En 1970, For Your Pleasure, second album de Roxy Music, a électrochoqué une génération. La bombe sexuelle de la pochette produisait un drôle d’effet sur les adolescents. L’accoutrement des musiciens les laissait pantois. Bryan Ferry, Phil Manzanera, Andy Mackay, Brian Eno et Paul Thompson portaient des combinaisons flashy dénichées dans une boutique martienne.
«F. SCOTT FITZGERALD EST NATURELLEMENT UNE DE MES GRANDES INFLUENCES. SA MAGNIFIQUE FRAGILITÉ, SES DESCRIPTIONS SI BELLES...» Bryan Ferry
Enfin, il y avait la musique. Kitsch et expérimentale, mêlant pulsion rock’n’rollienne, trémolos mélodramatiques et synthétiseurs, elle fusionnait les fastes du vieil Hollywood et les néons de la science-fiction. Ô splendeur du glam rock, «tous ces moments perdus dans l’enchantement qui ne reviendront jamais...».
Quarante ans ont passé. Roxy Music joue au Montreux Jazz Festival et Bryan Ferry en profite pour présenter son treizième album solo, Olympia. Chaleureux, le regard extraordinairement clair, toujours svelte sous la chemise monogrammée, le chanteur porte beau ses 65 ans. Il se sent chez lui dans le luxe du Montreux Palace, où il a séjourné en 1976 quand Nabokov y vivait.
Homme de goût, Bryan Ferry aime passionnément les femmes, ses belles inspiratrices, et confesse, amusé, s’être toujours senti auprès d’elles comme Ulysse affrontant les sirènes.
L’amour toujours. A propos de sirène, Kate Moss, plus glamoureuse que jamais, s’abandonne sur la pochette d’Olympia, ce vademecum du sentiment amoureux. Bryan Ferry a-t-il jamais écrit une chanson qui ne soit une chanson d’amour? Il doit réfléchir un instant pour trouver deux exceptions, Virginia Plains et Do the Strand. «C’est honteux de ne pas en avoir écrit davantage. Les chansons d’amour, j’ai l’impression que c’est aussi facile que d’aller au supermarché...»
Le fantôme des anciennes fêtes hante Olympia. Empreintes de sublime lassitude existentielle, drapées de mélodies somptueuses, les chansons font le tour du monde des nuits blanches et des lumières tango, quand shakers et maracas pulsent à l’unisson, menant jusqu’aux aubes pâles comme un Black Russian. De mambo éthéré et soul ankylosée, elles se nuancent d’une touche de nostalgie – l’amour est comme le crépuscule, il passe du violet au gris (Heartache by Numbers)...
Sensible aux jeux de l’ombre et de la lumière, le dandy neurasthénique a «toujours aimé la musique triste». La mélancolie est consubstantielle à son œuvre: «J’aime les films en noir et blanc, pour la qualité des dialogues, la composition des plans, les textures. Nous avons une dette immense envers le passé.»
Homme de culture, Bryan Ferry émaille ses chansons de références culturelles. Une romance un peu anxiogène se déroule à Alphaville, la cité futuriste imaginée par Godard. Et Tender is the Night renvoie à F. Scott Fitzgerald. «Oui, ce sont des hommages.
C’était grandiose de découvrir une nouvelle forme de cinéma avec Godard quand j’étais étudiant. Quant à Fitzgerald, il est naturellement une de mes grandes influences. Sa magnifique fragilité, ses descriptions si romantiques, si belles, si douloureuses... Pour un jeune homme doté d’un tempérament artistique, c’était une véritable nourriture intellectuelle.»
Voyage à Cythère. Les dix chansons d’Olympia, huit titres originaux, deux reprises, sont extrêmement léchées. Perfectionniste, Bryan Ferry trouve «plutôt dur de savoir quand une chanson est finie. Vous avez toujours envie de la pousser un peu plus loin. De nos jours, la technologie permet de remettre sans cesse sur le métier une chanson.
Mais il arrive un moment où je me dis “Oh, ça sonne bien”. Comme c’est l’émotion qui anime la musique, si on polit trop les arrangements on finit aussi par polir l’émotion. J’espère que ce n’est pas le cas sur Olympia. Enfin, je le saurai dans les mois qui viennent...»
Enregistrer un disque s’apparente à un voyage, au cours duquel «on découvre plus que l’on n’imagine». Pour cette treizième odyssée, Bryan Ferry mêle à nouveau instruments classiques et rock, «un pied dans le passé, un pied dans l’avenir, il y a de la beauté dans les deux dimensions». Ainsi, sur la complainte Me Oh My, les boucles qu’Eno tisse au synthétiseur brident le quatuor à cordes comme si le temps s’engluait.
A Song for Europe. Le chanteur est allé chercher des musiciens dans différents domaines et différentes générations. Le vétéran Andy Newmark et son fils Tara Ferry s’asseyent à la batterie. Niles Rodgers de Chic et le jeune Oliver Thompson, fils du batteur originel de Roxy Music, se partagent les guitares; Marcus Miller tient la basse.
A ce beau monde se mêlent des invités prestigieux. Les compagnons de Roxy, y compris Brian Eno pour la première fois depuis 1973, sont de la partie. Flea des Red Hot Chili Peppers fait vibrer sa basse. Et ce n’est pas moins de trois guitares, Phil Manzanera (Roxy Music), David Gilmour (Pink Floyd) et Jonny Greenwood (Radiohead), qui sont réquisitionnées pour faire entendre le chant des sirènes (Song to the Siren), naturellement irrésistible...
En vrai gentleman anglais, Bryan Ferry affiche un euroscepticisme de bon aloi. Et si l’Union européenne décidait d’adopter pour hymne A Song for Europe, ce suprême de nostalgie entonné en 1973? Le chanteur éclate de rire. Se défile: «Il faudrait demander à Andy Mackay, c’est lui qui a composé la musique.» Et conclut: «Après tout, il y a de pires mélodies. C’est une grande chanson.»
Bryan Ferry. Olympia. Virgin/EMI.
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