En 1964, l’Américain Richard Serra, qui est alors peintre, arrive à Paris avec une bourse de l’Université Yale. Il a 25 ans, fréquente les grandes expositions, découvre Manet, rencontre Giacometti, mais surtout s’en va dessiner dans l’atelier de Brancusi (décédé en 1957) reconstitué à l’époque au Musée national d’art moderne.
Cette dernière expérience sera pour lui capitale. «C’est là, racontera-t-il par la suite, que s’est produit mon passage vers la sculpture. (…) Ce qui m’intéressait chez Brancusi, c’est comment il pouvait concevoir un volume avec une ligne sur le bord, en somme l’importance du dessin dans la sculpture.»
Brancusi, c’est le fameux Baiser, la Colonne sans fin et sa sérialité qui préfigure le minimal art, ces magnifiques têtes ovoïdes baptisées Muses ou ces oiseaux plume ramenant la forme à son essence. Bien qu’il soit toujours resté attaché à la figure, cet artiste – né en 1876 en Roumanie, arrivé en 1904 à Paris où il travailla toute sa vie – a réellement posé les fondements de la sculpture abstraite.
Il s’est intéressé aux rapports entre l’œuvre et son socle qui avec lui devient à son tour sculpture. Il a utilisé des objets trouvés, multiplié les variantes autour d’un même thème, joué avec les différents matériaux et leurs reflets développant entre l’œuere, le spectateur et l’environnement un dialogue riche et aventureux.
Encouragé par la radicalité exemplaire de cette œuvre, Serra va développer dans son sillage les fondements d’une sculpture résolument contemporaine. Utilisant le caoutchouc ou le plomb, il laisse les matériaux définir eux-mêmes la forme de l’œuvre par leur propre poids.
Il travaille ensuite sur les masses, les équilibres et les tensions, créant des assemblages de plus en plus monumentaux de lourdes plaques d’acier juxtaposées ou superposées qui donnent l’impression de pouvoir, en tout temps, s’effondrer comme des châteaux de cartes.
Installées en plein air, d’autres de ses créations dessinent dans l’espace public de grands arcs ou des labyrinthes feuilletés fixés dans un ordre qui, toujours, semble au bord de la rupture. Respiration indispensable, le vide fait aussi partie intégrante de la pièce au même titre que la circulation du spectateur littéralement hypnotisé tout à la fois par le poids et la paradoxale légèreté de ces sculptures.
Cinquante ans après la première «rencontre» parisienne, la Fondation Beyeler organise un nouveau face-à-face entre ces deux géants de l’art du XXe siècle. Conçue par Oliver Dick, cette exposition, que l’on peut aussi aborder comme deux minirétrospectives, tient à la fois de la folie et du petit miracle.
Aux problèmes de logistique – certaines pièces pèsent plusieurs dizaines de tonnes – s’ajoutent la difficulté d’obtenir les prêts et bien sûr le coût de l’opération. Il faut aussi faire entrer en résonance deux mondes d’échelles extrêmement différentes dont les affinités, bien que réelles et profondes, demandent toutefois à être patiemment démasquées par le corps autant que par l’esprit.
Bâle. Constantin Brancusi & Richard Serra. Du 22 mai au 21 août. Fondation Beyeler. www.fondationbeyeler.ch
"Fernando Pessoa" de Richard Serra

2007/08, acier résistant aux intempéries, 300 x 900,4 x 20,3 cm.
Réalisée 100 ans après Le baiser, cette œuvre monumentale, à la fois minimale et dense, occupe, jusqu’à fin août, le foyer de la Fondation Beyeler. Avec ses plus de 40 tonnes et ses 9 mètres de long, elle ouvre et clôt l’exposition de façon magistrale, engageant d’emblée le visiteur à s’investir dans une appréhension à la fois émotionnelle et physique du parcours.
En dépit de sa masse et de sa silhouette imposante, Fernando Pessoa peut, selon le point de vue, paraître presque vulnérable et sans poids, comme habitée d’une inattendue transcendance. Hommage au grand écrivain portugais et à son Livre de l’intranquillité que Serra lisait à l’époque où il a conçu la pièce, le titre de cette œuvre rappelle les affinités du sculpteur avec la littérature.
Il serait en revanche hasardeux d’y chercher des clés ou un sens caché. Fernando Pessoa, comme toutes les œuvres de Richard Serra, ne renvoie à rien d’autre qu’à elle-même et à sa propre matérialité.
"Le Baiser" de Constantin Brancusi

1907-08, plâtre, 28 x 26 x 21, 5 cm.
Le sujet fait bien sûr penser à Rodin dont Brancusi subit brièvement l’influence à ses débuts et dont il se démarque en cherchant, à travers la taille directe de la pierre, à transcrire l’idée plus que la ressemblance. Marquant une rupture dans sa démarche, ce Baiser témoigne en effet du souci de l’artiste d’élaborer une nouvelle réalité plastique à partir d’une simplification des formes qui entretient des liens évidents avec l’art primitif.
Le couple des amants n’est plus qu’un bloc dont émergent des bras enserrant des corps différenciés seulement par le traitement des cheveux et le sein à peine apparent de la femme. Certains par ailleurs y ont vu «une métaphore de l’artiste face à sa matière». Entre 1907 et 1938, Brancusi a créé un grand nombre de variantes du Baiser, dont un monument funéraire en 1910 ou, la Porte du baiser réalisée en 1938 à Târgu Jiu en Roumanie.
A la Fondation Beyeler, le commissaire Oliver Wick a choisi ce thème pour nous introduire à l’art de Brancusi. Il lui consacre une salle entière, la première, qui regroupe quatre versions d’époques, de formes et de matériaux différents.
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