Vous savez, ce genre de cliché ancien: la première impression est toujours la bonne. Nous vivons en un monde raisonnable où il demeure de moins en moins possible d’avouer se fier à cet instinct, à cette justesse presque animale, vibratoire. Pourtant, l’automne dernier, la première fois qu’il apparut pour répondre à une interview télé sur la TSR, tout semblait si limpide: il était impossible absolument d’accorder la moindre confiance à Bulat Chagaev, nouveau propriétaire de désormais feu Neuchâtel Xamax. Les questions pointues défilaient, il se défilait. On n’apprenait ni de quoi il vivait, ni d’où venait sa fortune supposée, ni à combien elle se montait, ni quelle était la nature de ses liens avec le fraternel satrape caucasien qu’il présentait comme un pote, là-bas, à Grozny.
Au début, ressentant ce genre de choses, on résista bêtement au malaise grandissant. Parce que c’était méchant, nous enjoignait-on, limite raciste, de considérer avec de telles impressions que cet aimable et honnête commerçant tchétchène se fichait de nous. On devrait écouter plus ses émotions primales. Ceux qui le firent, qui tirèrent la sonnette d’alarme, furent pourtant aussitôt considérés comme médisants, c’est le comble. Rappelezvous ces supporters ou édiles ânonnant qu’il «fallait lui laisser une chance», à Chagaev, que personne d’autre ne voulait mettre d’argent dans le club, qu’il fallait arrêter d’ironiser, etc.
Ce n’était pourtant que la première des dizaines d’interviews-vérité de Chagaev qui se sont succédé, à travers les mois et les aléas. Mais on avait beau les lire, le résultat était toujours plus opaque, abscons, pas clair. Maintenant, il dort en prison. Et tout demeure mystérieux: comment le millionnaire annoncé ne parvenait-il même pas à payer les salaires?
Au bout de l’affaire, l’idée même de l’interview-vérité m’a troublé. Car c’est un concept très en vogue. Il a sans doute une belle vertu marketing, laissant imaginer au lecteur des révélations, presque des aveux, au moins des surprises. Je crois que cela en dit plus long sur le questionneur que sur le questionné. Finalement, une interviewvérité moderne, c’est une interview avec des questions correctes, auxquelles le questionné ne répond pas, ou alors à côté, voire en proférant n’importe quoi. Le questionneur se pose cependant en impitoyable, du style qui ose poser les questions dérangeantes.
J’observe ainsi l’irruption régulière des interviews-vérité dans les médias. Si l’on suit le raisonnement, le genre est opposable aux interviews habituelles, qui ne raconteraient que banalités ou bobards. Ou alors, cela laisse croire que la personne que l’on interroge n’a pas la vérité pour habitude. Mais que cette fois, elle se lâche, balance. Elle dit tout, enfin.
Il y a ainsi des interviews-vérité d’un tas de monde, tout le temps, de Sepp Blatter à Nicolas Sarkozy, d’Anne Sinclair à Loana. Le spécialiste suisse de la réponse aux interviewsvérité, c’est Christian Constantin, il en donne des tonnes, je vous laisse juge du taux de véracité. Je me réjouis de lire un de ces quatre l’interviewvérité de Mark Muller, ça promet. Mais j’avoue une lassitude. Car les réponses, évidemment, personne n’est obligé d’en donner à l’homme de presse. Un policier, un juge ou un tortionnaire tchétchène auraient des chances, mais guère un journaliste.
Il faudrait ainsi en finir avec cette idée des interviewsvérité. Je me rappelle d’un entretien avec un notaire, lors d’une enquête sur sa profession. A sa première réponse, j’ai laissé entendre qu’il ne semblait pas me dire toute la vérité (il m’assurait que les notaires étaient en voie de précarisation financière, ça m’avait fait rire). Après, j’ai continué avec mes questions, il a continué à dérouler avec ses réponses. Mais le sel de cette vie, c’est que je n’étais pas obligé de publier pour vérité tout ce qu’il prononçait. J’avais d’autres sources et moyens de vérification, comme on dit. J’ai rédigé l’article, il était très énervé que je ne me sois pas contenté d’une interview- vérité avec lui. Depuis il pleurniche qu’il n’a jamais rencontré un aussi mauvais journaliste. Ça me va très bien.
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