la force expressive des dérives expérimentales pilotées par un Brian Eno omniprésent, impriment à cet album une étrangeté sublime et glacée. «Low» est un diamant noir.

Heroes (1977)

Deuxième pan de la trilogie berlinoise, «Heroes» poursuit le travail d'expérimentation initié sur «Low». Plus accessible et ouvert, «Heroes» réconcilie Bowie avec le grand public. La guitare de Robert Fripp électrise l'univers sonore dérangé de l'artiste, dynamisant des compositions explorant tant la soul, le rock que le funk arabisant. Comme à son habitude, Bowie s'essaie à tous les genres musicaux avec une classe inégalée. Album double, vocal et instrumental, «Heroes» est illuminé par le tube éponyme. Une composition hallucinante de lyrisme et d'audace sonore qui compte parmi les plus émouvantes chansons d'amour. Au summum de son inspiration, Bowie séduit tant les hit-parades que les milieux arty. Son écriture influencée par la technique du cut-up chère à William Burroughs, son talent dans le design sonore distinguent alors l'artiste de la plupart des artistes des années 70. Grâce à Lou Reed, à Roxy Music et surtout à Bowie, le rock devient enfin un art adulte, présentant le reflet déformé d'un monde en pleine mutation.

Ces trois albums sont édités par EMI.




Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page




Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.