Cacher ce requérant que je ne saurait voir
ASILE. Les statistiques livrées par Berne dissimulent le nombre réel de réfugiés accueillis par la Suisse. Une façon de faire taire tout soupçon de laxisme.
On peut faire dire ce qu’on veut aux chiffres. Surtout dans le domaine sensible de l’asile. A la fin juin, l’Office fédéral des migrations (ODM) annonçait que 2622 requérants ont obtenu le statut de réfugié en 2009, ce qui donne un taux d’acceptation de 16,3%. Un chiffre que conteste Yves Brutsch, spécialiste de l’asile fraîchement retraité du Centre social protestant.
«Les autorités oublient de mentionner tous ceux qui reçoivent une admission provisoire, souligne-t-il. On doit les compter: ils ont de facto le droit de rester en Suisse, souvent de façon définitive puisque bon nombre reçoivent au bout de quelques années une autorisation de séjour.» En 2009, 2682 personnes admises provisoirement, et considérées comme des cas de rigueur, ont reçu ce sésame.
Ces requérants d’asile auxquels on ne concède pas le statut de réfugié, mais qu’on décide tout de même de ne pas renvoyer chez eux, car la situation dans leur pays est trop dangereuse ou leur état de santé ne le permet pas, sont comptabilisés à part.
En 2009, il y en a eu 4053. La plupart provenaient de Somalie ou du Sri Lanka. Si on les additionne aux 2622 qui ont reçu l’asile, le taux d’acceptation – c’est-à-dire la proportion de ceux qui ont le droit de rester en Suisse – passe à 42%. Dans le cas du Nigeria, pays qui figure en tête des requêtes, une seule personne a reçu l’asile l’an passé, alors que 6 ont été admises provisoirement.
Seuil trop bas? Pour l’ODM, pas question d’additionner ces deux catégories qui «ne sont pas comparables, puisque les décisions rendues sur leur demande et leur statut en Suisse sont différentes». Yves Brutsch y voit une façon de biaiser le regard qu’on porte sur les requérants: «Si on me dit que seuls 16% obtiennent l’asile, je me dis que le seuil pour entrer dans le système est trop bas et que de nombreux “faux réfugiés” y accèdent.
Il tente une analogie: Si j’apprenais que seul un sixième des étudiants qui entrent à l’université obtenaient un diplôme, je penserais que les critères d’admission sont trop laxistes.»
Faut-il y voir une volonté délibérée? Tant Christoph Blocher que sa successeur Eveline Widmer-Schlumpf ont eu intérêt à présenter des taux d’acceptation bas, pour montrer que la Suisse est stricte en matière d’asile. Yves Brutsch cite un exemple: «Lorsque de nombreux requérants sont arrivés de Macédoine au début des années 2000, l’ODM a attendu deux ans pour statuer sur leurs dossiers.
La guerre civile s’étant entre-temps terminée, ces personnes ont reçu une décision négative.» Une situation win-win: ils ont pu rester en Suisse tant que leur sécurité le nécessitait, mais ne sont jamais apparus dans les statistiques de l’asile. Autre distorsion: le calcul du nombre de demandes déposées.
La Suisse affirme régulièrement en recevoir cinq à dix fois plus que les pays voisins. Normal: elle en compte une par personne, épouses et enfants compris, alors que la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne ouvrent un dossier par famille.
De même, les demandes réitérées sont ajoutées au total en Suisse (il y en a eu 1513 en 2009), mais pas dans ces autres pays. Résultat, la proportion de demandes pour 100 000 habitants atteint ainsi 368 en Suisse, contre 290 en Allemagne, 123 en France et 86 en Grande-Bretagne. De quoi justifier les récents tours de vis dans la législation sur l’asile…
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