TEMOIGNAGE
Catherine Robbe-Grillet, bienfaitrice

Par Antoine Menusier - Mis en ligne le 10.10.2012 à 12:18

TÉMOIGNAGE. La mère du sadomasochisme reçoit en compagnie de sa soumise dans son appartement de Neuilly.

Neuilly-sur-Seine, lundi 8 octobre. La porte de l’ascenseur s’ouvre au quatrième étage d’un immeuble résidentiel aux lignes sèches – Neuilly a un côté Zurich. «Le voilà!» Joie de tatas recevant la visite d’un neveu? N’exagérons rien. Rapide protocole sur le palier. Il prévoit un premier entretien chez la soumise et la plus jeune des deux femmes, suivi d’un second dans l’appartement, non loin de là, de Catherine Robbe-Grillet, la dominatrice, mère scripturaire du sadomasochisme au XXe siècle, toujours bon fouet au XXIe. Son mari et Pygmalion SM lorsqu’ils se sont connus dans les années 50, Alain Robbe-Grillet, père du nouveau roman et cinéaste, sur lequel elle s’apprête à publier un livre1, est décédé en 2008.

«Je préfère que vous m’appeliez Béatrice.» Française de langue maternelle anglaise, Béatrice a de beaux traits préraphaélites, des yeux bleu pâle, des cheveux blonds tressés. Une allure de gouvernante, que soulignent un corsage ivoire et une longue jupe vert bronze. «J’ai fait la connaissance de Catherine il y a vingt ans, lors d’un cocktail au Mexique, où j’habitais, racontet-elle avec un léger accent. C’était à une projection de L’homme qui ment, un film de son mari que je n’avais pas envie de rencontrer. J’ai été amoureuse d’elle au premier coup d’oeil. Pourtant, je n’aime que les hommes. Pourquoi elle? C’est chimique, magique, spirituel.» Béatrice est passée de dominatrice à soumise il y a sept ans, lors d’une soirée SM à Paris dirigée par Jeanne de Berg, le nom de masque de Catherine. «Nous étions toutes des dominatrices autour du soumis, qui s’était mis aux pieds de Catherine. Je me suis rendu compte que j’étais jalouse de lui. Je voulais que ce soit moi.» Elle écrit alors un serment d’allégeance qui la lie corps et âme à sa patronne et maîtresse.

 

«SON PLAISIR EST LE MIEN. JE NE FAIS RIEN SANS SON AUTORISATION. C’EST MAGIQUE, SPIRITUEL.»
Béatrice, soumise de Catherine Robbe-Grillet

 

Etre soumise, ça veut dire que Béatrice n’a pas d’autres limites que celles que Catherine lui impose. «Je ne fais rien sans son autorisation. Quand je me réveille, ma première pensée est pour elle. Son plaisir est le mien. Un soir elle m’a fait regagner nue ma chambre d’hôtel qui était située deux étages plus bas que la sienne – nous ne dormons jamais dans la même chambre. Une autre fois, elle m’a attachée à un anneau le long des quais de la Seine, à Paris, et m’a fouettée. Il arrive qu’elle me fasse pleurer, sans regrets de ma part. Certaines semaines, elle me bat trois jours de suite, puis plus du tout pendant plusieurs semaines.»

Evoquer la disparition de Catherine Robbe-Grillet plonge la soumise dans un futur d’affliction: «Je sais que c’est inévitable. Il est logique qu’elle disparaisse avant moi, mais je ne peux me projeter dans la vie sans elle.» Béatrice est mariée à un homme dont elle a eu deux enfants, une fille et un garçon, aujourd’hui majeurs. Mari et enfants connaissent l’existence de sa compagne, mais les choses intimes que les deux femmes font ensemble sont à part. «On passe chez Catherine?»

Fouettez jeunesse. Catherine Robbe-Grillet porte une veste ivoire sur un tailleur noir et des bottines noires fourrées. Un bandeau blanc lui ceint le front à la manière de Simone de Beauvoir. Il y a là, non pas un côté «lettres», mais un aspect Joel Grey, le Monsieur Loyal dans Cabaret, le film de Bob Fosse. D’espiègle, vive, drôle – son côté pile, à la ville –, elle peut passer, en un éclair, à son côté face, à la scène – glaçante, cassante, méprisante. Fouettez jeunesse! «Je ne suis pas garce», se défend-elle lorsqu’on lui demande si elle aime faire souffrir. «Cela m’arrive d’aimer ça, parce que j’ai un caractère un peu particulier: je n’ai besoin de personne, et personne ne me manque. Je ne sais pas ce que c’est, le coup de foudre. On m’a souvent dit que je manquais de tendresse.» Elle se tient toute droite sur une chaise minuscule à barreaux, face à son monde plus bas qu’elle, goulûment enfoncé dans un canapé et un fauteuil en velours moelleux. Elle organise ses «cérémonies» ailleurs. «J’ai besoin d’avoir quelque chose qui sorte de l’ordinaire. J’habite dans cet appartement depuis 1957, ce n’est plus tout neuf pour moi.»

– Quel caprice pourriez-vous faire subir à Béatrice? (Qui assiste à l’entretien.)

– Pratiquement n’importe quoi.

– Lui demander de laver la salle de bains à trois heures du matin? D’aller courir nue dans le Bois de Boulogne?

– Pour l’instant je ne lui ai pas demandé ce genre de chose, mais je pense que ça ne lui déplairait pas.

– Il y a plein de choses qui me déplairaient, ose la soumise.

– Ah bon? relève la dominatrice.

– Oui, courir nue, l’hiver, dans le Bois de Boulogne, précise Béatrice.

– Oui, bien sûr, reprend Catherine Robbe-Grillet, je pourrais, mais ça ne serait pas très raisonnable, voyez-vous. Je n’aurais pas de plaisir à lui faire attraper une pneumonie. Mon plaisir n’est pas là. Je ne vois pas pourquoi j’irais contre mon propre plaisir pour me prouver une autorité dont je suis parfaitement assurée.»

Virée bûcheron. Les deux femmes gardent un souvenir tendre de leur virée récente, en duo dominateur, chez un bûcheron à la campagne. «C’était une jolie petite maison paysanne, tout était bien propre, raconte Catherine Robbe-Grillet. Dans son grenier, il avait organisé une espèce de donjon avec une croix de Saint-André, des poids – il y a beaucoup d’hommes qui aiment qu’on leur suspende des poids autour du sexe. Et puis il y avait un harnais. Tous ses rêves tournaient autour d’être un cheval. On s’est servi des poids, de la croix de Saint-André. Par reconnaissance, il est venu quelquefois chez moi nettoyer des barrières. Le désir de faire plaisir, en retour. On est des bienfaitrices.» L’affaire de la chambre d’hôtel du Sofitel, l’an dernier à New York, a inspiré à Catherine Robbe-Grillet une variation sur un même thème, mêlant six femmes et deux hommes, tour à tour «réticents» et «consentants» selon les scénarios. Vaudeville? Dieu non! Le rire est proscrit dans ces moments-là. La seule autorisée à rire, c’est elle, d’un «rire sardonique. Quand j’organise quelque chose, je suis Jeanne de Berg, et Jeanne de Berg n’a pas le sens de l’humour.»

1 «Alain». De Catherine Robbe-Grillet. Fayard, 200 p. En librairie le 17 octobre.
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