Ce qu’il y a de bien, dans une société amnésique comme la nôtre, captivée par les spasmes de l’actualité, c’est qu’on se sent plus léger. On passe d’une affaire à l’autre sans en faire tout un plat.
Il eût été piquant néanmoins, lorsque furent découvertes les dernières fiches folles de la Police fédérale, de mieux se souvenir du scandale précédent, celui des années 90. Il était, du moins en nombre, d’une autre ampleur: 900 000 personnes et institutions avaient été répertoriées pour le danger présumé qu’elles faisaient peser sur la sécurité de l’Etat. Toute une bureaucratie de fouineurs fut mise à jour. Elle comptait sur les contributions des Polices cantonales mais aussi sur les délations de citoyens qui, par centaines de milliers, dénonçaient d’hypothétiques subversifs.
Quand, par la suite, furent nettoyées les écuries, les fichés purent consulter la prose policière les concernant. Ils se souviennent de tant de notations rocambolesques, des suspicions imbéciles, des noms des mouchards barrés de noir. Quelques-uns s’indignèrent, la plupart prirent le parti d’en rire.
Ils n’imaginaient pas que tout allait recommencer. Le conseiller fédéral Arnold Koller qui succéda à Elisabeth Kopp avait pourtant tout fait pour que ces méthodes dignes des temps de la guerre froide soient bannies. Il avait même constitué une Commission consultative, composée de personnalités indépendantes de tous bords: celle-ci devait écouter les responsables de la Police fédérale, des services de renseignement et s’entretenir avec eux des objets de leur curiosité, de leurs priorités, tenter de faire le tri entre menaces réelles et fantasmatiques. Un regard extérieur, pensait Koller, serait utile pour éviter les possibles dérapages de certains fonctionnaires enfermés dans une vision étroite et obsessionnelle de leur tâche. Ruth Metzler maintint cet usage. Mais Christoph Blocher, que cet exercice horripilait, décida de dissoudre cet organe.
Si quelqu’un ne s’en plaignit pas, c’est Urs von Daeniken, ficheur en chef de vieille date. Un personnage de roman. Petit, effacé, lunettes rondes et moustache fine, pas un mot plus haut que l’autre, cet avocat était entré à 28 ans au service de la Police fédérale dont il devint le numéro deux, puis le chef après la tourmente de 1989. L’inventaire des «extrémistes» et des trublions de tous poils était pour lui une mission jouissive. Avec son armée de collaborateurs, il eut beaucoup de travail à épier les gauchistes d’après 1968. Il s’intéressa aussi aux groupes néo-nazis. Ce qu’il semblait préférer, c’était l’observation des groupes étrangers liés à des conflits internationaux: Kurdes, Tamouls, Africains... Jamais il ne révélait ses penchants idéologiques. Il voulait être un fonctionnaire modèle. Minutieux, laborieux. Et c’est ce zèle-même qui le conduisit à répéter sans cesse ce qu’il savait et aimait faire, sûr de lui, sans états d’âme, insensible aux mises en garde parlementaires qui ne manquèrent pas au long de son parcours.
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