L'Hebdo;
1998-09-03 Ventes d'armes entre 1939-1945 Ce passé dont Bührle se passerait bien
Au moment où le fabricant d'armes rechigne à ouvrir ses archives au spécialiste de la Commission Bergier, «L'Hebdo» a retrouvé des documents qui dévoilent les coulisses du commerce d'armes entre 1939 et 1945.
Rudolf Ruscheweyh? «Nous attendons le rapport de la Commission Bergier avant de nous prononcer à ce sujet», répond prudemment Yvonne Büchel, porte-parole de la Holding Oerlikon-Bührle. Pour une entreprise qui envoyait à cet agent nazi un récapitulatif de factures portant sur près de 390 millions de francs à fin août 1944, le fabricant d'armes d'Oerlikon n'a pas la reconnaissance du porte-monnaie. Il est vrai qu'un client comme Ruscheweyh, même mort au début de 1953, fait partie de ces cadavres dont on a envie d'enterrer jusqu'au souvenir.
Figure du commerce d'armes, de l'espionnage et de l'évasion de fonds durant la Deuxième Guerre mondiale, collaborateur et proche du fondateur de l'entreprise Emil G. Bührle, Rudolf Ruscheweyh a attiré l'attention de la police suisse comme des divers services de renseignement alliés. Qui ont consacré des centaines de pages à ses trafics suspects.
Un commerce que la Commission Bergier pourrait détailler. A condition qu'elle accède aux archives du fabricant d'armes, ou à ce qu'il en reste. Seulement voilà, l'entreprise cherche à récuser l'expert désigné, Peter Hug, sous prétexte qu'il est aussi spécialiste de l'armement pour le compte du Parti socialiste suisse. «Il n'est pas neutre, assène Yvonne Büchel. Ceci dit, nous espérons régler au plus vite ce problème avec la Commission Bergier. Nous voulons aussi connaître la vérité.»
Une bonne partie de cette histoire se trouve aux Archives fédérales, à Berne, comme le montrent des documents découverts par «L'Hebdo». Ils permettent de lever une partie du secret entourant les pratiques peu glorieuses de l'armurier Bührle entre 1939 et 1945, via la trajectoire aventureuse de Rudolf Ruscheweyh.
Pour les Américains, cet homme d'influence était «l'un des plus grands profiteurs de guerre et des moins scrupuleux corrupteurs de la Deuxième Guerre mondiale», si l'on en croit un mémorandum secret du programme de recouvrement des fonds nazis «Safehaven» du 22 mai 1945. De son côté, la police criminelle de la ville de Berne découvre son existence le 7 février 1940, lorsqu'un agent tombe en arrêt devant sa Cadillac sombre. Le véhicule, immatriculé en Hollande, est équipé d'antennes dissimulées sous le châssis qui en font une station radio mobile. On pense déjà à de l'espionnage.
Un an plus tard (septembre 1941), Rudolf Ruscheweyh fait l'objet d'une dénonciation à la Direction des douanes. L'employé d'un hôtel zurichois rapporte que ce voyageur, client régulier, achète des chaussures, habits, cigarettes, et les entasse dans quatre ou cinq malles qu'il fait plomber au consulat d'Allemagne à Zurich. Il fera mieux par la suite, allant jusqu'à se balader avec 700 000 à 800000 francs en espèces, à ajouter aux coffres plombés qu'il emmène toujours avec lui.
Rudolf Ruscheweyh va faire l'objet d'une surveillance attentive. L'imposant rapport que lui a consacré le Ministère public* nous apprend que ce grand voyageur, qui roule désormais en Buick, a pour habitude de descendre à l'hôtel zurichois Zum Storchen. Un établissement où l'usine d'armement Bührle vient d'investir beaucoup d'argent.
C'est là qu'il reçoit des hommes d'affaires, et notamment des représentants du marchand de canons Bührle, dont il emprunte à l'occasion la voiture pour se rendre au Liechtenstein. Rien d'étonnant à cela: Rudolf Ruscheweyh est encore le très officiel représentant et directeur de l'antenne berlinoise de la fabrique d'Oerlikon. Un homme clé dans le commerce d'armes florissant que l'entreprise zurichoise mène depuis le début de la guerre avec l'armée allemande.
Avec «le soutien résolu d'Emil Bührle, Ruscheweyh se fait construire une villa d'une valeur d'un million de francs au Liechtenstein», note la Police cantonale zurichoise, qui précise par ailleurs que les deux hommes voyagent ensemble et donnent les signes de «l'entente la plus cordiale» (rapport du 26 janvier 1944).
Les bons comptes faisant les bons amis, Bührle verse près de 12 millions de francs de commission à Ruscheweyh. C'est que l'intermédiaire est efficace, si l'on en croit l'impressionnant récapitulatif de commandes que lui envoie la firme Bührle à fin août 1944 (un document découvert par l'armée suisse qui épluche le courrier de Ruscheweyh depuis une quinzaine de jours). Entre le 15 janvier 1943 et le 31 août 1944, des munitions et des armes ont été livrées à la marine et à l'armée allemandes pour un montant de 389614656 francs et 54 centimes...
Si Ruscheweyh se sucre au passage, il fait encore preuve de grandes largesses: «Il était autant connu pour ses fêtes gigantesques que pour ses affaires avec les nazis», note le rapport «Safehaven». L'affairiste reçoit le gotha du Liechtenstein dans sa luxueuse demeure. Par exemple Edouard Battliner, le manager de la Landesbank à Vaduz, ou le Dr Vogt, vice-premier ministre, qui le prévient de l'imminence du blocage des comptes nazis.
«Deux jours avant que l'ordre fût donné, Ruscheweyh se rendit à sa banque et retira argent et titres qui remplissaient plusieurs malles», observe un rapport de la sécurité militaire française du 24 juin 1945. Rudolf Ruscheweyh «envoie alors plusieurs automobiles pour vider les différentes banques où il avait déposé des valeurs», précise le rapport «Safehaven» qui ajoute: «Des safes modernes ont été récemment installés dans sa maison.»
La fin de la guerre s'annonce difficile pour l'affairiste nazi. Sa femme, rasée à Paris pour collaboration, le rejoint au moment où la machine policière s'active: dès le 13 avril, la police française demande son extradition pour crimes de guerre. Ruscheweyh est considéré comme un espion de haut vol par les polices suisse et alliées. Et suspecté d'avoir été impliqué avec Emil Bührle dans une vaste opération d'évasion de fonds nazis, comme l'a révélé Beat Balzli dans son livre «Les administrateurs du Reich» (Ed. Métropolis).
Les Français pensent que Ruscheweyh est Oberst Rudolf, «le chef bien connu de l'Abwehr (service de renseignement) de Paris». Un homme qui aurait des dizaines de milliers de vies sur la conscience. De leur côté, les Suisses hésitent: contrairement à Oberst Rudolf, Rudolf Ruscheweyh a «une légère claudication». Rudolf pourrait simplement avoir été l'homme de couverture ou le double de Ruscheweyh... Dans le doute, la police suisse envoie plusieurs photos à Paris pour identification. Et on en reste là! Car, le 2 novembre 1945, un téléphone entre l'inspecteur suisse Benz et le lieutenant Chatel, de la Sécurité militaire française, permet d'établir qu'«il a été souhaité, en haut lieu à Paris, que l'on cesse de s'occuper du cas Ruscheweyh». Interloqués, les limiers suisses obtiennent des explications de la bouche même d'un Ruscheweyh soulagé: des officiers français sont venus le voir au Liechtenstein et la discussion fut constructive...
Côté suisse, on hésite sur l'attitude à adopter. Car Ruscheweyh a un bilan qui plaide pour lui. Il l'a longuement détaillé à l'inspecteur Benz qui l'avait interrogé au Liechtenstein en mars 45: «Jusqu'à l'arrêté fédéral limitant le commerce des armes en automne 1944, Ruscheweyh a procuré des commandes à l'entreprise Bührle pour plus d'un milliard de francs. Grâce à lui, l'entreprise s'est fait une place sur les marchés allemand et russe», alors que ses contacts se limitaient précédemment aux Anglais et aux Français. Et l'inspecteur Benz de conclure: «Sans vouloir me prononcer dans le débat pour ou contre Ruscheweyh, il faut remarquer que cet homme peut recommencer à jouer un rôle en vue dans le commerce d'après-guerre.»
Ruscheweyh revient effectivement aux affaires après un voyage en famille aux Etats-Unis (et ce malgré les imposants dossiers que les services américains ont constitués sur son compte). Il fonde l'entreprise Oktogon en janvier 1952 au Liechtenstein, une firme chargée de commerces en tous genres, de la recherche technique à l'immobilier, en passant par l'administration et la rentabilisation de brevets.
Si Ruscheweyh est désormais en froid avec son ancien employeur Emil Bührle, il reste influent. C'est du moins ce que croit le fabricant d'armes suisse qui se confie, en décembre 1952, à un industriel lausannois censé livrer des armes à l'URSS. Selon ses déclarations à un enquêteur de la police fédérale, «M. Bührle l'a assuré que Ruscheweyh a été en rapport avec le réseau (d'espionnage allemand) Canaris, (...) il était capable de tout, notamment de tentatives de chantage. (...) Il n'est pas exclu que Ruscheweyh, pour faire du tort à l'entreprise, annonce aux services de renseignement des autres pays que Bührle a de la peine à s'entendre avec les Russes.»
Car la firme d'Oerlikon a elle aussi repris les affaires. En conservant les méthodes qui lui ont réussi: ne propose-t-elle pas des fusées révolutionnaires aux Japonais en 1954 par l'intermédiaire d'un certain H. G. Stahmer? Un homme bien connu dans l'archipel pour y avoir été ambassadeur nazi pendant la guerre. En matière de commerce des armes, le choix des intermédiaires ne cesse d'étonner.
Jocelyn Rochat avec Pierre Abramovici, Paris
* La source principale de cet article est le dossier C.2.13197, E 4320 (B) 1973/17, Bd. 54, aux Archives fédérales, à Berne.
EXCLUSIF
menaçant Le canon anti-aérien de 20 millimètres produit par la firme Bührle. Commandé par les Anglais et les Français avant- guerre, il fut finalement livré aux Allemands. Et utilisé contre les avions alliés.
surveillé Ce récapitulatif adressé à Ruscheweyh par la firme Bührle montre l'ampleur des commandes allemandes entre janvier 43 et août 44 (livraisons et paiements).
attentif D'origine allemande, Emil Bührle ouvre une usine d'armement en Suisse en 1924. On le voit ici en conversation avec l'un de ses employés.
discret Homme de l'ombre, espion, manipulateur, brasseur d'affaires et d'argent, Rudolf Ruscheweyh a servi d'intermédiaire entre l'usine Bührle et le Troisième Reich.
protégé Après guerre, Emil Bührle (ci-dessus à droite) continue les affaires. Tout comme Ruscheweyh qui a été couvert (voir ci-contre) par un Parisien haut placé.
La Chronique
Par Geneviève Brunet
Sérénité crispée
«En Europe, la croissance restera solide malgré la crise asiatique et la tourmente économico-politique russe.» Phrase rassurante ressassée à l'envi par les économistes. Ils ont de bonnes raisons de rester sereins. Les exportations de la zone euro vers la Russie ne représentent qu'un petit 0,3% du total; et même 0,2% pour les exportations suisses. L'Asie - Japon exclu - ne pèse pas beaucoup plus lourd: 2,2% de l'ensemble des exportations helvétiques et 1,6% de celles de la région euro.
Les pays du Vieux Continent commercent surtout entre eux. Une faiblesse quand leurs économies affichaient de pauvres performances en regard des exploits des tigres asiatiques ou d'une Amérique en pleine cure de jouvence. Une force aujourd'hui: leur croissance ces prochains mois viendra surtout des paniers plus rebondis de leurs ménagères et de l'optimisme retrouvé de leurs entrepreneurs. Ces patrons ouvrent à nouveau les tiroirs-caisses pour moderniser les équipements. La crise qui frappe ailleurs a un bon côté: l'afflux de capitaux vers les rassurants emprunts publics de l'Euroland, ou sur le franc suisse, garantit des taux d'intérêt à long terme très doux. De quoi stimuler encore consommation et investissement. L'Europe va bien et cette embellie a toutes les chances de durer, même si les investisseurs inquiets ont fait reculer les corbeilles de 15% en moyenne depuis les sommets de juillet.
Rassurante théorie. D'où vient qu'elle ne rassure qu'à demi? De la sérénité crispée des experts. Ils affichent la mine inquiète de qui sait que tout danger n'est pas totalement écarté. Le krach, le grand, le vrai, n'est pas probable. Pour le déclencher il faudrait deux catastrophes: la dévaluation du yuan chinois et du dollar de Hongkong, et la plongée brutale de la Bourse de Tokyo. Peu probable; mais les probabilités ont joué quelques tours aux économistes. Ils restent sereinement crispés.
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