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Carlotta Guidicci: «Dans l'électronique, une femme peut déployer son imagination.»

Par Elisabeth Gordon - Mis en ligne le 12.02.2009 à 06:00

EPFL. Cette Italienne de 31 ans, chercheuse en bio-ingénierie, vient d’être nommée titulaire de la chaire SwissUp, destinée à valoriser le talent féminin.

L’ingénierie se décline encore trop rarement au féminin. Pour faire évoluer la situation, l’EPFL, avec le soutien de la Fondation SwissUp et de son fondateur Daniel Borel, a décidé, en mars 2007, de créer dans ce domaine un poste de professeur réservé à «une femme scientifique d’exception». Depuis, la haute école a trouvé la perle rare. Carlotta Guiducci est devenue, le 1er février, la première titulaire de la chaire SwissUp.
A 31 ans, cette Italienne a déjà une riche et peu banale carrière derrière elle. Diplômée en génie électrique, elle a travaillé dans des laboratoires d’électronique, mais aussi de biochimie et de biophysique. Et elle a finalement décidé de placer ses recherches à la frontière entre l’électronique et la biologie. Dans ce domaine interdisciplinaire qu’elle a contribué à créer, elle a déjà collaboré à plusieurs projets industriels avec de grandes entreprises, tout en assumant la coordination d’un projet européen de recherche. Carlotta Guiducci nous a reçus dans son nouveau bureau étrangement vide, qu’elle n’a pas encore eu le temps d’aménager.

L’EPFL et la Fondation SwissUp ont souhaité que cette nouvelle chaire soit occupée par «une femme de talent». C’est ainsi que vous vous définissez?

Oui, pourquoi pas... (Rire.) J’ai beaucoup étudié – j’ai toujours aimé cela – et les résultats que j’ai obtenus à l’université m’ont donné confiance. Ensuite, j’ai essayé d’utiliser ce que j’avais appris pour mener mes recherches, mais aussi pour créer quelque chose de nouveau.

A la frontière entre l’électronique et la biologie?

En effet. Je viens du secteur de la microélectronique et, à la fin de mes études, j’ai travaillé dans un laboratoire de semi-conducteurs. Puis, j’ai essayé d’appliquer ces connaissances à la biologie et aux sciences du vivant.
 
C’est un parcours peu banal.

J’avais vraiment envie de continuer à apprendre des choses nouvelles, et la seule façon de le faire était de changer de terrain d’action. Lorsque je préparais ma thèse, j’ai eu la possibilité de travailler dans des laboratoires de biochimie et de biophysique. Ces années ont été très formatrices, car elles m’ont permis de dialoguer avec des chercheurs qui n’étaient pas des électroniciens.
 
Allez-vous poursuivre dans cette voie à l’EPFL?

Oui, je compte notamment travailler avec des bactéries, dont le comportement électrique dépend du milieu ambiant et qui peuvent donc servir à détecter des polluants dans les eaux. Je souhaite aussi développer des dispositifs servant à délivrer des médicaments dans l’organisme. Grâce aux progrès de la miniaturisation, les systèmes électroniques atteignent maintenant la même échelle que les molécules biologiques, et mon idée est de mettre au point des puces qui interagissent avec la matière vivante.
 
Qu’est-ce qui vous a attirée vers cette chaire?

Devenir professeur assistante à l’EPFL est une grande opportunité: c’est un poste qui donne une complète autonomie, qui permet de proposer ses sujets de recherche et de choisir ses collaborateurs. Il offre aussi des moyens financiers et techniques. L’institut de bio-ingénierie, auquel je suis affiliée, compte d’autres professeurs qui mènent des travaux interdisciplinaires. Cela crée une ambiance très riche; c’est exactement le milieu dans lequel je voulais travailler.
 
Cela ne vous gêne pas d’avoir été choisie avant tout parce que vous êtes une femme?

Non, car au niveau international il y a beaucoup de femmes qui sont ingénieurs en électronique et la compétition est grande, même parmi elles. Il paraît d’ailleurs que nous étions 160 candidates à ce poste. La sélection était donc difficile et je pense que j’ai été choisie pour mes compétences.
 
Lors de la création de cette chaire, Karen Scrivener, professeur et présidente de la Fondation EPFL-WISH (Women in sciences and humanities), souhaitait que sa titulaire «apporte un regard de femme à l’ingénierie». En quoi consiste ce regard?

Il peut y avoir une différence entre les hommes et les femmes dans le choix des applications des recherches. Les hommes se demandent souvent quel sera l’impact du dispositif qu’ils développent dans la communauté scientifique, alors que nous nous interrogeons plutôt sur l’intérêt de nos recherches pour la société. Ce n’est pas un hasard si les femmes choisissent souvent la médecine ou la recherche biomédicale. La technologie peut avoir un grand impact dans la vie quotidienne, y compris dans les pays en développement: j’ai d’ailleurs travaillé à l’élaboration de dispositifs permettant de faire baisser le coût de certaines analyses médicales.
 
L’EPFL et la Fondation SwissUp attendent aussi de vous que vous soyez un «exemple». N’est-ce pas une grande responsabilité?

Lorsqu’on est nommée professeur assistante à 31 ans, cela confère des responsabilités. Je crois qu’on attend de moi non pas de servir d’exemple, mais plutôt de montrer qu’une femme peut travailler dans un domaine technique, considéré comme typiquement masculin. Qu’elle a peut-être plus d’imagination pour explorer d’autres secteurs que le sien, qu’elle peut y apporter sa vision et faire des choses intéressantes.
Pourquoi avez-vous choisi l’ingénierie?

Au départ, je voulais étudier les sciences. Or, je suis très curieuse et lorsque, à l’université, j’ai dû choisir entre les maths, la physique ou l’ingénierie, j’ai opté pour cette dernière, car il y avait des matières que je n’avais jamais étudiées avant. Finalement, j’ai découvert que c’était très intéressant et pas très difficile: si l’on est assez intelligent pour comprendre des concepts théoriques, on l’est assez pour comprendre des procédés technologiques.
 
Est-ce que vous avez rencontré des difficultés ou des avantages particuliers parce que vous étiez une femme?

Tout dépend des gens que l’on rencontre. Certaines personnes n’avaient pas envie de m’enseigner des connaissances techniques, car elles pensaient que je ne pourrais pas comprendre. En revanche, d’autres étaient vraiment contentes qu’il y ait des femmes dans ce domaine. A l’université, on était tellement peu nombreuses que, lorsqu’on se présentait aux examens, les professeurs nous portaient une certaine attention. D’ailleurs, comme les femmes qui choisissaient l’ingénierie étaient, en moyenne, meilleures que les hommes, les professeurs savaient que les épreuves allaient bien se passer. On m’a souvent dit ensuite que j’étais «un drôle d’ingénieur». D’un côté, cela prouvait que j’étais classée parmi les ingénieurs, au même titre que les hommes. Mais, de l’autre, cela me déplaisait, car il y avait cette idée qu’une femme ingénieur est forcément laide ou peu féminine.
 
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes filles qui voudraient se lancer dans l’ingénierie?

De suivre quelques cours dans les universités ou les écoles polytechniques et de se faire leurs propres idées. De sortir aussi des stéréotypes: on imagine que les électroniciens ne cherchent qu’à fabriquer des puces qui travaillent de plus en plus vite, mais ce n’est plus vrai. Actuellement, l’électronique interagit de plus en plus avec d’autres disciplines. Les femmes peuvent trouver une place dans cette évolution. Et y déployer leur fantaisie ainsi que leur imagination et apporter leur vision plus sociale du travail.





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