Calexico, de Tucson à La Nouvelle-Orléans

Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 19.09.2012 à 17:39


Il y a des premières fois plus marquantes que d’autres. Pour beaucoup, la première écoute d’un titre de Calexico fut par exemple l’une des plus belles expériences musicales de la fin du XXe siècle. Le groupe fondé à Tucson, Arizona, par Joey Burns et John Convertino, imposait en plein revival folk un son nouveau, associant à un terreau de base country-rock des influences issues du folklore mexicain, en l’occurrence des cuivres mariachi donnant à sa musique quelque chose de solaire. A l’occasion de la sortie du septième album du groupe américain, baptisé Algiers du nom du quartier de La Nouvelle-Orléans où il a été enregistré, j’ai eu l’occasion de lancer un coup de fil à John Convertino.

Etait-ce un rêve de partir enregistrer à La Nouvelle-Orléans, loin de Tucson et de votre studio, ou êtes-vous allés en Louisiane comme vous auriez pu aller à dans le New Jersey ou en Californie?

Un peu des deux… A la base, nous avions un temps parlé d’aller enregistrer en Europe. Nous pensions que c’était le bon moment pour le faire. Joey venait d’avoir des jumelles, moi j’ai eu de même quelques distractions à la maison, ce qui fait que nous étions sûrs que partir nous aiderait à nous concentrer sur notre projet. En même temps, La Nouvelle-Orléans a toujours été un rêve parce que la musique y est évidemment très présente. C’était finalement la ville parfaite…

La grande tradition musicale de la ville a-t-elle eu une quelconque influence sur le disque?

C’est clair qu’il y a là-bas une grande tradition, c’est par exemple le berceau du jazz. Mais plus que cela, c’est la diversité culturelle qui nous a fasciné. L’histoire de la ville, avec les colons français et espagnols, les Anglais, le commerce des esclaves, la connexion avec Cuba, toutes ces cultures combinées dans une seule ville… C’est un excellent livre de Ned Sublette, The World That Made New Orleans, qui nous a donné envie d’explorer l’histoire de la ville en allant y enregistrer.

Avez-vous composé les chansons de l’album à La Nouvelle-Orléans ou les aviez-vous déjà écrites avant d’entrer en studio?

Toutes les chansons enregistrées là-bas ont été écrites sur place. Un ami de La Nouvelle-Orléans vient d’ailleurs de me demander si Algiers avait eu une influence, et je lui ai répondu que c’était le cas. On sentait les vibrations de ce quartier proche de la rivière. Certaines chansons n’auraient je pense pas pu être écrites ailleurs.

Le son de l’album a beaucoup d’ampleur et de profondeur. Est-ce dû à un enregistrement live?

Absolument, nous avons enregistré live sur des bandes analogiques, ce que nous n’avions plus fait sur les deux derniers albums. La batterie, la guitare et parfois le piano et la basse ont été enregistrés en même temps, et je suis content que vous le releviez parce que c’était important pour nous de revenir à cela, d’interpréter nos chansons de manière aussi spontanée que nous nous les écrivons.

Cette envie était-elle également due aux réactions mitigées suscitées par vos deux précédents albums parmi vos fans? Algiers renoue d’une certaine manière avec le son de vos premiers albums…

Je suis d’accord. Nous avons enregistrés Garden Ruin et Carried To Dust avec le logiciel digital ProTools, et cela s’entendait…

Le communiqué qui accompagne la sortie d’Algiers souligne d’ailleurs qu’il s’agit de votre album le plus accessible à ce jour. Avez-vous l’impression d’avoir atteint l’évidence que vous recherchez depuis vos débuts?

Ce n’était en tous les cas pas intentionnel, mais le fait d’être à La Nouvelle-Orléans a probablement permis à nos chansons de sortir plus facilement, ce qui avez également été le cas à l’époque de Spoke, notre tout premier album. Lorsque vous travaillez dans un endroit où vous n’avez aucune distraction, cela donne naturellement au résultat une certaine évidence.

Ce nouvel album est coproduit par Craig Schumacher, un ingénieur du son avec qui vous travaillez depuis vos débuts. Est-il en quelque sorte le garant du son Calexico?

On le connait en effet depuis nos débuts et il comprend très bien notre son. Mais il comprend également, lorsqu’on compose, le moment où il faut enregistrer ce que nous avons. Il sait capter un arrangement au bon moment. Et le fait qu’il ait survécu à un cancer de la gorge, son courage, nous inspire beaucoup en retour.

Vous êtres proches d’artistes comme Howe Gelb, Iron and Wine, Lambchop ou feu Vic Chesnutt, aux côtés desquels vous avez souvent joué. Avez-vous l’impression de faire partie d’une sorte de famille musicale?

C’est très important d’être proche d’autres songwriters. Même si chacun a son univers, cela vous permet de garder votre créativité. Et c’est surtout amusant de travailler avec d’autres musiciens, raison pour laquelle nous le faisons dès que nous en avons l’occasion.

Vous avez composé des chansons pour Nancy Sinatra, Neko Case ou Amparo Sanchez. Est-ce différent d’écrire pour Calexico ou pour d’autres artistes?

C’est la même chose, ce n’est que de la musique. Vous essayez simplement de faire de votre mieux en espérant que des gens aimeront ça.

Quand on a découvert Calexico à la fin des années 90, on a véritablement eu l’impression, du moins en Europe, de découvrir quelque chose de nouveau, un son inédit. Aviez-vous l’impression à vos débuts d’inventer quelque chose?

Bien sûr, sur chacun de nos albums on essaye d’ailleurs d’inventer quelque chose! On se créé des challenges. On connaît Calexico, on sait que quoique nous fassions nous serons toujours Calexico, mais on essaye toujours de faire quelque chose de nouveau, que cela soit faire sonner la batterie différemment ou tester un nouvel instrument.

Vous êtes avec le temps devenu une référence. Lorsque vous entendez un jeune groupe parler de Calexico comme d’une influence, quelle impression cela vous fait-il?

Cela procure une sensation agréable. On dit d’ailleurs que l’imitation est la plus grande forme de flatterie... Mais lorsque vous entendez quelqu’un sonner comme votre groupe, cela vous pousse surtout à avoir envie de sonner autrement.

Vous avez également contribué à faire connaître Tucson, une petite ville d’Arizona dans laquelle de nombreux groupes, même suisses, ont alors voulu enregistrer…

Je pense que Tucson, avec son désert, est un endroit unique. Il y a un seul désert Sonora, comme il y a une seule Suisse. On ne pourrait pas créer une autre Suisse ailleurs dans le monde. Et bien c’est la même chose avec Tucson, cette ville ne ressemble à aucune autre. Ce n’est dès lors pas étonnant que des gens viennent d’Europe expérimenter le désert, la culture et la cuisine mexicaines. Il y a quelque chose qui rend Tucson très attractive pour les musiciens. C’est en plus extrêmement bon marché d’y enregistrer.

Calexico est si étroitement lié à la ville que vous ne pourrez jamais la quitter?

En fait je l’ai déjà fait… J’ai emménagé cet été dans l’Ohio. Ma femme a été engagée par une université et je me suis dit que c’était le moment idéal pour changer d’environnement. Et l’Ohio, c’est un peu la Suisse: il y a de l’eau, des arbres et de l’herbe, c’est magnifique et très différent de l’Arizona.

Joey vit-il quant à lui toujours à Tucson?

Oui, et je ne pense pas qu’il partira un jour. Il a grandi en Californie et il aime le soleil permanent, la chaleur. Moi j’ai grandi à New York puis en Oklahoma. L’automne et l’hiver, les grands arbres, commençaient à me manquer. Je me réjouis de retrouver le cycle des saisons.

Le fait de ne plus vivre dans la même ville que Joey va-t-il avoir une influence sur l’avenir du groupe?

Je ne pense pas. Il m’est facile de revenir à Tucson, de même que nous pouvons avec Joey nous rencontrer ailleurs. Nous pourrions par exemple enregistrer à Nashville...

Vous avez sorti en 2005 un album solo instrumental et plus expérimental que ce que vous faites avec Calexico. Une expérience que vous souhaitez réitérer?

Oh oui, j’ai  vraiment envie de recommencer! Mais ma musique dépend étroitement de l’endroit où je me trouve. Quand j’ai enregistré Ragland, j’étais seul dans une maison avec mon piano, qui date de 1922, et c’était très spécial. J’avais l’impression que ce piano était fait pour cet endroit. Lorsque je l’ai déplacé, j’ai alors eu le sentiment de ne plus pouvoir en jouer. Mais vu qu’il sonne à nouveau parfaitement dans notre nouvelle maison, je suis enfin prêt à enregistrer un nouvel album solo.

> Calexico, Algiers, City Slang/TBA. En concert le 21 septembre à Zurich (Volkshaus) et le 15 novembre à Bâle (Festsaal).

 
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