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Par Christophe Passer - Mis en ligne le 10.10.2012 à 14:18 |
Diana Krall sait parfaitement que la série de photos qui accompagne Glad Rag Doll, son nouvel album, fera ricaner les cyniques. «Ils diront peut-être que j’ai fait ça pour vendre des disques. Laissons-les parler, déclare-t-elle à un journal canadien. Dans des films comme Chicago et Gatsby le Magnifique, ou encore dans la série Boardwalk Empire, on voit des femmes vêtues de façon provocante qui sont les témoins d’une époque et d’un lieu précis. Et puis ça m’a amusée de me déguiser.» A 47 ans, cette image hauts talons et jarretelles à l’ancienne (qui est aussi un hommage à une tante aimée) est cependant plus et mieux: une façon pour cette interprète formidable de prendre date avec un rien d’insolence. Oui, en plus, elle est encore une fois très belle, sexy, les plus belles jambes de la profession, et alors? La blonde épouse d’Elvis Costello a toujours dû justifier son physique de cinéma. Le monde des amateurs de jazz est volontiers tragiquement snob et certainement l’un des plus machos qui soit. Un peu comme si la bombe Krall, merveilleuse pianiste et chanteuse, était encore, après cinq Grammys et quinze millions d’albums vendus, vaguement suspecte auprès des scrogneugneus: trop glacée, lisse, limite distante, classique autant que classe. Glad Rag Roll est une réponse assez cinglante à tout cela. C’est un disque fantastique, qui rassemble aussi tout ce dont elle est capable: une façon d’additionner les expériences pour en faire sa chose à elle. Car Krall, même au début des années 2000 où il se trouvait quelques sourdingues pour croire que l’avenir du jazz vocal, c’était la molle mièvrerie Norah Jones, n’est pas du genre à faire des compromis. Il suffit de constater ce destin, fait d’humilité et d’apprentissages, pour s’en rendre compte. Un grain à elle. Enfance à Nanaimo, Colombie-Britannique, bled de mineurs, baraque isolée. Grandaddy mineur, donc. Père comptable et pianiste amateur. C’est lui qui remplit la maison de vieux 78 tours, Fats Waller ou Ellington sur le dessus de la pile. A 4 ans, elle se met au piano. A 5, elle hurle Cry Me a River dans son bain. Il y a un petit club en ville, elle s’y rend le plus souvent possible pour écouter les pointures qui y passent parfois: Oscar Peterson, Dave MacKenna. Elle a un choc traumatique en tombant sur le Kind of Blue de Miles, c’est normal. A 15 ans, elle joue déjà dans les bars du coin. Une expérience fondamentale et forte: la gamine y trouve ce grain à elle, cette mélancolie moite du dernier verre. Aujourd’hui, dans les salles si chics du monde entier qui l’acclament, l’élégance et les petites robes noires ne parviennent toujours pas, et heureusement, à effacer ce drôle d’éraillement (déraillement?) en elle, ce relent de zinc et de bière tiède dans les notes graves. Son génie est tout entier dans cette ambiguïté, ce souvenir, ce froissement du glamour de façade. Diana Krall sait la nuit et ses mille solitudes. Un art de la retenue. La célèbre école de musique de Berklee, près de Boston, ensuite, pour apprendre le métier. Elle y trouve des professeurs, ils deviennent vite des mentors et des amis. Ray Brown et sa basse chaleureuse. Sa majesté Jimmy Rowles, qui l’encourage à chanter, à oser. Rosemary Clooney aussi, la mère de George, une chanteuse qu’elle admirait énormément. Et puis il y a Clint Eastwood: il lui fait chanter une chanson sur la B.O. de Jugé coupable, en 1999. L’affaire contribue à la rendre fameuse, d’autant que la presse leur prête alors une liaison qu’ils démentent. Enfin, Costello. Elle le rencontre lors d’une soirée des Grammys. S’ensuit une relation d’abord épistolaire, histoire de causer musique, mais pas que. «A ce moment-là, ma mère était en train de mourir d’un cancer. J’étais une épave. Il s’est occupé de moi, m’a emmenée à Venise à l’hôtel Danieli, en plein hiver. C’était comme dans un film de Woody Allen qui se serait passé sur la lagune. Avec lui, j’ai ressuscité.» Ils se sont mariés en 2003, ils ont eu des jumeaux en 2006. Quand elle est loin de lui, elle porte ses cravates. Son art de la retenue, son goût pour le glamour, des disques longtemps faits de reprises des grands standards jazz, l’équilibre fabuleux de ses trios piano, basse, guitare, les miraculeuses langueurs des cordes arrangées ici ou là par Claus Ogerman (par exemple sur Quiet Nights, son disque bossa) en ont fait une héritière célébrée des divas historiques. Mais il existe aussi un malentendu Krall: celui qui fait d’elle une chanteuse un peu propre sur elle, ne prenant guère de vrais risques et jouant d’abord sur une tradition.
«L’IMPORTANT, C’EST L’ENVIE DE REDONNER NAISSANCE À CES MORCEAUX.»
Burnett et Ribot à la rescousse. Cette tradition est d’abord une intégrité. Elle est une pure – dans tous les sens du terme – jazz singer. Et Glad Rag Doll, qui sort cette semaine, est baigné de ce talent de la réinvention qui est au cœur du jazz. Un répertoire irrésistible des années folles: «J’ai réécouté énormément de morceaux des années 20 et 30 que je connaissais parce qu’ils avaient bercé mon enfance, mais que j’avais entre-temps oubliés.» A l’exception d’un tube fifties (Lonely Avenue, d’ailleurs magnifique), ou du country Wide River to Cross du cow-boy de Nashville Buddy Miller, elle joue comme si elle y était ces musiques de bar et bordel, blues tendance ragtime, ou l’inverse. Deux coups fameux rehaussent le tout dans des hauteurs qui font de ce disque largement son meilleur. Le premier est d’avoir fait appel à T-Bone Burnett à la production. L’homme, qui a travaillé avec Dylan, Elton John ou Roy Orbison, est un génie de ce son roots, boisé, acoustique et légèrement sali façon live. «Le piège, dans ce genre d’aventure, poursuit Diana Krall dans le magazine Rolling Stone, c’est de tomber dans le son juke-box, dans l’interprétation fidèle et scolaire. T-Bone Burnett m’a tout de suite prévenue, il faut laisser parler son instinct. Ainsi, on n’a jamais joué avec des partitions. Nous n’en avions pas besoin en ce sens où nous connaissions ces airs par cœur.» Deuxième bonne idée: la belle est allée chercher Marc Ribot à la guitare. L’ahurissant guitariste du New Jersey demeure aussi imprévisible que d’avant-garde dans son approche de l’instrument. «A un moment donné, il s’est mis à jouer sur les cordes avec ses clés de voiture, et c’était exactement ce qu’il fallait faire», dit-elle. Ribot, compagnon d’armes de Tom Waits, de Bashung, des Black Keys et de mille autres, transfigure les chansons, les meurtrissant d’un décalage d’accord ou d’une attaque inattendue. C’est alors à un délicieux encanaillement de Diana Krall auquel on assiste, éberlué. Une touche de vulgaire, tendance garce chic à la Julie London, oeillade dans le phrasé, whisky bien tassé dans le caisson. Une façon de se laisser aller et de laisser faire. Elle est extraordinaire sur Glad Rag Doll, thème-titre livré dans le dénuement (seul Ribot l’accompagne). Elle est bouleversante sur When The Curtain Comes Down, qui clôt l’album. A ce sujet, procurezvous la version «de luxe», augmentée de quatre piano-voix: plus fortes que des chansons de rappel, elles ressemblent à ces petits matins juste avant la fin du monde, one more for the road, babe, et participent de la démonstration: jazz ou pas, blues ou ragtime, Diana Krall est une immense chanteuse.
Trois manières de chanter sexyLa star canadienne s’est toujours tenue sur le fil entre le charme et le swing doux, la séduction et un jazz sans compromis. tour de quelques disques fameux, conciliant avec grâce le glamour et les notes bleues.
The look of love - 2001 Le style de perfection qui a généré le malentendu sur une Diana Krall prétendument lisse et froide. Un répertoire de standards amoureux (Besame mucho, Cry Me a River, Love Letters...), des accompagnants haut de gamme (Russell Malone à la guitare, Peter Erskine aux tambours), le London Symphony Orchestra sur des arrangements fabuleux et brésiliens signés Claus Ogerman. Et par-dessus, il y a cette voix comme on susurre des choses absolument obscènes à l’oreille, avec cette bombasse sur la pochette. Woaw. The girl in the other room - 2004 Le disque pour changer de vie, de peau, de genre, et d’homme. C’est l’album résultant de sa rencontre avec Elvis Costello. Du coup, elle écrit des chansons avec lui (l’extraordinaire Departure Bay), reprend l’un de ses tubes (Almost Blue, qu’il avait pondu pour Chet Baker), et enchaîne avec Tom Waits ou Joni Mitchell, qu’elle adore. Une sorte de jazz folk miraculeux en ressort, manière de montrer qu’elle est aussi à l’aise en bottes et autour d’un feu, surtout si c’est celui de la passion. Une fille simple avec qui boire des coups. Quiet nights - 2009 Un magnifique album brésilien, à nouveau enluminé des cordes d’Ogerman, unique et inégalable génie du genre (compagnon de Jobim et Sinatra, qui dit mieux?). Sur ces violonades belles comme des brises atlantiques, tendues façon mélancolies éternelles, elle chante en apesanteur un répertoire de classiques: The Boy From Ipanema, Quiet Nights, mais aussi Every Time We Say Goodbye ou Walk On By. Le disque idéal pour danser doucement, rêver de voyages chauds, en regardant la dame droit dans les yeux. |









