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Par Geneviève Brunet - Mis en ligne le 27.09.2011 à 19:15 |
Souvent appelée «La Suisse d’Asie», Singapour ravira-t-elle sous peu à l’Helvétie sa place de numéro un mondial de la gestion de fortune? La question n’a rien de théorique. Dans son édition 2011 du «Global Private Banking and Wealth Management Survey», PWC affirme que «d’ici à 2013, dans un classement qui mesure le succès global, la Suisse prendra la deuxième place derrière Singapour.» Or, le cumul des succès, année après année, amènera peutêtre un jour le volume des fortunes gérées dans la cité-Etat à dépasser celui déposé en Suisse. Associé gérant de Pictet Cie et responsable du développement en Asie du banquier privé, Nicolas Pictet se rend quatre ou cinq fois par an dans la région depuis une vingtaine d’années. Il constate que «Singapour a une politique extraordinairement habile et volontaire de développement dans différents domaines: le gouvernement a déjà par le passé cherché avec succès à développer la médecine de pointe et la biotechnologie. Depuis plusieurs années maintenant, il entend faire de ce pays un centre financier d’importance mondiale, non seulement dans le domaine de la gestion de fortune – déjà bien développé – mais en tant que centre d’administration de fonds de placement, de dépôts et de financement de négoce. Ce sont des spécialités de la place financière de Genève. Nous devons prendre cette concurrence au sérieux.» Cap donc sur la «ville du Lion», la signification de «Singapura» en sanskrit. Même si aucun fauve à crinière n’a sans doute jamais gambadé dans une des îles composant la cité-Etat, son emblème reste encore aujourd’hui un lion à queue de poisson. Un air de vacances. Pour le voyageur arrivant à l’aéroport de Singapour, rien n’indique la force de la gestion de fortune dans ce pays qui affiche la plus forte concentration de millionnaires au monde, en proportion de sa population; avec 15,5% des ménages détenant au moins un million de dollars américains d’actifs financiers. Pas de publicité de banques escortant le passager de sa descente d’avion à la réception des bagages, comme le font à Genève les luxueuses annonces des banquiers privés et de leurs concurrents. Autre différence majeure: le climat. La température oscillant entre 23 et 30 degrés chaque jour de l’année et la végétation tropicale donnent un air de vacances aux premiers séjours sur place des expatriés occidentaux employés dans les entreprises de la place, dont de nombreux établissements financiers. Une simple balade en ville permet très vite de comprendre que les banques du monde entier se font ici concurrence pour capter les fortunes d’Asie. Européennes, américaines, chinoises ou locales, les banques sont omniprésentes. Certaines, installées de longue date, disposent d’immeubles entiers; à l’instar de HSBC qui occupe le même bâtiment depuis plus de trente ans. Une des publicités de ce groupe interpelle le visiteur: «Il y a en Chine plus de personnes apprenant l’anglais que de gens parlant anglais au Royaume-Uni.» Changement d’échelle radical: Singapour entend bien devenir le centre de référence de la gestion de fortune pour les millionnaires et milliardaires de toute l’Asie, Chine comprise. «La création de fortunes en Asie est énorme», relève Peter Kok, responsable sur place d’UBS pour Singapour et la Malaisie. Et «le marché de la gestion de fortune dans la région Asie Pacifique, hors Japon, croît rapidement. On s’attend à ce que la croissance des fortunes dans la région se fasse à un rythme près de deux fois plus rapide que dans le reste du monde. De ce fait, la part de marché de la région dans la gestion de fortune mondiale devrait passer de 15% en 2009 à près de 20% en 2014.» Compétition très vive. Vice-président du Private Banking du Credit Suisse pour l’Asie Pacifique, en charge des Ultra High Net Worth – soit les personnes dont la fortune gérée dépasse les 50 millions de dollars américains – Tee Fong Seng indique que ce segment se développe si rapidement qu’il espère «une croissance à deux chiffres» de son activité. Et de relever que le nombre de millionnaires augmente si vite en Asie que nombre de banques se focalisent sur les plus riches d’entre eux. La compétition est très vive. Lui-même en est un bon exemple: il a rejoint le Credit Suisse après quinze ans passés à UBS. Autre signe de la concurrence sur place pour attirer les personnes expérimentées disposant d’un bon réseau de clients: une étude récente d’EMA Partners International affirme qu’un senior private banker peut gagner à Singapour «près du double» de la rémunération qui lui serait proposée en Suisse. Et pour cause: les banques se développent ici à un rythme plus que soutenu. Jose Isidro (Lito) N. Camacho, vice-président Asie Pacifique pour le groupe Credit Suisse, précise que ses effectifs à Singapour ont doublé en cinq ans: «Nous employions 2000 personnes en 2006 et nous en avons aujourd’hui 5500.» Un phénomène général: «Julius Bär s’est installé ici en 2006 avec 30 personnes et nous avons aujourd’hui 400 employés à Singapour», indique Markus Kobler, Deputy CEO pour Singapour et COO régional pour l’Asie et le Sud-Est asiatique. UBS emploie pour sa part 2000 personnes à Singapour, dont 250 private bankers. HSBC Private Bank (Suisse) a 400 employés. Nancie Dupier, Chief Executive pour l’Asie du Sud-Est, relève – sans dévoiler de chiffre précis – que «l’Asie, et plus particulièrement l’Asie du Sud-Est, apporte une part importante des 500 milliards de dollars gérés par le Private Banking d’HSBC.» Singapour fait vraiment figure d’eldorado pour les gestionnaires de fortune. Et tous s’y précipitent ou renforcent leur présence sur place, notamment les banquiers privés. Nicolas Pictet indique que sa maison, dont l’activité en Asie «est déjà rentable», emploie «près de 90 collaborateurs entre Hong Kong et Singapour». Bart van Leemput, Executive Vice President de Lombard Odier Darier Hentcsh Cie, en charge de l’Asie, annonce, lui aussi, une activité déjà rentable avec 30 employés à Singapour pour «2,5 milliards de francs suisses sous gestion», et «7 milliards de dollars gérés pour l’ensemble de l’Asie.» Evrard Bordier, associé du banquier privé du même nom, s’est installé sur place en août pour développer les activités en Asie. La banque Gonet vient d’obtenir une licence pour lancer une activité sur place et elle souhaite développer la clientèle de la région avec des équipes locales. Quel est donc le secret de Singapour pour aimanter les activités de gestion de fortune? Outre le fait de se trouver au cœur d’une région en forte croissance, le pays affiche de sérieux atouts. Les dirigeants de banques mettent souvent en avant la parfaite maîtrise de l’anglais de leurs employés: tous les petits Singapouriens étudient en anglais, une des quatre langues nationales avec le mandarin, le malais et le tamoul; en sus de leur langue maternelle. Les habitants d’origine chinoise étant majoritaires dans l’île, le mandarin est aussi très pratiqué. Politique de collaboration. La qualité de l’éducation est également relevée. Les trois universités publiques – National University of Singapore (NUS), Nanyang Technological University (NTU) et Singapore Management University (SMU) – délivrent des diplômes de haut niveau. En outre, le pays développe depuis 1990 une politique de collaboration avec les écoles les plus prestigieuses en les incitant à développer des programmes en collaboration avec les établissements universitaires locaux: le MIT, l’INSEAD, l’ESSEC, La Wharton School ou Yale ont répondu à l’appel. Une politique également menée dans le domaine de la formation postgrade en finance (lire encadré). Autre atout: la régulation bancaire est transparente et efficace. Singapour, tout comme la Suisse, a assoupli son secret bancaire pour se conformer à la conventioncadre de l’OCDE sur l’échange d’informations en matière fiscale. Pour autant que les demandes présentées par les fiscs étrangers ne relèvent pas de la pêche aux renseignements, tant la loi sur les banques que celle sur les trusts ont été adaptées pour répondre à ces nouvelles exigences internationales. Plusieurs banquiers suisses estiment que Singapour et la Suisse disposent désormais d’un level playing field en matière de gestion de fortune. Avec, toutefois un léger avantage pour la cité-Etat: la vision à long terme de son gouvernement qui ne bride en rien sa réactivité. Certains estiment qu’un conflit avec les Etats-Unis n’aurait pas pu se développer jusqu’au point où UBS a dû fournir des noms de clients: les autorités singapouriennes auraient réagi plus promptement… De fait, Singapour est dirigée depuis son indépendance en 1965 par le même parti: le PAP (Parti d’action populaire). Or, si le gouvernement pratique un contrôle politique et social évident – le Parti des travailleurs, parti d’opposition qui avait fait campagne sur la cherté de la vie, n’a obtenu que 5 sièges sur 87 à la Chambre unique du Parlement en mai dernier avec 40% des suffrages – il a toujours eu une vison à long terme pour le pays. Les programmes de développement sont déclinés sur plusieurs années et mis en œuvre efficacement, notamment la construction de logements. Singapour se préoccupe également de présenter une offre culturelle propre à séduire tant sa jeunesse que les cadres étrangers qui s’y installent. Le message du président précédent à sa population était très clair: «Nous ne sommes pas les plus riches, nous ne sommes pas les plus puissants et nous ne sommes pas les plus nombreux. Nous devons donc, pour nous faire une place au soleil, être parmi les plus capables et les plus instruits.» Un appel à l’effort qui n’exclut pas la fierté. Un terme local – les Peranakans – désigne à l’origine les personnes nées d’alliances entre Chinois et Malais et, par extension, ceux «nés ici et qui y vivent». Tous fruits de croisements familiaux entre Asiatiques ou entre Asiatiques et Européens. Un musée leur est consacré. Des vidéos montrent nombre d’entre eux de l’enfant au vieillard – exprimant leur bonheur d’être Peranakan et de vivre à Singapour.
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