Travail, famille, patrie. Non, qu’on se rassure, ce n’est pas le nouveau slogan des partis politiques suisses dans la perspective des élections fédérales. Le spectre du maréchal Pétain n’est pas venu hanter les cerveaux des stratèges des programmes électoraux.
COMME CE PAYS N’EST FINALEMENT QU’UNE GRANDE FAMILLE, LE PLR NE TIENT PAS À LAISSER À L’UDC L’EXCLUSIVITÉ DE L’AMOUR PATRIOTIQUE.
Pourtant, sur tout l’échiquier politique, le portefeuille des Suisses est bel et bien passé au tamis de ces trois valeurs qui n’ont pas pris une ride.
01 - Le travail
Le travail, c’est la condition sine qua non d’un pouvoir d’achat qui, à défaut de ne plus vraiment grimper, aurait au moins la décence de se maintenir à niveau. En 2010, précisément, les salaires réels n’ont quasiment pas bougé.
Ce fut une nette rupture par rapport à 2009, marquée par une hausse exceptionnelle de 2,6% des salaires réels. Les impressions collectives ont corroboré les chiffres. Il y a seulement deux ans, une enquête sur les conditions de vie en Suisse publiée par l’Office fédéral de la statistique (OFS) révélait que trois personnes sur quatre se disaient «très satisfaites» de leur vie.
Aujourd’hui, le ciel s’est assombri. Les sondages montrent que le franc fort et le chômage sont considérés comme les deux problèmes les plus importants à régler.
Encourager le travail? A lire les programmes des partis, force est de constater qu’ils nous offrent des airs connus. «Ce n’est pas la politique qui crée des emplois mais les milliers de PME et de grandes entreprises dans notre pays. Il faut donc leur accorder de bonnes conditionscadres.»
Par cette formule inoxydable au fil des ans, les libéraux-radicaux (PLR) souhaitent voir les interventions étatiques se limiter au maximum.
Moins d’impôts, moins de redevances, c’est aussi le leitmotiv de l’Union démocratique du centre (UDC), pour qui «la prospérité et les emplois ne peuvent être sauvegardés que si les citoyens et les entreprises peuvent disposer plus librement de leur argent». Du côté des Verts et du Parti socialiste (PS), les refrains entonnés sont également sans surprise.
«Réduire l’écart entre les riches et les pauvres» demandent les écologistes, «notre conception du pouvoir d’achat est différente», soulignent les socialistes. Au-delà des grands principes déclamés, c’est plus précisément sur la question des bas salaires que la droite et la gauche se démarquent le plus.
Les plus démunis. Considérée comme le pays de cocagne par de nombreux Européens, la Suisse compte pourtant un nombre non négligeable de personnes nécessiteuses. En 2009, 14,6% de la population vivant en Suisse (près d’une personne sur sept) est exposée au risque de pauvreté.
Selon l’enquête publiée par l’OFS, le revenu de cette population atteint 28 700 francs par an pour une personne seule et environ 60 300 francs pour deux adultes avec deux enfants de moins de 14 ans. Les personnes vivant dans une famille monoparentale ou une famille nombreuse, celles qui n’ont fréquenté que l’école obligatoire ainsi que les ressortissants extra-européens sont les groupes sociaux les plus fragiles.
Face à ce constat se pose la question du salaire minimum qu’un employeur doit impérativement attribuer à un employé. En Suisse, comme notamment en Allemagne, en Italie ou en Suède, il n’existe pas de salaire minimum interprofessionnel. Des accords conclus dans chaque branche déterminent le niveau des salaires.
Pour le PS et les Verts, l’introduction d’un salaire minimum en Suisse s’impose. Les écologistes prônent par exemple un salaire brut indexé d’un montant minimum de 22 francs de l’heure ou de 3800 francs pour 40 heures par semaine et de 4000 francs pour 42 heures.
Hostiles à une telle formule, certains partis bourgeois abordent le problème des bas salaires en pointant du doigt les entreprises étrangères qui pratiquent du dumping salarial.
Le Parti bourgeois démocratique suisse (PBD) marche volontiers sur les plates-bandes de son grand frère de rupture, l’UDC, en exigeant «des mesures concrètes contre le dumping salarial d’entreprises étrangères», comme par exemple le renvoi immédiat de ces dernières quand elles sont prises la main dans le sac.
Les plus fortunés. En Suisse, les revenus des personnes les plus favorisées sont 4,4 fois supérieurs à ceux des personnes les plus démunies. «L’écart entre riches et pauvres augmente, observent les Verts. Les grands patrons s’offrent des salaires faramineux, alors que selon une étude de Caritas, près de 90 000 personnes en Suisse ont besoin de l’aide sociale pour vivre.»
Une statistique commandée par L’Hebdo à l’OFS montre que de 1998 à 2008 les salaires les plus élevés ont augmenté bien davantage (+ 43%) que les salaires les plus faibles (+ 13%) (voir l’infographie en page 53). Pour réduire ce fossé, il est possible de s’y prendre par le bas, en augmentant les salaires les plus faibles, ou par le haut en taxant les revenus les plus élevés.
Aux Etats-Unis comme dans certains pays européens tels que la France et l’Allemagne, de grandes fortunes demandent désormais à être plus taxées, notamment par une augmentation de l’impôt sur le revenu. Une manière pour elles de s’associer à l’effort collectif dans la lutte contre le surendettement, en faisant contre «bonne» fortune bon coeur!
Cette nouvelle tendance ne semble pas avoir encore touché la Suisse, dont la situation financière est loin d’être aussi catastrophique que celle de ses voisins.
Que les partis de droite ne montent pas aux barricades pour taxer les plus riches n’a rien d’étonnant. Mais à gauche et chez les Verts, on en reste à des généralités. «Limiter les bonus excessifs et introduire une taxe internationale sur les transactions financières», réclame le PS qui souhaite par ailleurs imposer les successions supérieures à 2 millions de francs.
«Prendre des mesures pour empêcher les rémunérations abusives», écrit le Parti des Verts. Il n’y a finalement que le Parti suisse du travail (PSTPOP) pour dresser un impressionnant catalogue d’augmentation des impôts, notamment sur les fortunes privées de plus d’un million de francs.
02 - La famille
Pour l’ensemble des partis, le gros des électeurs se trouve autour de la médiane d’un revenu disponible légèrement inférieur à 50 000 francs par personne (cette médiane divise l’ensemble d’une population en deux groupes de taille égale). Cette fameuse «classe moyenne», plus que jamais, fait l’objet de toutes les attentions.
Elle est incarnée par les familles qui, comme le souligne le Parti démocrate-chrétien (PDC), ont perdu au cours de la dernière décennie 10% de leur pouvoir d’achat.
«L’augmentation des frais et taxes tout comme l’explosion des primes d’assurance maladie ont réduit considérablement la marge de manoeuvre des familles», constate le PDC qui place ces dernières au coeur de sa campagne. Du coup, le parti revendique de nouvelles déductions fiscales et une augmentation des déductions existantes en leur faveur.
L’égalité de traitement des couples mariés et non mariés est également dans sa ligne de mire comme dans celle du PLR et du PBD. En défendant l’imposition individuelle, en voulant déduire fiscalement les frais de garde à hauteur de 24 000 francs par année, les libéraux-radicaux cherchent aussi à se profiler comme des défenseurs de la cause familiale.
Notamment quand le couple a une activité professionnelle. Non, semblent avoir juré les PLR, PDC et PBD, il ne sera pas dit que l’UDC a le monopole du coeur qui passe par l’allègement de la fiscalité des familles!
La TVA divise. Plus indolore que la fiscalité directe mais grevant bel et bien le pouvoir d’achat des ménages, la TVA est l’un des rares sujets à diviser les partis bourgeois dans leur approche de l’économie. Alors que le PLR plaide en faveur d’un taux unique à 5,5%, le PDC s’y oppose de même que l’UDC.
«Le prix des biens de luxe baisserait alors que celui des biens de première nécessité augmenterait», argumente l’UDC dans un langage qui ne déplairait pas aux socialistes. Les plus originaux sont les Vert’libéraux qui veulent remplacer la TVA par une taxe sur les énergies non renouvelables.
La gauche, qui par tradition est plutôt opposée à des baisses d’impôts qui affaiblissent les finances publiques, reste quant à elle fidèle à sa ligne de conduite. On ne trouve pas dans le programme du PS de brûlantes déclarations d’amour aux familles moyennement fortunées à qui seraient promises de fortes déductions fiscales.
Idem chez les Verts qui se contentent de réclamer «une offre suffisante en crèches, garderies et lieux d’accueil pour les enfants, à des tarifs accessibles pour toutes les familles».
03 - La patrie
Que ne ferait-on pas «par amour de la Suisse»? Comme ce pays n’est finalement qu’une grande famille, le PLR ne tient pas à laisser à l’UDC l’exclusivité de l’amour patriotique. Lequel grandit aussi vite que l’amour pour l’Union européenne décline.
«La voie bilatérale est la voie du succès», clament les libéraux- radicaux. «Nous approfondissons nos relations avec nos voisins européens», chuchotent les démocrateschrétiens. «Non à l’adhésion à l’UE» qui entraînerait (entre autres calamités) «une baisse des salaires ainsi qu’une augmentation du chômage», menace l’UDC.
Il n’y a maintenant plus que les socialistes et les Verts pour soutenir la thèse de l’entrée de la Suisse dans l’UE, «à condition que l’adhésion soit liée à une série de réformes sur le plan politique», tempère le PS. Cet engagement n’est assurément plus nourri par une passion débordante.
Les partis bourgeois se sont donc laissé convaincre que la Suisse avait suffisamment d’atouts pour rester en dehors de la construction européenne et que c’était pour elle le seul moyen de sauvegarder son niveau de vie. Illusion? Les relations avec ses voisins européens sont si étroites que la Suisse ne saurait prétendre évoluer à contre-courant de ces derniers.
La fragilisation croissante de la zone euro embourbée dans une crise de l’endettement sans précédent ne peut que toucher la Suisse. Tôt ou tard. A l’épreuve d’un ralentissement économique mondial annoncé sur une planète écologiquement à bout de souffle, les programmes des partis politiques, quels qu’ils soient, ressemblent à des dessins sur le sable avant la marée montante. Un moment séduisants, ils ne résistent guère à l’implacable houle des événements.


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