Il faut sauver le soldat mariage! Sous prétexte que dans «mariage d’amour», il y a «amour», 100% des couples mariés pensent que passion doit rimer avec toujours, et du coup quasi 50% divorcent dès que l’ombre de l’ennui plane sur leur quotidien.
Depuis que les priorités se sont inversées, que l’inclination a remplacé l’intérêt et la raison, que de «l’école du renoncement», le mariage est devenu «le jardin du bonheur», les ambitions démesurées que nous exigeons du mariage sont en train de nous perdre.
L’essayiste et romancier Pascal Bruckner, spécialiste de l’évolution des sentiments depuis Le nouveau désordre amoureux, écrit avec Alain Finkielkraut, en 1977, met le doigt sur une question qui hante les alcôves domestiques, les tribunaux et les cabinets des thérapeutes de couple depuis trois bonnes décennies: Le mariage d’amour a-t-il échoué?
Question paradoxale: au moment où la liberté amoureuse exerce sa séduction sur une partie des sociétés traditionnelles et que gays et lesbiennes souhaitent avoir accès au mariage, celui-ci connaît en Occident une crise de légitimité sans précédent.
«Avant, constate Bruckner, il était accusé de tous les maux: inégalitaire, despotique, il réduisait la femme à un bien mobilier, entraînait dans son sillage adultère et prostitution.
Sous la forme contemporaine (...), il crée de nouveaux fléaux sans annuler les anciens: ni le plaisir mercenaire ni l’infidélité ne disparaissent, alors même que les divorces explosent et que le célibat s’étend. (...) Le XXe siècle avait émancipé les coeurs et les corps dans un souci d’harmonie; il en résulte un surcroît de discorde. Que s’est-il passé?»
Divorce. C’est qu’entre deux il y a eu le divorce, dont l’histoire remonte aux réformateurs des Lumières – avec notamment Helvétius qui propose le mariage à l’essai pour trois ans - qui déjà souhaitaient «privilégier l’affection réciproque, en finir avec le tabou de la virginité et faciliter la séparation des époux mal accordés».
Balzac, puis Fourier, Stendhal, Hugo, Léon Blum, reprendront le relais. Le divorce proprement dit est institué en France en 1792, aboli en 1816, puis rétabli en 1884.
Et ce fameux divorce n’est pas seulement «l’accident malheureux du mariage» mais son «axe central », puisqu’il en fait un destin choisi au lieu d’une prison subie. Et quel destin choisi! Dans la bonne volonté des révolutionnaires de 1792 déjà, il n’y avait pas que l’ambition de corriger les malheurs de la vie conjugale, il y avait aussi une vision lyrique du sentiment, lequel devait réconcilier l’intérêt, la vertu et le bonheur.
En 1792, le citoyen Cailly s’exclame à l’Assemblée nationale: «Le divorce rendra au mariage sa dignité. Il écartera le scandale des séparations. Il tarira la source des haines; il leur fera succéder l’amour et la paix.»
C’est peu dire que ces prévisions optimistes ont été démenties... Le succès du divorce dans nos pays ressemble moins à un rééquilibrage qu’à un raz-de-marée. «Pourquoi un grand rêve tournet-il à la banqueroute de l’institution qu’il était censé protéger? »
Dictature du sentiment. Nous sommes passés d’un dogme à l’autre. En 1884, Friedrich Engels écrit dans Des origines de la famille et de la propriété: «Si le mariage fondé sur l’amour est le seul moral, seul l’est aussi le mariage où l’amour persiste.»
Phrase «décisive», pour Bruckner, qui y voit les prémices de la dictature du sentiment . «On ne conseille pas aux conjoints de s’accorder, on leur intime l’ordre de s’adorer!». Il place le roi Edouard VIII, qui préféra l’amour avec Wallis Simpson au trône, en héros mondain de ce bouleversement des valeurs.
Résultat: en ayant voulu confondre l’amour et le mariage, nous vénérons l’amour parfait à la façon d’une divinité. Il est devenu, comme le bonheur, «l’alpha et l’oméga» de nos sociétés occidentales.
«Nos couples ne meurent pas d’égoïsme ou de matérialisme, ils meurent d’un héroïsme fatal, d’une trop vaste idée d’eux-mêmes. (...)
Chaque femme se doit d’être à la fois maman, putain, amie et battante; chaque homme père, amant, mari et gagneur: gare à ceux qui ne remplissent pas ces conditions. (...) Le couple fait naufrage comme une barque surchargée (...). Pitié pour lui!»
La moindre chute de tension est vécue comme un fiasco. Du coup, par corollaire, notre société a vu naître une épidémie de ruptures et de rencontres et nous voilà volages «par goût de l’absolu, parce que nous attendons tout de l’amour, devenu la forme laïque du Salut.»
Enseigner l’amour? Dans Le paradoxe amoureux, paru en 2009, Pascal Bruckner analysait déjà le résultat de 40 ans de libération sexuelle. «Comment l’amour qui attache peut-il s’accommoder de la liberté qui sépare?», demandait-il déjà.
Le mariage d’amour a-t-il échoué peut ainsi se lire comme un complément au Paradoxe amoureux, un zoom sur le lieu où se cristallisent souffrances et malentendus.
Livre de philosophe et d’écrivain, essai d’une belle acuité, écrit avec élégance et lyrisme, ce n’est pas un livre de psy: inutile de chercher un mode d’emploi.
Bruckner fustige au passage le marché des cliniques pour couples brisés: «Faisant commerce du désaccord, les spécialistes, coachs, thérapeutes, (...) nous revendent souvent fort cher des recettes qui étaient celles de la sagesse populaire (...).»
Qu’on se rassure: si cet amoureux de l’amour pose la question, c’est pour mieux y répondre non: le mariage d’amour n’a pas échoué.
«Il y a plusieurs manières d’affectionner, également légitimes (...). Le couple, c’està-dire le plaisir d’être ensemble, de construire un monde commun à deux, s’accommode de nombreuses variations (...).
Nulle nécessité de s’adorer au sens canonique du terme pour vivre côte à côte; il suffit de s’apprécier, de partager les mêmes goûts, de chercher tout le bonheur possible à partir d’une coexistence harmonieuse. »
Appelant à une certaine «douceur de vivre», Bruckner plaide coupable: «Nous avons libéré l’amour, il s’agit de l’enseigner, dans sa richesse, ses finesses à une jeunesse gangrenée par le double discours du romantisme de pacotille et du film X.» A chaque génération ses maîtres, à chaque jeunesse ses combats.
Profil
Pascal Bruckner

Né à Paris en 1948, romancier et essayiste, il fait date en 1977 avec Le nouveau désordre amoureux, écrit avec Alain Finkielkraut, une critique de la libération sexuelle de Mai 68, auquel Le paradoxe amoureux fait écho en 2009.
Tags: Pascal Bruckner, Le mariage d'amour a-t-il échoué ?, couple, relation durable,
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