Burnand, une famille vaudoise

Mis en ligne le 11.03.2004 à 00:00

Saga Yves l'avocat, Eric à la TV, la comédienne Jacqueline, Alain le pasteur chantant. . . Tous descendent du peintre Eugène. Isabelle Falconnier plonge dans cette généalogie bien protestante.

L'Hebdo; 2004-03-11

Burnand, une famille vaudoise Saga Yves l'avocat, Eric à la TV, la comédienne Jacqueline, Alain le pasteur chantant... Tous descendent du peintre Eugène. Isabelle Falconnier plonge dans cette généalogie bien protestante.

Saga Yves l'avocat, Eric à la TV, la comédienne Jacqueline, Alain le pasteur chantant... Tous descendent du peintre Eugène.Isabelle Falconnierplonge dans cette généalogie bien protestante.

Qu'est-ce qui réunit Yves Burnand, fringant avocat romand très occupé ces jours par une certaine affaire Stäubli, Eric Burnand, ancienne tête de Mise au Point et actuel responsable des Magazines à la TSR, Alain Burnand, très populaire pasteur à la guitare dans les années 60 et 70, et Jacqueline Burnand, ineffable Claudine du Quart d'heure vaudois? Un aïeul, Eugène Burnand, né en 1850 à Moudon et mort en 1921 à Paris, dit le peintre aux vaches, artiste officiel de la Suisse patriotique de 1870 à sa mort. Un aïeul imposant, tutélaire, parfois encombrant, qui dans le who's who de la famille Burnand, vaudoise et protestante, fait un retour inespéré. Et revient là même où il était tombé en disgrâce, c'est-à-dire au très officiel Musée des Beaux-Arts de Lausanne, qui avait décroché toutes ses toiles en 1950, après trente ans de lent déclin et de désintérêt.

Avant Eugène, dans la famille Burnand, il y avait des militaires, des pasteurs et des syndics. Depuis Eugène, il y a des pasteurs toujours, des jumeaux et des peintres. Et le souvenir d'Eugène. Son arrière-petite-fille Agnès, peintre abstraite et professeur à Prilly, ne se demande- t-elle pas dans un tableau Où sont passés les Gènes d'Eugène?

Un grand-père imposant Une version non officielle de la saga raconte que le premier Burnand dans le canton de Vaud, un certain Jehan, venait de Savoie pour chasser, vers 1400, lorsqu'il séduisit une demoiselle Crausaz, de Moudon. Il lui fit un bâtard, auquel il donna cependant son nom. Le fait avéré plus orthodoxe est l'achat par la famille, vers 1750, du château de Seppey, soit une grande bâtisse à tourelles, flanquée de fermes formant un petit hameau situé à quelques kilomètres de Moudon, entre Vuillens et Bressonnaz. Ayant acquis les droits féodaux avec le bâtiment, les Burnand ont été les derniers seigneurs du lieu. Au fil du temps, allégé des fermes et des champs, Seppey, qui appartient toujours à la famille, s'est mué en sanctuaire de la mémoire.

Eugène Burnand a été célèbre, très célèbre. Fils d'Edouard, inventeur du fusil militaire Prélaz-Burnand, il convainc ses parents, qui le voyaient architecte, qu'il est destiné à devenir peintre. Arrivé à Paris en 1872, il démarre grâce à ses illustrations, notamment du roman de Frédéric Mistral Mireille, de Daudet, ou des Légendes des Alpes vaudoises de Cérésole. Fiancé à Julia Girardet, fille de graveur, il attendra sept ans l'autorisation de l'épouser, le temps que les parents des deux bords soient rassurés sur sa capacité à nourrir femme et enfants - il en aura neuf.

Il expose dans les salons parisiens sans se couper du marché suisse, gagne médailles et influence. A la recherche de sujets et de clients, il déménage sans cesse, de Montpellier à Florence, de Paris à Neuchâtel. Avec, chaque été, le traditionnel séjour à Seppey, où il trouve ses sujets de prédilection, les paysans au travail, la nature dans toute sa splendeur. Patriarche sévère et autoritaire, il aurait interdit, dit-on, que l'on danse à Seppey - interdiction inconsciemment encore respectée aujourd'hui, selon certains descendants.

Profondément religieux, Eugène Burnand considère que sa peinture doit servir Dieu: jamais un nu, jamais un visage qui serait le fruit de son imagination. Il figure au premier rang des institutions pendant vingt ou trente ans. En 1901, il est la personnalité artistique la plus décorée et la plus connue en Suisse et à l'étranger avec le peintre Hodler. Des tableaux au format colossal comme La Pompe à Feu, La Fuite de Charles le Téméraire, Dans les Hauts Pâturages ( repris alors par Nestlé pour ses boîtes de céréales pour bébé), Taureau dans les Alpes ou Le Labour dans le Jorat assurent sa popularité. Le vent commence à tourner en 1900. Il devient un contre-modèle pour les partisans de l'art moderne, est raillé par Auberjonois et Gustave Roud. Il meurt le 4 février 1921 à Paris. Ses obsèques ont lieu à Paris, puis à Moudon. Il est enterré à Vuilllens.

Moutons noirs... Depuis, pour Marjolaine, petit-fille de Franz, le fils aîné d'Eugène, aînée de la génération des arrière-petits-enfants et unique Burnand astrologue, il y a dans la famille Burnand les «moutons noirs» et les «moutons blancs» - elle-même se considérant comme une parfaite représentante de la première catégorie.

Premier des moutons blancs: David, peintre, fils d'Eugène, qui achève les toiles en cours à la mort de son père avant d'avoir sa propre heure de gloire. C'est d'ailleurs un tableau de David qui orne la chapelle de Vuillens, et non d'Eugène. Il sera le père de Jacqueline Burnand, comédienne, fondatrice des Faux-Nez en 1953 avec Charles Apothéloz, la mémorable Claudine, patronne de bistrot à la langue bien pendue du Quart d'heure vaudois. Petite-fille d'Eugène, donc, et femme de feu Pijac, illustre «fait-diversier» de La Tribune et 24 Heures. Un mouton noir - l'Eglise n'a jamais aimé les comédiens.

Moutons blancs: Franz et René. Si le fils aîné d'Eugène Burnand, Franz, devient pasteur dans l'Eglise évangélique libre, soit une mouvance dure du protestantisme, son fils René sera le gardien de la mémoire familiale. Il perpétue le souvenir de son père par tous les moyens, publiant en 1926 une grosse somme ou racontant l'histoire de Seppey dans Le Silence d'une Vieille Maison. Piété familiale moquée par la société Zofingue, qui décrit René comme «broutant en paix la joie d'être Burnand».

Autre mouton blanc, Alain Burnand en sait quelque chose. Avant d'être le très populaire pasteur Burnand, promenant ses chanteurs de la Croix de Camargue de plateaux télé en EMS, il était le fils de René. Tous les mois de février, René tenait à commémorer en famille la mort d'Eugène. «On était en deuil pendant quelques heures, on chantait des cantiques.» René passe tout son temps libre à se plonger dans les vieux papiers de famille. «A table, il ne prenait pas de nos nouvelles mais nous faisait part de ses dernières découvertes concernant Eugène. C'était un peu lourd. Mon père souffrait de voir ses peintures mises à l'écart.»

... petits-fils prodigues Alain est devenu pasteur, mais en intégrant non l'Eglise libre familiale mais l'Eglise réformée traditionnelle. «J'ai reçu une lettre horrible de mon oncle Franz, j'aurais pu me faire prêtre, ça aurait été pareil!» Dès les années 60, il donne le culte en plein air, accompagné de sa guitare et de ses chanteurs de la Croix de Camargue. Il inaugure avec succès les émissions religieuses à la télévision, avant d'officier comme aumônier au CHUV, puis à la clinique de la Source. Au CHUV, sur les murs de la chapelle , il y avait La Prière sacerdotale, un tableau d'Eugène dans lequel le visage du Christ est notoirement raté. «Tout le monde me disait, quelle chance tu as d'officier avec le tableau de ton grand-père! Mais je détestais ce tableau, c'était payer un lourd tribut familial, j'aurais préféré qu'il ait peint le Christ comme Dali, le visage baissé!»

Alain Burnand passe aujourd'hui tous les étés dans l'ancien atelier d'Eugène, à Seppey. Au cimetière de Vuillens, devant la petite chapelle grise, lui et sa femme ont leur place réservée, au sein de l'alignée des tombes Burnand. «C'était la dernière disponible, je n'ai pas hésité.»

Michel Burnand aussi a sa place réservée au cimetière de Vuillens. Michel, c'est un autre petit-fils d'Eugène, fils de Marcel. Encore un mouton blanc. Né en 1925 à Paris, il fait figure de gardien du temple. Il représente la famille au sein du Musée Eugène Burnand à Moudon depuis sa réouverture en 1991 et conserve précieusement chez lui le Liber Veritatis d'Eugène, compte-rendu détaillé de toute l'activité du peintre. Grandi en France, il s'installe en Suisse en 1963, à Seppey, dans la maison construite par son père à côté du château. Il a demandé qu'à Vuillens une rue porte le nom d'Eugène. On ne lui a proposé qu'un petit chemin de campagne. «Jalousies? Vieilles rognes? J'ai rigolé et menacé de ne plus payer mes impôts... On est quand même bourgeois de Vuillens depuis 1526!»

Hérésie astrologique Marjolaine et son chat siamois habitent Bussy, une des trois communes d'origine des Burnand et plusieurs dessins d'Eugène décorent son salon . Pourtant, elle se considère comme un sacré mouton noir. C'est pour «casser le moule», être «Marjolaine» et non plus «une fille Burnand», qu'elle a tour à tour été hôtesse à l'Expo 64, radiotélégraphiste sur un chalutier en Islande, femme de peintre en Amérique, propriétaire d'un tire-pipe, puis astrologue depuis trente ans.

Petite, elle dessinait, mais à force d'entendre que c'est elle qui allait reprendre le flambeau, elle a jeté l'éponge. «L'astrologie, c'était enfin un truc à moi.» Et quasi hérétique à ses débuts, pour bien déplaire aux moutons blancs du clan. «La famille Burnand n'est pas comme les autres, c'est une famille patricienne vaudoise qui épouse l'histoire des mentalités du canton de Vaud... Pleine du sens du devoir, de la modestie, de la discrétion. Il faut être gentil surtout, ne pas faire de vagues. Beaucoup d'hypocrisie.»

Le mouton noir préféré de Marjolaine, c'est Eric, 50 ans, responsable des magazines à la TSR. Il habite Genève depuis quinze ans, ne revendique «aucun attachement, ni familial, ni artistique, ni idéologique» avec Eugène. «Certains cultivent la fierté d'être un Burnand. Pour moi c'est une famille comme une autre. Très imprégnée d'idéologie calviniste et avec sûrement beaucoup de cadavres dans les placards.» Des «donneurs de leçons: la peinture d'Eugène avertit qu'on ne peut transformer la nature que Dieu nous a donnée, les livres de René sont hypermoralistes, ma grand-mère gardait le pain dans l'armoire pour qu'il ne soit pas trop frais, mon oncle Alain, le pasteur, m'a sermonné quand j'ai décidé de ne pas confirmer.»

Son avocat de frère,Yves, né en 1947, serait plutôt un mouton blanc: il a repris la maison de Seppey en 1975, l'habite aujourd'hui en fin de semaine et pour les vacances. Il l'appelle officieusement «La Bourcanne», le nom qu'elle porte dans le roman de René Burnand, son grand-père. Comme Eugène s'était en son temps violemment opposé à la création du théâtre du Jorat, qui aurait forcément perverti les moeurs paysannes, Yves a présidé ce même théâtre entre 1986 et 1997, «pour réparer la mémoire familiale. Mais je ne me sens pas dépositaire d'une dynastie! J'ai simplement beaucoup de tendresse pour elle.» Il a bien un grand portrait d'Eugène dans son salon. Décor? «On n'est pas du même bois, c'est sûr. Mais si je n'ai pas le goût du culte, je conserve le sens du mythe...» |

Taureau dans les Alpes (1884) Adulé à la fin du XIXe siècle, puis raillé pour son imagerie patriotique, Eugène Burnand, dit le Peintre aux vaches, fait l'objet d'une redécouverte au Musée cantonal des Beaux-Arts à Lausanne.

dynastie Alain le pasteur, Jacqueline la comédienne, Michel, du Musée Burnand, à Moudon, Marjolaine l'astrologue, Eric le journaliste, Yves l'avocat... Quelques membres d'une immense famille dont l'histoire se confond avec celle du canton de Vaud.

«Si je n'ai pas le goût du culte, je conserve le sens du mythe...» Yves Burnand

Le peintre de La nature, du vrai, du religieux

On a revisité Vallotton, redécouvert Anker, exalté Hodler, voici venu le tour du Vaudois Eugène Burnand (1850-1921). Pas question de lui inventer une hypothétique et soudaine modernité. Il était néanmoins capital de reconsidérer son oeuvre dans sa globalité, de réunir des tableaux souvent gigantesques et pratiquement indéplaçables, tout en mettant à mal quelques clichés sur le rôle et l'importance de cet homme que l'on a parfois cru, à tort, uniquement ancré dans sa bonne terre du Jorat. Burnand

a vécu à Paris, à Montpellier et peint avec passion la Provence où il voulait voir une sorte d'Arcadie, de nature vierge et biblique. Sur le plan pictural aussi, son oeuvre a passablement évolué, passant d'un naturalisme classique à un traitement post-divisionniste de la touche, mobilité que l'on retrouve dans les sujets. Bien sûr, il y a l'héroïque taureau, les boeufs laborieux, les paysages «bien de chez nous», mais aussi ces immenses toiles religieuses qui détonnent dans un environnement protestant bannissant les représentations de ses temples ou cette étonnante série de portraits de soldats qui se «proposent d'évoquer le combattant moderne au point de vue psychologique». Si les cadrages de Burnand évoquent parfois la photographie, lui-même reste fidèle aux outils classiques du peintre, aux modèles bien vivants et au travail sur le motif refusant avec fougue l'usage du Kodak, ce «guide-âne pour ignorants». Pour venir à bout de certains projets, il n'hésite pas à construire un «atelier volant» et à mettre au point d'inénarrables mises en scène que, pour notre plus grand plaisir, documentent de nombreux clichés. Indispensables pour comprendre ce qui anima l'homme et son oeuvre. |

Mireille Descombes

Eugène Burnand, peintre naturaliste. Lausanne. Musée cantonal des beaux-arts. Jusqu'au 23 mai, ma-me 11-18 h, je 11-20 h, ve-di 11-17 h.

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