Trois semaines après sa nomination à la tête d’UBS, le Tessinois Sergio Ermotti a donné sa première grande interview à nos confrères du SonntagsBlick (et dont nous publions l’essentiel). L’homme qui a remplacé Oswald Grübel à la suite du scandale du trader londonien opte pour un style franc et direct, en vue des prochaines échéances qui s’annoncent décisives.
«IBM ET APPLE ONT AUSSI FAILLI DÉPOSER LEUR BILAN. AUJOURD’HUI, ILS SONT TOUT EN HAUT.»
Il s’agit notamment de gagner la confiance des employés, d’affiner la nouvelle stratégie d’UBS qui sera communiquée le 17 novembre, lors de la Journée des investisseurs, et de préparer l’arrivée de l’Allemand Axel Weber, qui remplacera Kaspar Villiger à la présidence de la banque (sans doute plus vite que prévu, soit en 2012, et non en 2013).
Surtout, il s’agit pour Sergio Ermotti de montrer qu’il est plus qu’un directeur ad interim. La nomination définitive du CEO de la banque interviendra au plus tard d’ici à six mois.
La démission d’Oswald Grübel et votre nomination sont intervenues après une réunion du conseil d’administration à Singapour, à laquelle vous avez également participé. Comment avez-vous vécu cela?
Tout s’est passé très soudainement pour moi. Le jeudi soir, j’ai remarqué que quelque chose se tramait. Mais ce n’était qu’un sentiment. Personne ne m’a rien dit. Le vendredi matin, à 9 heures, une nouvelle séance avec le conseil d’administration et la direction était prévue. Peu avant, Kaspar Villiger m’a appelé pour une rencontre en tête-à-tête. Là, il m’a expliqué la situation.
Quelle était la situation?
Le plan A, c’était que Grübel continue au moins encore quelques mois. Le conseil d’administration a encore essayé de le convaincre à Singapour. Mais il n’y avait rien à faire. Et donc, on est passé au plan B. Je faisais partie de ce plan B.
Avez-vous tout de suite dit oui?
J’ai posé deux conditions. Premièrement, en tant que directeur général ad interim, je voulais disposer de toutes les compétences décisionnelles d’un directeur général. Deuxièmement, j’ai exigé de maintenir notre Journée des investisseurs le 17 novembre et d’y présenter notre nouvelle stratégie. (…)
Comment votre famille at- elle réagi?
Après la discussion avec Kaspar Villiger vendredi matin, je savais qu’il était possible que le conseil d’administration me nomme au poste de CEO le samedi. Avant, j’ai appelé ma femme. Elle est la seule personne avec laquelle j’en ai parlé et elle était évidemment surprise. Elle s’est réjouie pour moi, mais elle voulait aussi savoir très exactement ce que cela signifierait.
Qu’ont dit vos enfants?
J’essaie le plus possible de les séparer de mes activités professionnelles. Mais ils ont 15 et 17 ans et, avec l’internet, c’est évidemment toujours plus difficile de cloisonner les choses.
Depuis votre nomination à Singapour, avez-vous eu une discussion approfondie avec le futur président d’UBS, Axel Weber?
J’ai fait la connaissance d’Axel Weber en 2007, lorsqu’il était à la Bundesbank et moi chez UniCredit. Plus tard, je l’ai rencontré une fois à Davos. Et, il y a deux mois, quand il était à Zurich, nous avons parlé ensemble pendant une demi-heure. A Singapour, le jeudi soir, il était assis à côté de moi lors du dîner. Là, nous avons parlé de la crise de l’euro.
Quels ont été vos contacts avec Oswald Grübel après la décision?
Il m’a félicité. Ensuite, nous avons parlé entre nous pendant environ dix minutes de ce qui s’était passé. (…)
Vous êtes maintenant en fonction depuis une vingtaine de jours. Vous êtes-vous déjà étonné de la manière dont certaines choses se passent à UBS?
Oui, mais pas seulement depuis vingt jours. Cela fait depuis avril que je travaille pour cette banque.
Qu’est-ce qui vous a frappé?
Il y a toujours trop de bureaucratie à UBS. (…)
Qu’avez-vous fait depuis vingt jours?
J’ai communiqué cinq priorités. D’abord, la banque doit continuer à fonctionner au quotidien sous ma direction. Deuxièmement, l’enquête interne concernant l’accident qui s’est passé à Londres doit être menée à son terme et nous devons rapidement définir ce qui doit être corrigé.
«IL Y A UNE HYPOCRISIE : LA SUISSE EST DEVENUE RICHE GRÂCE À L’ARGENT AU NOIR.»
Troisièmement, nous devons vérifier que notre organisation et nos procédures commerciales importantes sont suffisamment efficaces. Nous devons avoir un oeil critique même sur les affaires qui marchent bien. Ensuite, nous devons finaliser nos plans stratégiques qui seront expliqués le 17 novembre.
Enfin, je veux communiquer avec nos clients, nos investisseurs, les régulateurs et, avant tout, nos employés. Je me déplace dans les sites les plus importants et j’essaie de rencontrer un maximum de personnes, surtout en Suisse ces prochaines semaines.
Pourquoi?
Parce que les employés suisses ont réagi particulièrement fortement à l’accident de Londres. Beaucoup sont fatigués. Ils se battent depuis presque trois ans et ont espéré que les choses se calment. Mais elles ne se sont pas calmées. (…)
Vous travaillez en ce moment sur votre nouvelle stratégie. Pourquoi UBS a-t-elle besoin de la banque d’investissement?
Bien sûr, nous pourrions nous limiter à la gestion de fortune. Mais nous avons beaucoup de complémentarités entre les deux secteurs; 40% de toutes les fortunes gérées à UBS appartiennent à des clients qui possèdent 50 millions de francs ou plus.
Ces clients utilisent des produits et des services de la banque d’investissement, par exemple des analyses d’actions ou des conseils lors de rachats d’entreprises.
Mais ce sont les parties inoffensives de la banque d’investissement. Le problème vient des autres domaines qui génèrent régulièrement des pertes à hauteur de plusieurs milliards et finissent par faire fuir vos clients fortunés, parce qu’ils ne font plus confiance à UBS.
Absolument d’accord. Les immenses pertes dues aux subprimes ou à des accidents comme celui de Londres peuvent aussi bien nuire à notre métier de base, la gestion de fortune, qu’à la Suisse en tant que pays. C’est pourquoi ce genre d’événement ne doit vraiment plus jamais arriver. (…)
Quel objectif allez-vous fixer le 17 novembre?
Dans la situation actuelle, il est impossible de formuler des objectifs de gains chiffrés. Mais nous donnerons quelques indications, comme le rendement moyen des capitaux propres sur un cycle d’affaires. Celui-ci sera plus bas que par le passé.
Cet objectif à la baisse est-il lié au fait qu’il ne doit plus y avoir d’accidents?
Oui, aussi. Nous devons nous limiter aux affaires qui ne peuvent plus mettre en danger notre réputation. Les fluctuations de nos gains ne peuvent plus être aussi importantes.
Mais que pouvez-vous faire concrètement, après l’affaire des subprimes, l’affaire de fraude fiscale aux Etats-Unis et celle du trader à Londres, afin d’avoir enfin un peu de répit?
Je dois faire mon travail et compter sur le fait que tous mes collègues de la banque contribuent à cet objectif. Voyez-vous: UBS fête l’année prochaine ses 150 ans. Ce qui s’est passé ces quatre dernières années n’est pas acceptable. Nous devons réfléchir aux leçons que nous pouvons en tirer. Mais nous devons aussi regarder en avant!
Croyez-vous à la possibilité d’un retournement de situation?
C’est au final ma motivation pour faire ce travail. IBM et Apple ont aussi été des stars comme UBS. Puis, elles ont failli déposer leur bilan. Mais, aujourd’hui, elles sont de nouveau tout en haut. (…)
Pour quel parti allez-vous voter le 23 octobre?
Au Tessin, je serais sûrement allé voter, mais j’habite depuis peu à Zoug. Là, je ne connais pas encore les politiciens. Je vote pour des personnalités, pas pour des partis. (…)
A peine nommé à la tête d’UBS, vous avez été mis sous pression pour renoncer à divers mandats, dont celui de l’Hôtel Principe Leopoldo à Lugano, détenu par une société avec siège au Panama.
Le Principe Leopoldo ne m’appartient pas. Je n’y ai aucune participation. La société propriétaire avait son siège depuis trente ans au Panama. Cela avait été fait ainsi par des gens qui, depuis longtemps, ne sont plus dans la société.
Quand je suis venu en 2006, il s’agissait d’assainir l’exploitation. J’avais en effet de l’expérience en la matière. Une des exigences était de transférer la société en Suisse.
N’auriez-vous pas dû vous retirer immédiatement de ces sociétés?
A posteriori, je dois dire oui. Mais, honnêtement, je n’ai pas eu le temps. Tout s’est passé très vite. Le samedi, je suis rentré en Suisse comme CEO. Et, le mardi suivant, ce lien avec le Panama était déjà critiqué. Ce qui m’a dérangé, c’est que l’on mette en question mon intégrité. On a aligné les préjugés: Ermotti, Tessin, Panama, argent au noir.
Le sujet allait forcément être abordé: le chef d’UBS et le Panama, c’est inconciliable.
Je suis d’accord. Mais l’important, c’est que tout ce qui concerne le Panama a toujours été entièrement déclaré aux impôts. A part cela, je constate une certaine hypocrisie dans ce domaine. La Suisse est devenue riche grâce à l’argent au noir.
S’il fallait distribuer un point négatif («Schwarzpeter» dans le texte en allemand, ndlr) partout où l’on gère de l’argent non déclaré, toute la Bahnhof-strasse serait tapissée de points négatifs. A l’avenir, cela va changer. (…)
Nous devons encore aborder votre physique. Beaucoup de femmes disent: «Woaw, ce Sergio Ermotti est un bel homme!»
Si c’est le cas, je le prends comme un compliment et je m’en réjouis. Mais ce qui doit compter, c’est mon engagement pour UBS et non pas mon apparence extérieure.
© SONNTAGSBLICK, TRADUCTION ET ADAPTATION CYRIL JOST.
PROFIL
Sergio Ermotti
CEO ad interim d’UBS depuis le 24 septembre, il n’a rejoint la banque qu’en avril dernier, mais a tout de suite été considéré comme un possible successeur d’Oswald Grübel.
Sergio Ermotti (51 ans) a grandi à Lugano et a fait son apprentissage à la Cornèr Bank.
Il a ensuite travaillé durant seize ans pour la banque américaine Merrill Lynch.
Chez UniCredit en Italie, il était pressenti pour reprendre la direction, mais il a échoué de peu.
Ermotti est marié et père de deux garçons.
Tags: Sergio Ermotti, CEO ad interim, UBS,
|