LIVRES
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HOME > CULTURE > LIVRES >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Ce qu'il y a vraiment dans le livre de Yann Moix

Par Christophe Passer - Mis en ligne le 17.02.2010 à 14:49

«LA MEUTE». Avant même sa parution, prévue le 24 février, le pamphlet de Yann Moix sur l’affaire Polanski a provoqué le scandale en cette Suisse qu’il dit détester. «L’Hebdo» l’a lu en exclusivité. Revue et validité des thèses d’un auteur énervé.

L’idéal serait de se plonger dans La meute, l’Affaire Polanski comme dans un livre ordinaire. Autant l’admettre: c’est fichu. Yann Moix, lançant sur le web une attaque-teasing contre la Suisse, vue comme un pays de «putes» et «salauds», a arrosé d’essence un brasier désormais infernal. Il dit qu’il a fait exprès. Il a même eu le temps de le confirmer dans le livre, y claironnant que le nombre et la violence des réactions démontraient l’existence de la fameuse meute à la poursuite du cinéaste et de ses défenseurs.

Que ce soit vrai ou pas, c’est dommage. Car ce pamphlet, inégal souvent, est intéressant sûrement. Moix pose des questions difficiles, tente d’y répondre avec une passion mâtinée de complexité. Cela avec une verve où il faut trier thèse par thèse.

Etre polanskiste comme on était dreyfusard

Moix se pose comme le défenseur du tout-Polanski. Il le considère comme une victime de l’acharnement envers les génies. «L’arrestation de Polanski n’est pas une arrestation traditionnelle: c’est la résultante d’une logique qui avait besoin de s’épanouir jusqu’à son terme libérateur. (...) L’état de Roman Polanski a toujours été un état d’arrestation.» En conséquence, il s’agit pour l’écrivain de dénoncer une injustice, et là-dessus on peut le suivre un moment. Mais la comparaison avec le capitaine Dreyfus, pour séduisante qu’elle soit, tient difficilement la route: Dreyfus était innocent, alors que Polanski admet au moins, si l’on ose dire, un sordide détournement de mineure.

Validité de la démonstration: pas terrible.

La mère de la victime, une absente amère

Si l’écrivain s’intéresse peu à Samantha Geimer, la victime, il consacre un chapitre à sa mère. Actrice de second ordre, fréquentant le même cercle hollywoodien que le cinéaste à l’époque, elle reste la grande absente de cette histoire. Ayant semble-t-il tenté sans succès de tourner avec Polanski, invitée aux fêtes données autour de lui, elle savait bien que ce n’était pas précisément un saint. La mère de Samantha aurait ainsi été une amère prête à tout pour que sa fille réussisse là où elle avait échoué. Au point de trouver fun de la laisser seule, à 13 ans, faire un shooting soft érotique avec Polanski. «Dans un entretien télévisé accordé à Jean-Pierre Elkabbach en octobre 1979, Roman Polanski explique que Samantha n’en était pas à son premier amant – et, tente-t-il de préciser, pas non plus à son premier amant adulte. Polanski était donc visé. La fille est un Scud envoyé par la mère pour détruire le cinéaste.» Intéressant pour éclairer ce qui s’est passé. Mais – et Moix le reconnaît – cela n’excuse rien. Présenter ainsi la victime et sa génitrice comme une petite salope doublée d’une maman frustrée de carrière reste difficilement acceptable.

Validité de la démonstration: ambiguë.

Après Dutroux, la pédophilie n’est plus ce qu’elle était

Sans doute le passage le plus important et convaincant du livre. Partant de l’exemple de l’antisémitisme, Moix explique qu’il est, par nature, différent avant et après la Shoah. Etre antisémite en 1932, c’est être imbécile et irresponsable. Mais être antisémite après Auschwitz, c’est être un criminel. L’écrivain pense que le tortionnaire et assassin pédophile Marc Dutroux a eu le même effet «hitlérien» au sujet de la pédophilie. En 1977, elle était scandaleuse et immorale. Mais à partir de 1996 et de l’affaire Dutroux, elle devient abominable. L’émotion change d’époque, de paradigme, il demeure littéralement anachronique de ne pas le considérer. Là encore, Moix prend soin de poser d’utiles cautèles, il ne s’agit pas de justifier les actes de Polanski, mais de les remettre en contexte. «La «pédophilie» est une chose vomitive. Personne ne saurait la défendre; ni la légitimer. Mais il y a une pédophilie de barbarie et une attirance, un désir (...). Que ça vous plaise ou non, Polanski n’est pas Dutroux. J’ai tellement honte d’avoir à le préciser.»

Validité de la démonstration: excellente.

L’e-meute aux trousses des génies

Moix se lance dans une apologie du génie artistique, jalousé par le troupeau des ordinaires. C’est d’abord laborieux, et notre époque présentée comme celle d’une nullité générale, revendiquée par tous les Nuls si fiers d’être nuls: universitaires, joueurs de PS3 ou champions d’Air Guitar, journalistes, humoristes et leurs raccourcis ricanants. On croit passer alors dans la digression atrabilaire des élites éclairées contre le peuple crétin, mais Yann Moix retrouve sa voie sur le cas d’internet. Sa dénonciation de la veulerie des anonymes de la toile touche juste. «Qu’est-ce qu’une insulte sous pseudonyme? Une lettre de corbeau. Une dégueulasserie de collabo (...). Le web permet à des milliards d’opinions pseudonymées de circuler: les cerveaux les moins bien faits, les raisons les plus nullement défaillantes, les esprits les plus explicitement bornés ont un droit de cité, un droit de proclamer, d’exiger, de baver, qu’aucune époque n’aura connu. Sur le net, les propos à l’encontre de Polanski, et de ceux qui prennent sa défense, sont abjects.»

Validité de la démonstration: efficace.

La Suisse, pays de salauds

Le numéro de haine de VIe arrondissement sur la Suisse. En gros, la neutralité est un truc de lâches. La Suisse, pays «à planqués et à indécis», territoire si propre de «nazis centristes», cache des choses sales. Il y a deux ou trois Suisses qui tiennent certes la route, comme Chessex ou Cingria, mais pour Moix, rien ne sauve le tableau. N’empêche que Polanski luimême avait choisi ce pays de saligauds pour sa résidence alpine, ce qui nuit à l’exposé: ça transpire l’amalgame et la généralité de salon parisien. Il est un rien plus pertinent avec l’attitude ministérielle à l’instant de l’arrestation: «Les autorités suisses, à la demande des Etats-Unis (à chaque fois que la Suisse a de l’autorité, c’est toujours au service de quelqu’un), ont réussi l’exploit d‘enfermer dans un endroit clos le génie inempoignable de Polanski.»

Ces lignes sont anecdotiques, un réquisitoire de pacotille. Mais plutôt que de déclencher l’insulte (les anonymes d’internet, lire plus haut) ou la dignité indifférente (les politiques), cela interroge tout de même le lecteur d’ici sur ce que l’on peut dire de la Suisse, alentour. Moix n’est malheureusement peut-être pas le seul à penser ainsi. Scandales bancaires impunis, minarets interdits, autisme europhobe, etc.: l’exaspération est là, qui dérive en des énormités comme ces pages.

Validité de la démonstration: très bête.

Polanski, un Juif coupable forcément

Moix termine en jouant avec le feu d’une question courageuse parce que très casse-gueule. Est-ce que le fait que Roman Polanski soit Juif compte? Il pense que oui, qu’il subsiste un antisémitisme dans la manière dont Polanski est jugé évidemment coupable. «Aucun répit possible. Parce qu’il n’est aucun besoin de faire quelque chose de mal quand la judéité apparaît au yeux du monde comme être quelque chose de mal.» L’interrogation est profonde, mais demeure impossible à vérifier. Moix s’en sort avec habileté, citant au long de son pamphlet des phrases du Procès de Kafka. Certaines collent tellement au cas Polanski que l’on frémit. Au hasard: «Cela n’évoquait plus guère la déesse de la Justice, ni d’ailleurs celle de la Victoire; on aurait maintenant bien plutôt dit que c’était tout à fait la déesse de la Chasse.» Au hasard, encore: «C’est la procédure qui insensiblement devient le jugement.» Tout est dit, Franz Kafka était un génie, et Yann Moix un pamphlétaire admiratif.

Validité de la démonstration: littéraire.


MANUEL CARCASSONNE, DIRECTEUR GÉNÉRAL ADJOINT DE GRASSET

«La polémique suisse doit être replacée dans un contexte»

«Nous allons soutenir et soutiendrons Yann Moix comme nous le faisons avec tous nos auteurs. Ce livre a été suivi chez Grasset par son éditeur et ami, Jean-Paul Enthoven, et je suis certain que l’on comprendra en le lisant que le projet n’était en aucune façon de tirer à boulets rouges contre la Suisse. L’édition est affaire humaine: il n’y a aucune stratégie préméditée concernant la sortie de ce livre en Suisse. Nous avions regretté que le dernier roman de Chessex y soit diffusé sous plastique, comme l’exige le Code pénal suisse, mais visiblement, ça n’a pas gêné le succès du livre.

»Personnellement, j’aime votre pays, je le dis sincèrement. Jacques Chessex était un ami très proche. Je viens très souvent chez vous, j’aimerais d’ailleurs être réincarné dans votre chocolat (rires). C’est assez drôlement dans un train pour Lausanne que j’ai lu La meute et je n’ai pas été spécialement choqué. Je crois qu’on accorde trop d’importance à cette polémique, qui n’est pas le cœur de ce qu’écrit Yann Moix, dans un livre dont Roman Polanski est aussi le prétexte à plus vaste et ambitieux développement. Il faut sans doute la replacer dans un contexte très particulier, qui peut-être rend aujourd’hui les choses épidermiques: la Suisse n’a pas été épargnée ces derniers temps, et la France moralise toujours avec facilité!»





Tags: Yann Moix, "La meute", Polanski, Suisse,

Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page

Réaction de brunochauvierre
le 10.03.2010 à 00:29
Comme vous avez raison de soutenir yann Moix dans son...
 
Réaction de Robert Marchenoir
le 18.02.2010 à 21:34
Vous avez bien du mérite à réagir de façon aussi...
 
Réaction de Scipion
le 18.02.2010 à 11:28
Pour ma part, j'ai toujours considéré que le "racisme" n'atteint...
 



Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.



Livres
 Kerouac en V.O.
Sur la route a été écrit en trois semaines sur un rouleau de papier de téléscripteur de 36 mètres de...