«Ils sont à côté de la plaque! Voilà ce que j’ai pensé lorsque j’ai vu la scène. J’étais plus loin, entouré d’une vingtaine d’autres militaires, dont des gradés. Ils ont vu la même chose que moi. Eux aussi ont dit que ce n’était pas normal.»
«J’AI FILMÉ CAR SINON PERSONNE NE M’AURAIT CRU. J’AI VU QU’UN AUTRE CADRE LUI AUSSI FILMAIT.» DANIEL*, SOLDAT À BIÈRE
La scène dont parle Daniel*, c’est celle qu’il a filmée et qui a été postée, sous forme d’une vidéo de trente-six secondes, sur le site internet du quotidien de boulevard Blick vendredi dernier. Elle a fait le tour du net et les gros titres de la presse.
On peut y voir six recrues de la caserne de Bière alignées, jambes écartées et mains appuyées contre le mur. Ils tendent leur dos et leurs fesses à deux supérieurs qui leur donnent des coups de chaîne. Des chaînes qui sont en fait d’épais colliers que certains hommes portent autour du coup.
Dans ce cas-là, il y en avait deux par «fouetteur». «J’ai filmé car sinon personne ne m’aurait cru. J’ai toujours mon téléphone portable dans ma poche. J’étais nerveux lorsque je filmais. J’ai vu qu’un autre cadre lui aussi filmait, il est sur la gauche sur la vidéo. Lui non plus n’avait pas le droit de faire des images...», explique le jeune soldat d’une voix sympathique.
Daniel est sûr: ce qu’il a vu n’était pas «fake», comme il dit. A ses yeux, ce n’était ni une mise en scène bidon ni une punition. Plutôt un mélange d’effet de groupe, de pression des cadres et d’acceptation de la part des soldats fouettés.
Jeudi passé, un jour avant la parution de la nouvelle à la une du Blick, un haut gradé de l’armée est venu mettre les soldats de la caserne de Bière au parfum. En fait, cela jasait déjà parmi les soldats. «Beaucoup ont dit que de telles pratiques n’étaient pas O. K., d’autres, une minorité, ont dit que c’est typique de l’infanterie. Et que ceux qui vont dans l’infanterie veulent cela.»
La grande muette parle. Dans un premier temps, un porte -parole de l’armée a affirmé que les «circonstances des actions filmées étaient l’objet de clarifications et que si c’était vraiment des cadres qui avaient agi ainsi, ils ne seraient plus cadres longtemps».
Le lendemain pourtant, un autre porte-parole parlait de «plaisanterie». Les médias romands en sont restés à cette version-là des faits.
Le SonntagsBlick, lui, a déniché une autre vidéo - prise avant la première - sur laquelle on peut voir un cadre donner un fort coup de poing à l’épaule des soldats auxquels il remet un insigne.
Mardi, après enquête, le porte-parole de l’armée Christoph Brunner affirmait qu’il s’agissait, dans les deux cas, d’une mise en scène et d’une plaisanterie de mauvais goût. Il promet que «les membres de l’armée impliqués devront s’attendre à des mesures disciplinaires».
Réalité ou fiction, de fait, peu importe: les images ont déjà produit leur effet et les débats sont vifs en matière de brimades, de violence, de discipline et de l’armée en général.
Directeur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel, Marc-Olivier Gonseth observe les événements de son oeil d’ethnologue. «Les images des deux vidéos me rappellent les brimades lors de certains rites de passages. Chez nous, ils sont surtout le fait de sociétés fortement hiérarchisées, commel’école et l’armée. Dans ces sociétés, des personnes positionnées à l’échelon intermédiaire imposent leurs propres règles. Elles agissent comme si elles voulaient imposer leur loi à des gens plus bas qu’elles.»
Aux yeux du Neuchâtelois, peu importe que ces événements soient ou non le fruit d’une mise en scène. «Depuis la multiplication des moyens d’enregistrement, nous vivons dans un “reality show” généralisé avec l’impression d’être des acteurs dans un jeu de société. Tous témoins, comme ce jeune soldat qui a filmé, nous sommes à la fois abusés et complices.»
*prénom modifié
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